Le pèlerinage des mille

Un pari aventureux

Les assomptionnistes sont passés maîtres en l’espace de dix ans dans l’organisation des pèlerinages. En 1872, le pèlerinage de La Salette avait nécessité l’utilisation du chemin de fer, de voitures en grand nombre…pour atteindre « la montagne sacrée » et il en fut de même pour Lourdes. Les milliers de pèlerins qui ont fait confiance à ces religieux pour la bonne organisation des trajets et séjours auprès des lieux de cultes mariaux et romains ont, sans hésiter, renouvelé leur confiance pour un pèlerinage pionnier et lointain.

Le Conseil Général des pèlerinages, très au fait des moyens de transports en France, qui a été l’un des premiers à mettre « la vapeur au service de Dieu », ne s’estime pas capable d’organiser seul les transports en direction de la Terre Sainte, et la logistique durant la traversée et en Palestine. Il décide de faire appel à la compagnie anglaise Cook 272 , devenue la référence dans l’organisation de voyages collectifs en Europe et autour de la Méditerranée. Dans un premier temps, les tractations se font avec M. Tardif de Moidrey, représentant le comité, et la compagnie Cook, qui doit se charger de trouver un bateau par le biais de la Compagnie Transatlantique. Par la suite, une convention est signé entre M.M Thomas Cook et fils et l’abbé Saugrain, assomptionniste, représentant le comité : « M.M Thomas Cook et fils mettront à la disposition entière du comité de pèlerinage le navire la « Picardie » suivant les mêmes clauses, charges et conditions que celle contenues dans la charte partie intervenue entre M.M Thomas Cook et fils et la Compagnie Générale Transatlantique le 14 mars 1882 » 273 .

Cette convention nous permet en particulier d’affirmer que la réquisition du bateau la Picardie au dernier moment devant l’afflux de pèlerins apparaît assez fantaisiste, et que si la Guadeloupe est prévue de longue date, La Picardie a été programmée près de deux mois avant le départ !

La Compagnie Cook est également chargée de l’organisation des déplacements en Palestine : « M.M Thomas Cook et fils se chargent de débarquer et embarquer à Caïffa les pèlerins faisant partie du pèlerinage et les débarquer à Jaffa au jour de leur arrivée, de les conduire à Jérusalem sur des voitures chevaux, mulets, ânes et chameaux, de reprendre les mêmes pèlerins à Jérusalem vers le 27 mai, de les conduire à Jaffa par les mêmes moyens et de les embarquer » 274 . Il est par contre précisé que la Compagnie ne nourrit pas les pèlerins dans les différents points du pèlerinage, à l’exception d’un repas lors du trajet de Jaffa à Jérusalem « à raison de 3 francs par personne, ½ litre de vin compris » 275 , et de même au retour. Pour cette organisation, le comité de pèlerinage a dû débourser la somme de 45 francs par personne.

Le choix par les organisateurs de la Compagnie Transatlantique et de la famille Cook apparaît pertinent mais le coût énorme que représente l’envoi de deux bateaux et le transport de mille personnes fait peser un risque financier très important sur l’Assomption. Les désistements de dernière minute, souvent par crainte d’un tel périple ou d’une faiblesse pénitente, peuvent provoquer d’énormes secousses financières, et l’appel enflammé du Père Picard aux pèlerins récalcitrants à Marseille n’est peut-être pas étranger à cet enjeu financier.

Dans les comptes relatifs à ce voyage, 200 000 francs ont été versés à la Compagnie Transatlantique et 45 000 francs à M.M. Cook et fils. Sans entrer dans le détail des comptes, on peut dire que ce pari risqué a été gagné du point de vue financier (c’est beaucoup plus aisé à définir que le pari spirituel ) puisque l’excédent est de 33 000 francs. Il est dû en priorité aux souscriptions qui ont permis d’engranger plus de 125 000 francs, et les bénéfices sur les ventes du Livre du pèlerin, de statues ou de vin. Il faut noter que 22 812 francs ont tout de même été remboursés à des pèlerins n’ayant pas pris le départ 276 .

L’autre pari pour les organisateurs est le bon déroulement et le bon accueil du pèlerinage des mille en Terre Sainte. Les faits montrent que toute la force de persuasion de ces grands prédicateurs que sont les assomptionnistes, en particulier du Père Picard, a été nécessaire pour amadouer des pèlerins, dont un certain nombre font partis des « classes supérieures », remplis de principes. Cependant, plus que les pèlerins, il a fallu convaincre les autorités en Palestine, comme en France, de la solidité d’un tel groupe méconnaissant totalement la région et habitué à un certain confort.

Il semble en effet qu’à Jérusalem tout le monde ait pris peur de l’arrivée de centaines de pèlerins que l’on ne saurait accueillir :

« De Terre Sainte, la foudre lança par les câbles des dépêches terribles (…) Des câblogrammes du patriarche, du consul de France, du R.P. custode et de M. Tardif de Moidrey lui-même, parti en avant pour préparer toutes choses ; déclaraient qu’il était matériellement impossible de recevoir les deux navires, vu qu’on ne pouvait déjà loger convenablement 500 pèlerins. Pour comble, le préfet des Bouches du Rhône recevait du ministre l’avis de dissuader le pèlerinage » 277 . Bien évidemment le Père Picard et son entourage n’en tint pas compte tout à leur croisade pacifique qu’ils ne sauraient différer ; et puisque le pèlerinage est appelé de pénitence, il faut aller jusqu’au bout !

Cette vision apocalyptique, amplifiée par les assomptionnistes, semble excessive et un article tiré des Missions Catholiques décrit, au contraire, à Jérusalem, une attente fébrile des pèlerins: « Des préparatifs se font dans les maisons religieuses pour recevoir nos compatriotes. Le Patriarche, les Franciscains, le Recteur de l’hospice autrichien, les Pères de Sainte-Anne, le R.P. Ratisbonne et les Sœurs de Sion, le Vicaire du Patriarche, les catholiques et les Frères des Ecoles Chrétiennes, enfin les Sœurs de Saint-Joseph rivalisent d’entrain et de zèle pour préparer à nos pieux pèlerins l’hospitalité la moins incommode possible » 278 . Du côté du Consulat de France, de l’Ambassade à Constantinople et du Ministère, les télégrammes sont nombreux tout au long des mois d’avril et mai 1882. Nous avions noté l’inquiétude des autorités concernant les risques de débordements antigouvernementaux de certains pèlerins. Une autre inquiétude apparaît rapidement devant la volonté de la moitié du pèlerinage de rejoindre Jérusalem depuis la Galilée par la Samarie : « Vu Père Alexandre- Projet de venir à Nazareth par Naplouse à Jérusalem avec 500 pèlerins est considéré par tous gens connaissant pays comme impraticable. Mon devoir est de vous exprimer persuasions que vous risquez insuccès et désastre » 279 . Nous reviendrons sur cette traversée à haut risque quand nous analyserons le trajet des pèlerins. Une lettre du ministère des Affaires étrangères au consul Langlais, à la fin du pèlerinage se félicite de la réussite du pèlerinage sans accorder un satisfecit aux religieux de l’Assomption : « Je me félicite avec vous de ce qu’une manifestation religieuse et patriotique qui ne laissait pas de présenter quelque danger par suite de l’esprit aventureux des organisateurs s’est effectuée sans incident fâcheux » 280 .

L’organisation sérieuse de ce voyage est orchestrée par des personnes de grande volonté et de grande compétence, à l’image de M. Tardif de Moidrey. Il arrive dès la mi-mars à Jérusalem pour régler les aspects pratiques du pèlerinage, mais n’en reste pas moins l’un de ces personnages oscillant entre réalité et monde céleste, dont le but ne pouvait être remis en cause par des données pratiques !

Notes
272.

Thomas Cook est né en 1808 à Melbourne, dans le Derbyshire. En juillet 1841, il organise dans le cadre d’une association un voyage en train pour 570 passagers et ce fut un succès. Par la suite, il propose des excursions à bon marché à travers l’Angleterre et l’Ecosse. Il organise, en particulier, des trains pour la Grande Exposition de Londres en 1851, aidé de son fils unique. En 1856, il coordonne le premier voyage en Europe. Vingt ans plus tard, près de 70 000 personnes ont été transportées par la Compagnie Cook et fils.

En 1868, T.Cook décide de visiter la Palestine dans le but de la rendre accessible à ses concitoyens : « Le mérite de T.Cook est d’avoir soigneusement étudié le terrain et pris toutes les mesures nécessaires avant de conduire un groupe de voyageurs en Palestine. Il s’adressa au célèbre explorateur James Silk Buckingam, s’entoura de tous les renseignements qu’il put obtenir et enfin se rendit lui-même dans le pays afin de voir si la réalité répondrait à son imagination. A son retour en décembre 1868, il annonça pour le printemps suivant un voyage en Palestine et sur le Nil. Dans l’espace d’un mois, 32 voyageurs avaient pris des billets pour la Palestine et le Nil et 30 pour le Nil uniquement. (…) Telle fut l’origine des voyages en Orient (…) l’une des principales branches de l’industrie de MM. T.Cook et fils », W. Fraser Rae, L’industrie du voyage, Paris, 1891, p.91-95.

Toujours concernant la Palestine, il donne un exemple d’organisation pour 60 personnes à Jérusalem : « Tout d’abord, il fallait avoir 21 tentes devant être dressées à chaque halte et transportées pendant les marches ; de plus, deux salles à manger et deux tentes cuisines. 65 chevaux étaient nécessaires pour les voyageurs et, en plus, 87 chevaux ou mulets et 28 ânes pour le transport des bagages et des objets de campement. Une telle excursion était accompagnée et servie par 65 muletiers, 5 chiens de garde, 3 drogmans et 18 domestiques et cuisiniers. » Dans cette organisation, nous sommes plus proches du tourisme oriental que du pèlerinage. D’autre part même si en 1882, nous sommes en présence d’un pèlerinage de pénitence, il faudra assurer la logistique, non pas pour 60 mais pour 1000 personnes !

273.

AAR, CL U5 N1.

274.

Ibid.

275.

Ibid.

276.

Les comptes du pèlerinage, AAR, UG3. Le nombre exact de pèlerins remboursés nous est par contre inconnu.

277.

1 e pèlerinage de pénitence, AAJ, document interne.

278.

Les Missions Catholiques, OPM, tome 14, 1882, p.223.

279.

MAE, Nantes, Jérusalem, A, 122/124, Télégramme du consul de Jérusalem Langlais au Père Picard à Marseille, 23 avril 1882.

280.

MAE, Nantes, Jérusalem, A, 122/124, Lette du ministère des Affaires étrangères au consul Langlais, 5 juin 1882.