Le patronat français face au principe de l’économie dirigée

Au sortir de la guerre, les chefs d’entreprises français sont mobilisés par la nécessité de reconstituer une organisation patronale interprofessionnelle représentative de l’ensemble du patronat national et de ses intérêts (Weber, 1986) 25 . Le Conseil National du Patronat Français (CNPF) est fondé en 1945 par G. Villiers 26 , qui apporte le soutien du patronat français au gouvernement dans son effort de remise en route de l’économie nationale à travers le Plan de reconstruction de J. Monnet.

Cette figure de l’économie lyonnaise et française est particulièrement représentative de la dualité idéologique qui fonde le principe de l’économie mixte à la française, car il s’inscrit à la fois dans les courants idéologiques d’avant-garde de l’économie de marché et du libéralisme, et dans la ligne politique plus traditionnelle du patronat français, favorable au protectionnisme bienveillant de l’Etat et à une certaine forme de keynésianisme qui sert et protège ses intérêts. Son parcours politique, très directement lié à l’évolution doctrinaire du CNPF, reflète bien la valse-hésitation de la politique économique française des Trente Glorieuses, entre libéralisme et interventionnisme volontaire de l’Etat.

Sous sa présidence, qui s’achève en 1965, l’organisation patronale développe en effet ses missions et ses responsabilités économiques et sociales, en participant activement aux commissions de modernisation du Plan et à la prise de décisions en concertation pour l’orientation de la politique économique nationale. Il milite activement en faveur du Marché Commun, de l’ouverture des frontières économiques, du développement industriel de la France et de l’acceptation du défi international par les entreprises. Mais loin de soutenir le principe technocratique du dirigisme étatique, qui porte en lui la menace d’une dérive collectiviste ou socialiste, il milite également avec force pour l’instauration d’une économie libérale 27 , pour la suppression du blocage des prix, et prône très tôt la limitation des interventions de l’Etat dans le domaine de l’économie, dans un contexte national dominé par les principes de l’économie dirigée et du Plan.

Jusqu’au milieu des années 1960, la pensée patronale dominante reste ainsi hostile à toute forme d’ingérence et de dirigisme de la collectivité publique dans les affaires économiques (Bunel, Saglio, 1979), alors même que l’Etat brandit le principe de la concertation des forces vives de la nation pour renforcer la légitimité du Plan et de son intervention directe dans les affaires économiques du pays. Les organisations patronales se limitent à des actions défensives des situations acquises, contre les perturbations liées à la concurrence étrangère, à l’innovation, aux revendications des salariés et aux interventions de l’Etat. Pourtant, elles sont amenées depuis longtemps à faire appel à sa protection et à ses subventions, les entreprises vivant majoritairement dans la dépendance plus ou moins directe des pouvoirs publics.

Le patronat se positionne ainsi d’abord comme un groupe de pression (Bunel, Saglio, 1979), qui a su instaurer des relations de clientèle sectorielles entre les organisations professionnelles et les différentes administrations (Friedberg, Crozier, 1974). Si le Marché Commun est imposé par les pouvoirs publics aux entreprises françaises, le patronat n’en demeure pas moins un acteur fortement lié à l’Etat, car ce dernier intervient de manière constante dans la vie économique (commandes, crédits, investissements dans certaines branches industrielles, tarifs douaniers…) et annule, de ce fait, en grande partie le risque du capitalisme et de la concurrence extérieure pour les entrepreneurs (Crozier, 1963). L’Etat et le patronat français sont ainsi globalement associés dans la conduite de la régulation économique du pays pendant les Trente Glorieuses, leurs intérêts économiques et politiques convergeant.

Notes
25.

Le gouvernement de Vichy a ordonné la dissolution de la Confédération Générale de la Production Française en 1940, qu’il remplace par les Comités d’Organisation industrielle. Les CO ont pour but de relancer l’activité industrielle par une planification par branches. A la Libération, ils servent de point d’appui pour la reconstruction du mouvement patronal.

26.

Président d’une entreprise moyenne, notable et résistant lyonnais (il assure l’intérim à la Mairie de Lyon après la destitution d’E. Herriot par le gouvernement de Vichy, avant d’être arrêté et déporté), il participe à la fondation du Comité Interprofessionnel Lyonnais après la Libération. Source : Archives du GIL-MEDEF Lyon-Rhône (dépouillement réalisé par R. Linossier en avril 2004).

27.

Il fonde l’Association de la Libre Entreprise en 1947 et le Conseil des Fédérations Industrielles d’Europe en 1949, dont il est le 1er président.