L’opération Part Dieu, instrument de la décentralisation tertiaire souhaitée par l’Etat

La politique des métropoles d’équilibre lancée par la DATAR à partir de 1965-1967 est fondée sur le constat d’un profond déséquilibre économique et urbain entre la capitale du pays d’un côté, qui concentre pratiquement sans partage les pouvoirs politique, économique et culturel à l’échelle nationale, et l’ensemble mal déterminé de la province de l’autre, où les principales grandes villes peinent à dépasser l’horizon départemental en matière de commandement économique. En 1962, Lyon ne rassemble ainsi qu’à peine 3 % du chiffre d’affaires total des entreprises françaises, contre 82.5 % pour Paris (Bonnet, 1975).

En matière de pouvoirs de décision, l’économie lyonnaise est fortement dépendante de Paris au milieu des années 1960 (SEDES, 1964c). Cette dépendance s’explique par la concentration de sièges sociaux d’entreprises lyonnaises dans la capitale, et par les nombreux séjours parisiens que sont contraints d’effectuer les chefs d’entreprises lyonnais pour satisfaire certains besoins liés à leurs affaires. Les raisons internes à l’organisation des entreprises sont le motif principal des déplacements, mais les lacunes de la métropole lyonnaise en matière d’équipements (hôtellerie, lieux de congrès, infrastructures de transport, grandes écoles, lieux culturels), de services rares et d’organisation locale dans les domaines administratif, financier, professionnel et commercial renforcent cette situation de recours quasiment systématique aux services spécialisés parisiens. Ces derniers sont en outre les plus difficilement transférables en province, précisément en raison de leur caractère très centralisé et fortement métropolitain. Toutefois, Lyon joue déjà un rôle de relais régional des services de la capitale, indispensable pour les entreprises implantées dans les villes voisines de Grenoble et surtout de Saint Etienne.

L’accès aux marchés financiers et les relations avec l’étranger obligent aussi les sociétés lyonnaises de taille internationale comme Rhône-Poulenc ou Péchiney à installer leur siège social dans la capitale, pour bénéficier de la proximité des services compétents. L’absorption des entreprises lyonnaises dynamiques par de grandes sociétés d’envergure internationale se traduit en outre le plus souvent pour les établissements locaux par une perte d’indépendance et un rattachement forcé à Paris (Berliet avec le rachat par Citroën puis Renault notamment).

La centralisation parisienne des organismes financiers et l’effacement progressif de la Bourse de Lyon au profit de celle de Paris contribuent également fortement à la fuite des grandes sociétés lyonnaises. En 1961 en effet, des décrets gouvernementaux établissent la règle de l’unicité des cotations, confinant le rôle de la place lyonnaise au marché régional et limitant fortement le nombre et le pouvoir d’action des agents de change au niveau local. Le passé financier et bancaire prestigieux de Lyon 46 , bâti autour de banques régionales réputées (Crédit Lyonnais, Banque Morin Pons, Société lyonnaise de dépôts et de crédit industriel – groupe CIC…) s’estompe ainsi à mesure que les sièges sociaux et les services financiers migrent vers la capitale. En 1975, le nombre de sociétés lyonnaises importantes ayant transféré leur direction dans la région parisienne depuis 1946 est estimé à 174 (Bonnet, 1975).

Cependant, certaines entreprises lyonnaises conservent une relative autonomie de direction et de gestion malgré leur rachat par de grandes firmes, comme Calor au sein de SEB, l’Institut Mérieux dans le groupe Rhône-Poulenc ou la Chimique de Gerland détenue pour un quart par la société BP 47 . De la même façon, quelques sociétés parisiennes ont quand même opté pour une implantation de leur siège social à Lyon, le plus souvent en raison de leurs attaches historiques dans la région ou de l’attrait constitué par les spécialités productives locales. Ainsi, Péchiney-Progil (Pepro) rapatrie à Lyon ses services commerciaux et financiers en 1958, puis son siège social en 1966 (Vaise) ; Les Ciments Lafarge s’installent à Caluire ; les laboratoires pharmaceutiques Duphar décentralisent leurs services centraux à Lyon pour profiter de la présence du complexe hospitalo-universitaire local, etc. (Bonnet, 1975).

Globalement, l’économie lyonnaise est donc très dépendante des fonctions de commandement implantées à Paris. L’objectif de la politique nationale de la DATAR est précisément de remédier à cet état de fait, en dotant les grandes villes françaises comme Lyon de certains des attributs métropolitains, notamment dans le domaine des grands équipements et des services supérieurs (universités, centre décisionnel, services bancaires et financiers…), afin de limiter leur dépendance décisionnelle et économique à Paris. Il s’agit de remédier au profond déséquilibre économique du territoire national, et de contrebalancer la perte du pouvoir directionnel au niveau local. Les moyens d’action annoncés sont à la mesure de l’enjeu : décentralisation des fonctions décisionnelles et financières, publiques et privées, depuis Paris et développement dans les métropoles secondaires du pays de centres directionnels pour accueillir ces nouvelles activités supérieures.

Il s’agit également de favoriser le développement des services aux entreprises de niveau supérieur et des attributs métropolitains réclamés par les chefs d’entreprises à Lyon (équipement hôtelier de standing international, services à la clientèle d’affaires), afin d’éviter le recours quasiment systématique à la capitale pour les industriels et autres entrepreneurs de la région. « L’enjeu est de taille, car si Lyon ne parvient pas à s’arracher à l’attraction de Paris, aucune ville en France n’y parviendra. Et il faut faire vite : si le courant n’est pas renversé avant la fin du 6 ème Plan, les réseaux informatiques auront suivi le chemin des mauvaises habitudes. Concentrés sur la capitale, ils gèleront la centralisation et peut-être sans espoir de retour » (Nizery, 1971).

La politique des métropoles d’équilibre se double donc d’un nouvel impératif de décentralisation tertiaire depuis Paris au début des années 1970. Sa mise en œuvre dans l’agglomération lyonnaise s’appuie sur le dispositif incitatif des PLAT (voir supra), ainsi que sur la réalisation d’un nouveau quartier d’affaires de dimension métropolitaine dans le centre de Lyon, susceptible d’accueillir les fonctions et les infrastructures nécessaires au rôle de centre de la métropole régionale dévolu à Lyon par le SDAM. Le centre directionnel de la Part Dieu constitue la réponse opérationnelle de la technocratie étatique, sorte de contrepoids pragmatique, matériel et concret à l’extrême centralisation des services supérieurs et des sièges sociaux français à Paris. Face au manque de fonctions de commandement économique dans la seconde métropole française, les pouvoirs publics décident la réalisation d’un nouveau quartier dédié aux affaires économiques, dans le but d’initier une dynamique nouvelle de développement tertiaire.

Le concept de centre directionnel ou centre de décision est importé depuis Paris par les services de l’Etat (DATAR, OREAM) et le réseau de la CDC (SCET). Il représente le principal outil d’aménagement du territoire utilisé pour la mise en œuvre de la politique de décentralisation tertiaire dans la métropole lyonnaise, au service de la réalisation des objectifs du Plan et de la politique économique menée par l’Etat en étroite collaboration avec les grands groupes. Comme pour les complexes industriels régionaux, le projet s’appuie sur la théorie des pôles de développement et de leur capacité à permettre la diffusion des dynamiques de croissance sur le territoire : « Ce n’est pas seulement le point de regroupement des hommes qui prennent les décisions dans les entreprises, mais c’est aussi et surtout le lieu susceptible de favoriser les échanges qui facilitent ces décisions. Un centre de décision joue vis à vis de son environnement un rôle similaire à celui des métropoles d’équilibre dans le contexte national. Il constitue un pôle de croissance, d’animation et de services, en même temps qu’il offre à la décision une gamme d’auxiliaires nécessaire à sa mise en application : accès, moyens de communication, zones de rencontre, capacité d’accueil » (SERL, 1971a). Il se greffe sur le projet de restructuration urbaine imaginé par les responsables lyonnais dès 1960 (Delfante, 1965 ; Delfante, Meyer, 1964), en en modifiant radicalement le contenu initial pour coller à l’impératif tertiaire.

Cette conception nouvelle des quartiers d’affaires s’appuie sur la volonté de développer dans les grandes villes les fonctions et les infrastructures nécessaires au rôle de centre principal des métropoles d’équilibre. Le parti architectural et urbanistique, résolument moderne et fonctionnaliste, s’inspire du modèle anglo-saxon des Central Business Districts et des expériences d’autres villes françaises ou étrangères en la matière (Paris La Défense et Maine-Montparnasse, Stockholm, Francfort, Milan…). Le parti d’aménagement et les choix fonctionnels définitifs de la Part Dieu sont arrêtés en 1968. Ils s’appuient sur les conclusions de l’enquête du SEDES (1964), prônant le renforcement de l’image de centre directionnel et du rôle commercial de « vitrine » de l’économie lyonnaise de l’opération vis-à-vis des entreprises régionales, nationales et internationales, et sur les travaux d’armature urbaine et d’équipement commandés par le GCPU aux services ministériels (Ministère de l’Equipement et du Logement, 1968).

Les concepteurs du programme privilégient l’accueil des services rares et des fonctions économiques ayant un rayonnement géographique très large, dépassant de loin l’échelle de l’agglomération : fonctions intellectuelles et administratives supérieures (conseils spécialisés, expertises financière, juridique ou comptable, conception technique, publicité, ingénierie, services publics…), fonctions de direction et de commandement économiques (sièges sociaux, direction générales), fonctions culturelles de prestige, etc. L’enjeu est ainsi de renforcer le potentiel de fonctions tertiaires et directionnelles supérieures de Lyon, mais également de limiter le départ des sièges sociaux lyonnais vers Paris, en remédiant à l’inadaptation du marché immobilier de bureaux lyonnais et aux carences de l’agglomération en matière de services rares pour les entreprises.

Le nouveau centre tertiaire est dominé par les fonctions économiques et directionnelles supérieures, mais il inclut aussi les « coups partis » issus du premier programme défini par les acteurs locaux 48 . Il comporte au total 200 000 m² de bureaux privés, 225 000 m² de bureaux publics et un centre commercial régional de plus de 100 000 m². L’opération de rénovation urbaine s’accompagne d’un important volet de réalisation d’infrastructures de transport, destiné à améliorer l’accessibilité et la desserte du quartier (voies expresses, métro, nouvelle gare ferroviaire centrale et régionale). Elle permet d’étendre sur la rive gauche du Rhône et de moderniser le centre historique et économique de Lyon, bloqué sur la Presqu’île, en impulsant le développement d’un véritable marché immobilier de bureaux.

Notes
46.

La Bourse de Lyon est la première de province et la plus ancienne de France, sa création datant d’une ordonnance royale du XVème siècle.

47.

British Petroleum.

48.

3 grandes barres de logements, la nouvelle bibliothèque municipale, la Maison de la Radio (ORTF), l’auditorium M. Ravel, le centre régional de gestion EDF, des administrations publiques et parapubliques (Cité Administrative d’Etat).