La France catholique d’après 1870 s’affirme

Tout au long du XIXe, deux tendances s’affrontent au sein de l’Eglise catholique : les intransigeants s’affichent ultramontains ; les libéraux, au contraire restent marqués par la tradition. Cette lutte d’ordre théologique, et surtout politique, est des plus virulentes après le concile de Vatican I, dont les ultramontains sortent vainqueurs, grâce à la reconnaissance de l’infaillibilité pontificale. Dès lors, ils sont seuls habilités à être les porte-voix du pape prisonnier, martyr d’un « régime impie », et voués à lutter contre l’ennemi républicain, ce qui fait dire à Pierre Pierrard que « le XIXe siècle est le siècle de l’ultramontanisme » 139 . Ce courant a eu cependant beaucoup de mal à émerger au début du siècle, dans une Eglise de France majoritairement gallicane, à l’image du clergé d’Ancien Régime. Il faut attendre la monarchie de Juillet et le mennaisianisme, mouvement porteur de l’ultramontanisme, pour que véritablement les intransigeants prennent le pas sur les libéraux, ce qui sera véritablement fait après le Concile de 1870. Il convient toutefois de nuancer cette victoire par le fait que les positions des libéraux résistent et que la frontière entre les deux courants est assez floue pour la majorité des membres du clergé et des fidèles catholiques. C’est d’autant plus vrai que la pression de Rome à la fin du siècle est beaucoup moins forte qu’après 1870 et les querelles s’atténuent du même coup.

Ce courant ultramontain, dont la majorité des pèlerins en Terre Sainte se revendiquent avant et après 1870, repose sur deux idées essentielles : le rôle majeur de la papauté et l’attachement à la monarchie. Il s’inscrit dans une tradition intellectuelle illustrée par une filiation de penseurs au premier rang desquels figure Joseph de Maistre (1753-1821) 140 . Son ouvrage Du Pape en 1819 place résolument le souverain pontife comme le garant de la paix des peuples : « Cette souveraineté existe, c’est la papauté ; le rôle suprême que l’on réclame pour elle qui au milieu de la barbarie de cette époque a sauvé la société européenne ; c’est elle seule qui de nos jours peut sauver l’ordre européen, garantir les rois contre le fléau de l’arbitraire » 141 . Louis de Bonald (1754-1840) et Félicité de Lamennais 142 (1782-1854), dans ses premiers écrits, contribuent également à formuler la pensée ultramontaine.

Mais c’est un journaliste qui se révèle être l’un des plus zélés et influents représentants du mouvement ultramontain : Louis Veuillot 143 , surnommé par Léon XIII « le père laïque de l’Eglise » 144 . De 1843 à sa mort en 1883, à la tête de son journal l’Univers, il incarne ce courant, exerçant sur le clergé français « une direction de conscience religieuse et politique, en lui inculquant une soumission absolue non seulement aux enseignements qui venaient de Rome, mais jusqu’aux plus simples des conseils du pape » 145 .

L’évêque de Poitiers, Mgr Pie (1815-1880), s’affirme comme le chef de file de l’épiscopat français ultramontain : « Le pouvoir civil le redoutait, car il ne manquait jamais l’occasion de défendre les droits de l’Eglise et le pouvoir temporel des papes. Mgr le Comte de Chambord honorait d’une affection toute particulière le Cardinal Pie ; ses conseils étaient écoutés. L’évêque de Poitiers ne voyait de salut pour la France et pour l’Eglise que dans le retour aux principes de la monarchie traditionnelle et héréditaire » 146 . Il devient évêque en 1849, et il est sacré cardinal en 1879, un an avant sa mort. Parmi les autres évêques ultramontains, on peut citer Mgr Parisi, (1795/1866) évêque d’Arras en 1851. Il sera en 1834 le premier évêque franchement ultramontain. Il est complètement dévoué au Saint-Siège, ce qui lui vaudra ce surnom donné par Pie IX de « Pierre de France ». Mgr Gerbet (1798/1864), évêque de Perpignan en 1854. Son Institution pastorale sur diverses erreurs du temps présent (1860) donna à Pie IX l’idée et le cadre du Syllabus. On peut enfin citer Mgr Salinis, évêque d’Amiens puis d’Auch, et Mgr Gousset évêque de Reims 147 .

Deux religieux réguliers marquent également le courant ultramontain : Henri Lacordaire et Prosper Guéranger. Le premier, qui rétablit l’ordre de Saint Dominique en prenant le titre de provincial de la province dominicaine de France le 15 septembre 1850, doit sa célébrité aux conférences qu’il donne à Notre-Dame de Paris, et à sa ferveur ultramontaine. Il est un éphémère député en 1848, puis se retire de la vie politique après le coup d’état du 2 décembre 1851. Le second est Dom Guéranger, surnommé par ses adversaires le « chien de berger » de Pie IX 148 . Rénovateur de l’Abbaye de Solesmes, il obtient la création par Rome de la congrégation bénédictine de France.

Pie IX, pape de 1846 à 1878, mène une politique qui incarne parfaitement les idées des ultramontains français. Un véritable culte de la personnalité, dont Louis Veuillot est l’un des principaux artisans, s’empare des catholiques intransigeants. Ils font bloc autour de ce pape qui proclame en 1854 le dogme de l’Immaculée Conception, le Syllabus en 1864, et l’infaillibilité pontificale en 1870. Les événements de cette même année permettent en outre à Pie IX de se voir décerner le titre de pape martyr, « prisonnier » des nationalistes italiens.

Le dogme de l’Immaculée Conception est proclamé par Pie IX, sur une initiative personnelle, et quatre ans plus tard le ciel semble lui donner raison par la voix de Marie qui s’adresse à Bernadette Soubirous en affirmant qu’elle est l’Immaculée Conception. Cette initiative préfigure l’infaillibilité du pape, chère aux ultramontains 149 . En 1864, Pie IX adresse à tous les évêques un texte court mais dont la portée sera immense : le Syllabus. Le pape y dénonce toutes les dérives du siècle nées de la Révolution française. Par la 83e et dernière proposition, il condamne « l’idée selon laquelle le Pontife Romain peut et doit réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » 150 . L’impact sur la société catholique est profond, perçu comme une victoire du courant intransigeant, conspuant les nouvelles idées républicaines et libérales. Aux yeux de Veuillot, il n’y a aucune transaction possible entre les « deux puissances » qui « vivent et sont en lutte dans le monde moderne, la Révélation et la Révolution » 151 . Ce sera par contre un choc pour les libéraux qui essayent depuis longtemps, à l’image de Montalembert ou de Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, de jeter un pont avec la société qui évolue et a adopté les principes de la Révolution.

Six ans après le Syllabus, durant l’été 1870, est proclamée l’infaillibilité pontificale. Elle fait de Pie IX, pape très populaire que Mgr Berteaud qualifie de « verbe incarné qui se continue » 152 , un nouveau Moïse, provoquant l’enthousiasme des ultramontains et les paroles enflammées de Veuillot : « Nous sommes au Sinaï (…) Il me semble qu’aujourd’hui nous sortons de l’Egypte, et que désormais le monde est dépharaonisé » 153 .

La popularité du pape n’est comparable dans une certaine mesure qu’à celle dont jouit le Comte de Chambord, l’exilé de Frohsdorf. En France la cause de Pie IX est liée à celle d’Henri V et les pèlerinages en Autriche ont la même signification que les pèlerinages à Paray le Monial où les cantiques exaltent les « Gesta Dei per Francos » 154 .

Les deux années qui suivent la Commune ravivent pour de nombreux ultramontains l’espoir de voir réaliser leurs vœux les plus ardents : l’accession d’Henri V au trône de France et son alliance avec le pape qui retrouverait sa souveraineté. Ainsi Louis Veuillot, dans les colonnes de son journal en date du treize juillet 1871, s’enflamme pour cette heureuse prédiction : « La vingt cinquième année de Pie IX, captif mais invincible, est une merveille qui en annonce une autre, celle de sa délivrance par le roi très chrétien qui, du même coup, ramènera tambour battant l’usurpateur de l’Italie à sa principauté subalpine. » 155

Les conditions insensées émises par le Comte de Chambord pour son retour 156 n’ayant pas été acceptées, la « divine surprise » ne se produit pas. Les ultramontains rejettent l’échec sur les catholiques libéraux : « L’histoire, en les flétrissant, couronnera d’une auréole immortelle leurs deux grandes et invincibles victimes, Pie IX dans le camp religieux et Henri V dans le camp politique » 157 . Cet échec pousse l’ultramontanisme à s’adapter. Il ne l’affaiblit pas.

Dans le camp adverse, le parti libéral, Mgr Félix Dupanloup, évêque d’Orléans (décédé en 1878), est le chef de file d’un courant qui a de plus en plus de mal à défendre l’Eglise de France face aux ultramontains, désignés sous le nom de « papolâtres » tellement la dévotion prend des allures de culte. Après 1870, le parti libéral se caractérise avant tout par la réprobation des excès commis au nom de l’ultramontanisme. Mgr Darboy, archevêque de Paris est également l’un des hauts représentants de ce mouvement, faisant de Paris l’un des fiefs du libéralisme. On peut également citer la personne de Montalembert, farouche défenseur de l’Eglise de France. Il n’a pas de mot assez dur pour fustiger les ultramontains qui regardent « immoler la justice et la vérité, la raison et l’histoire, en holocauste à l’idole qu’ils se sont érigée au Vatican » 158 .

Notes
139.

Pierre Pierrard, op. cit., p.248.

140.

Il est né à Chambéry, alors sous domination sarde, mais d’une famille d’origine française. Magistrat, représentant de Sa Majesté Sarde à Saint Petersbourg pendant 14 ans. Catholique et royaliste, profondément choqué par la Révolution française, il souhaite le retour du roi placé sous le signe de la religion : « la monarchie du Comte de Maistre est en quelque sorte idéale, abstraite, hors du temps, il rêve pour les hommes une cité de Dieu terrestre, et que le roi de ses vœux est avant tout l’exécuteur des volontés divines, un Moïse couronné ». Il souhaite également qu’au dessus des monarchies se trouve un arbitre suprême, le pape : « c’est celui qui fait ou défait les empires, qui interdit les rois ou les dépose » in S.Rocheblave, Joseph de Maistre, Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, Strasbourg, 1922.

141.

Docteur Hoeffr (sous la direction de), Nouvelle biographie générale, tome 32, biographie de Joseph de Maistre, Paris, Firmin Didot frères, 1890.

142.

Son ouvrage Essai sur l’indifférence, en 1817, le place en adversaire de la philosophie des Lumières et contre la société laïque. Il se pose en adversaire décidé du gallicanisme. A partir de 1830, son idéalisme libéral et libertaire préconisant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la suppression du budget des cultes, ainsi qu’une réforme radicale de l’Eglise, lui ferme les portes du Vatican.

143.

Il est né à Boynes dans le Loiret, dans une famille modeste, son père était tonnelier. Sa carrière de journaliste s’étale sur quarante ans, correspondant approximativement aux dates du pontificat de Pie IX (1846/1878), auquel il s’identifie complètement. Il est le parfait exemple du catholique ultramontain et légitimiste, n’attendant son salut que de Dieu et du roi de France rétablie sur son trône. Toute sa vie, il défend la cause du Pape et le retour du roi de France : « Henri V seul peut faire un parti de gouvernement, au-delà de la durée éphémère d’un parti de combat. Lui seul peut-être un fondé de pouvoir de toute la France. Il est le médecin : il peut guérir et il le déclare (…) Henri V est roi : au-dessus de lui est le Chrit-Roi » Pierre Pierrard, Louis Veuillot, Paris, Editions Beauchesne, 19989, p.176. Louis Veuillot accumulera de nombreuses inimitiés par ses écrits tant chez les anticléricaux que chez les catholiques libéraux, ce qui lui vaudra les surnoms de « petit Marat évangélique » ou de « Saint Jean Baptiste de l’égout ».

144.

Gérard Cholvy, op. cit., p.97.

145.

Pierre Pierrard, op. cit., p.355.

146.

L’épiscopat français, depuis le Concordat jusqu’à la séparation (1802-1905), ouvrage publié sous la direction de la société bibliographique, Paris, Librairie des Saints-Pères.

147.

Concernant les évêques du XIXe siècle, voir l’étude de Jacques Olivier Boudon L’épiscopat à l’époque contemporaine (1802-1905), Paris, Le Cerf, 1996, 589p.

148.

Pour compléter cette présentation des évêques ultramontains, il convient de citer l’ouvrage très complet de Jacques Gadille, La Pensée et l’Action politiques des évêques français au début de la IIIe République, 1870-1883, Paris, Hachette, 1967, 2 tomes, 352 et 336p.

149.

Cette initiative n’est pas heureuse pour tout le monde puisque Mgr Sibour, archevêque de Paris, adversaire résolu de Louis Veuillot et des ultramontains, est assassiné, le 3 janvier 1857, par un prêtre qui plonge un poignard dans le cœur du pontife en disant : « pas de déesse ! » faisant allusion à l’Immaculée Conception.

150.

Yvon Tranvouez, Catholiques d’abord. Approches du mouvement catholique en France (XIXe-XXe siècles), Paris, Les Editions Ouvrières, 1998, p.40.

151.

Ibid, p.44

152.

Ibid, p.45

153.

Ibid, p.48.

154.

Pierre Pierrard, op. cit., p.268.

155.

André Latreille, René Rémond, op. cit., p.408.

156.

Le Comte de Chambord refuse de monter sur le trône de France avec le drapeau tricolore, symbole de la Révolution, et veut restaurer le drapeau blanc de la monarchie absolue : « Ma personne est rien, mon principe est tout ». Jean François Chiappe, op. cit., p.292.

157.

André Latreille, L’Osservatore Romano, AAV, p.40.

158.

R.P. Lecanuet, L’Eglise et le Second Empire, Paris, Poussièlgue, 1905, p.430.