Les caravanes de la rue de Furstenberg ou l’œuvre d’une élite catholique

Cet appel des catholiques de Terre Sainte, auprès des membres des Conférences de Paris en particulier, reçoit un écho favorable jusque chez le président général des Conférences Adolphe Baudon. Son biographe l’Abbé J. Schall le décrit comme un homme qui « n’est jamais demeuré indifférent en face d’aucune idée généreuse, sur quelque point du globe qu’elle se fût manifestée. Comment n’aurait-il pas salué avec bonheur la perspective des nouvelles croisades de la prière ? » 59 . Il se met à l’œuvre et constitue le Comité des pèlerinages de Terre Sainte, dont Mgr Sibour, Evêque de Tripoli, accepte la présidence. Il obtient le concours d’un groupe de catholiques distingués, et la première caravane se dispose à partir à la fin de l’été 1853. L’adresse de ce comité est au siège même de la Société de Saint Vincent de Paul, rue de Furstenberg, à Paris, ce qui montre la proximité des deux organismes tout en étant distincts. A. Baudon souhaitait que les Conférences restent dans leur rôle de charité car les pèlerinages n’apparaissaient pas comme un but fixé par F.Ozanam. Le procès verbal du Conseil Général de la séance du 17 octobre 1853 affirme cette volonté de distinction : « Le conseil est d’avis de ne pas prendre la direction de l’œuvre du pèlerinage de Jérusalem, qui ne rentre pas directement dans les œuvres habituelles de la société » 60 . Par la suite, la distinction ne sera pas toujours évidente et les pèlerinages seront le plus souvent appelés les caravanes de la rue de Furstenberg.

Cette œuvre des pèlerinages, en gestation lors du départ de la première caravane en août 1853, reçoit la bénédiction de l’archevêque de Paris. La présidence en revient à Mgr Sibour, l’une des vice-présidences à A.Baudon et les membres des Conférences, issus en majorité de l’aristocratie, soutiennent le projet. L’article premier du règlement de l’Oeuvre des pèlerinages en Terre Sainte indique les deux buts poursuivis par l’œuvre : « faciliter à tous les catholiques le voyage en Palestine. Elle se propose de ranimer, par ce moyen, la piété et la charité envers les Lieux Saints» 61 .

L’appel lancé par les Conférences de Saint Vincent de Paul de Jérusalem a une résonance inespérée pour ces catholiques de Terre Sainte. La faiblesse numérique de la communauté et l’omniprésence des orthodoxes et des pèlerins russes font toujours craindre aux latins une marginalisation de plus en plus forte.

Cependant d’autres facteurs interviennent pour expliquer la mise en place de ces caravanes.

En premier lieu, l’organisation d’une caravane collective répond à un aspect pratique. Tous les voyageurs et pèlerins isolés qui se sont rendus en Palestine et plus généralement en Orient dans la première moitié du XIXe siècle sont tous revenus avec des récits d’aventures périlleuses, souvent dangereuses face à la menace de bandits, de bédouins voleurs, de marchands manipulateurs. De plus, une telle expédition est onéreuse et le départ d’une caravane de dix membres et plus permet grandement de réduire les frais d’un voyage qui peut durer plusieurs mois.

En deuxième lieu, l’appel des membres des Conférences de Saint Vincent de Paul de Jérusalem ne fut pas le seul lancé à l’adresse des catholiques français. Le custode de Terre Sainte (le supérieur des franciscains en Palestine) ou le patriarche latin essayent de faire prendre conscience à la France et aux nations catholiques de la fragilité de leur communauté dans un lieu qui ne peut rester indifférent aux croyants. Le R.P Areso, custode de Terre Sainte, se trouve à Paris au début de l’année 1852, où il fait une conférence rue de Furstenberg pour évoquer la situation des catholiques en Terre Sainte et réclamer des aumônes. Mgr Valerga, nouveau patriarche de Jérusalem fait de fréquents séjours en Europe pour réclamer des subsides mais aussi pour recruter des prêtres 62 , et la présence à Paris de Mgr Brunoni, délégué du patriarche, en juin 1853, semble avoir été décisive dans la mise en place d’une caravane pour les Lieux Saints.

Jérusalem, trop longtemps oubliée, ignorée, voit enfin arriver après des siècles des caravanes de « croisés pacifiques » qui réchaufferont le cœur des latins.

Notes
59.

Abbé J. Schall, Adolphe Baudon, Paris, 1897, p.241-243.

60.

Archives des Conférences de Saint-Vincent de Paul, procès-verbal du Conseil général, tome III, 1848/1853.

61.

Bulletin de l’Oeuvre des pèlerinages en Terre Sainte, BNF, tome I (07/1856. 10/1858).

62.

Mgr Valerga recrute en particulier deux prêtres du diocèse de Lyon, l’abbé Morétain et l’abbé Poyet. Le premier s’illustre de manière héroïque dans la création de nouvelles paroisses latines comme à Beït-Jalla où il doit faire face à l’animosité des orthodoxes. Le deuxième devient le Chancelier du Patriarcat, mais un triste caractère fait qu’il ne fut que peu considéré par les autorités latines et françaises qui lui refusèrent jusqu’à la fin de sa vie le titre de vicaire du patriarcat.