Le Groupement Interprofessionnel Lyonnais

Le Comité Interprofessionnel Lyonnais (CIL), syndicat patronal local puissant proche du CNPF, est le principal organisme lyonnais de représentation des intérêts des entreprises en dehors de la chambre consulaire. Il est créé en 1945 par R. Phelip et G. Villiers, deux entrepreneurs et notables lyonnais soucieux de remplacer le Comité d’action des syndicats lyonnais, dissout pendant l’occupation allemande par le gouvernement de Vichy. Il rassemble les représentants des différents syndicats de branche locaux, majoritairement industriels, avec pour objet central d’action « l’étude des améliorations dans l’industrie et le commerce lyonnais et l’harmonisation des décisions syndicales dans la solution des problèmes sociaux et économiques » 53 .

Le CIL change de nom en 1958 pour devenir le Groupement Interprofessionnel Lyonnais (GIL) 54 , décision qui ne modifie pas vraiment les statuts et les modes d’action de l’organisation, mais qui l’ancre plutôt dans un positionnement capitaliste et libéral : « le groupement est un antidote au collectivisme » 55 . Le GIL représente un cas exemplaire d’organisation des forces patronales au niveau local pour l’ensemble du patronat français. Il inspire en effet la mise en place du CNPF au niveau national et la structuration des organismes du même type dans le reste du pays (voir supra). Son influence non négligeable sur l’évolution idéologique du patronat français a ainsi des répercussions notables sur la conduite de la régulation économique par le gouvernement central.

G. Villiers, président du GIL jusqu’à 1953, participe aux assemblées générales jusqu’au milieu des années 1960 pour informer le patronat lyonnais sur la situation économique nationale, l’avancement de la politique économique étatique et les enjeux liés à l’expansion et au développement des entreprises dans le contexte de construction européenne et d’ouverture des frontières. Il constitue le relais privilégié entre les intérêts économiques lyonnais et le gouvernement français, ainsi qu’entre le syndicat interprofessionnel local et son équivalent au niveau national. Son engagement au sein du CNPF pour l’instauration d’une économie libérale, en faveur du Marché Commun et pour l’acceptation du défi d’ouverture internationale par les entreprises s’inscrit dans la position idéologique dominante et traditionnelle du patronat et de la bourgeoisie lyonnaises, marquée par l’héritage spirituel d’E. Aynard 56 et de J.-B. Say 57 . Ce courant de la pensée économique et politique centré sur le libéralisme, d’abord minoritaire au niveau national, s’impose progressivement sous l’influence de G. Villiers et de ses disciples, pour s’affirmer comme la position dominante du CNPF dès la fin des années 1960 : l’Etat doit rester dans son rôle d’arbitre, mais laisser les organismes patronaux s’occuper de la régulation économique.

Le paysage économique de l’agglomération lyonnaise est essentiellement industriel au début des années 1960, le GIL reflète donc particulièrement cette domination de l’industrie et de ses intérêts propres sur les affaires économiques locales. Le secteur tertiaire, en pleine phase de développement au niveau national et encouragé à se développer à Lyon dans le cadre de la Politique des métropoles d’équilibre, n’est ainsi pratiquement pas organisé et représenté au sein du GIL, hormis dans le domaine des activités financières pour lequel existe un Syndicat des agents de change hérité du glorieux passé bancaire de Lyon (Sauzay, 1998). Quelques banques lyonnaises sont représentées au sein du GIL, mais la plupart ont vu leur siège social partir pour Paris. Les actions mises en œuvre par le GIL sont ainsi fortement conditionnées par l’hégémonie industrielle dans l’agglomération lyonnaise et un certain déni pour les activités tertiaires de la part du patronat industriel, du moins jusqu’au milieu des années 1970. Dès le départ majoritaire au sein des instances consulaires, le GIL impose ainsi sa vision dominante des intérêts industriels à la CCIL.

Dans le domaine professionnel, le GIL concentre son action sur l’organisation et le renforcement des syndicats de branches locaux 58 , nécessaires pour faciliter les travaux d’expertise qui accompagnent le processus de planification régionale lancé par l’Etat, et pour organiser au niveau local un dispositif de formation professionnelle adapté aux nouveaux besoins des entreprises. Le GIL s’intéresse notamment à la formation des cadres et dirigeants d’entreprises aux nouvelles méthodes de gestion technique et à leurs applications dans l’industrie, grâce au Comité Régional de Productivité de Lyon créé en 1955 et à l’Institut de perfectionnement dans les méthodes de contrôle de gestion qui en dépend (automatisation, procédés productifs intégrés). Il soutient aussi la formation des élites économiques locales avec le Centre lyonnais de formation pour les chefs d’entreprises, l’Institut d’études économiques pour chefs d’entreprises et le CLEGE 59 , qui complètent le dispositif de formation des experts comptables organisé autour de l’Institut du Droit du Travail, de l’Institut de Préparation des Affaires et de l’Ecole supérieure de commerce de Lyon. Il encourage enfin la formation des ouvriers, techniciens et ingénieurs des industries chimique et métallurgique, en collaboration avec l’ALESTE 60 , le CNAM 61 , l’Ecole Centrale de Lyon, l’Ecole de Chimie de Lyon, l’AFPIC 62 , les chambres syndicales de la chimie et de la métallurgie lyonnaises, les universités et les représentants de l’administration publique.

Au niveau politique, l’action du GIL s’inscrit dans l’affirmation du rôle dominant des acteurs économiques dans l’animation de l’économie locale comme dans la conduite des politiques de régulation économique et d’aménagement du territoire. Le GIL constitue ainsi un élément structurant très important pour le patronal local et la représentation des intérêts économiques locaux auprès des instances politiques de l’agglomération lyonnaise, même s’il n’apparaît pas forcément directement dans le débat public. Le plus souvent en effet, l’intervention du GIL dans les affaires publiques relatives à l’économie se fait par l’intermédiaire d’organismes institutionnels reconnus d’intérêt général, tels la CCIL ou le Comité d’expansion lyonnais, qui agissent pour son compte comme des porte-parole officiels des intérêts patronaux auprès des sphères de décision publiques locale et centrale.

Il participe ainsi activement aux études d’implantations industrielles dans les années 1950 et 1960, mais regrette le manque de concertation de la part du Ministère de la Construction dans l’élaboration des plans masse des secteurs de rénovation urbaine à Lyon, puis dans l’élaboration des documents de planification urbaine 63 . Il souhaite la disparition rapide de la méfiance systématique des autorités centrales à l’égard des organismes provinciaux : « Nous sommes tous attachés à une certaine forme de régionalisme (…), à obtenir pour notre région un développement harmonieux. Cela s’accompagne dans notre esprit d’une certaine décentralisation des responsabilités à l’échelon régional » 64 . Le GIL rejoint en cela les plaintes et les revendications récurrentes des autorités politiques lyonnaises vis-à-vis de l’Etat central, même si les motivations patronales plaident plutôt en faveur d’un retrait de la puissance publique de la gestion des affaires économiques, au profit des seuls représentants des intérêts économiques.

Le patronat local se considère ainsi dans les années 1950 et 1960 comme le principal responsable de l’expansion économique et sociale de la région lyonnaise, grâce à son rôle pivot dans la coordination des efforts du secteur privé et dans la coopération active avec les pouvoirs publics locaux et nationaux sur les questions d’aménagement et de développement économique (GIL, 1963). De façon générale, les organismes patronaux locaux ont comme principale logique d’action l’occupation systématique des terrains institutionnels et idéologiques, cette omniprésence leur permettant de contrôler les lieux de pouvoir éventuel et d’empêcher le cas échéant le développement de stratégies opposées aux leurs. Ce fonctionnement est ainsi plus motivé par une attitude défensive que par une quelconque volonté de faire passer par le biais des institutions locales des projets ou des enjeux positifs pour les forces économiques (Coing, 1978).

A Lyon, les membres du patronat sont dans leur grande majorité très proches des élites politiques municipales et départementales, bénéficiant ainsi d’un accès direct aux sphères du pouvoir et de la bienveillance des élus locaux quant à la bonne santé de leurs affaires (voir infra). Ils jouissent également d’une forte légitimité dans l’organisation des structures de formation professionnelle de branche dans l’agglomération, comme dans l’accompagnement des efforts d’équipement et d’aménagement économiques de l’agglomération, grâce au rôle moteur et fédérateur d’intérêts du GIL.

Notes
53.

Statuts publiés au Journal Officiel du 21 février 1946. Source : archives du GIL-MEDEF Lyon-Rhône.

54.

Assemblée générale du CIL du 22 mars 1958, Résolutions et rapports, Bosc Frères, 27 p. Source : archives du GIL-MEDEF Lyon-Rhône.

55.

Assemblée Générale du GIL du 10 juin 1960, Bosc Frères, 61 p. Source : archives du GIL-MEDEF Lyon-Rhône.

56.

Edouard AYNARD est une figure emblématique de la droite libérale du début du 20ème siècle à Lyon.

57.

Jean-Baptiste SAY (1767-1832), banquier, journaliste, industriel et économiste lyonnais, a marqué l’histoire de la pensée économique en professant la doctrine du libre-échange dans son «Traité d'économie politique ou Simple Exposé de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses» (1803) et dans son « Cours complet d'économie politique pratique : ouvrage destiné à mettre sous les yeux des hommes d'état, des propriétaires fonciers et des capitalistes, des savants, des agriculteurs, des manufacturiés, des négociants, et en général de tous les citoyens, l'économie des sociétés » (1828-1830). Il a été professeur au CNAM puis au Collège de France.

58.

Fédération de la Soierie et Syndicat des Fabricants de Soieries et Tissus de Lyon, Groupement Professionnel Auxiliaire du Moulinage, Groupement Professionnel de l’Industrie Cotonnière de la région Sud-Est, Groupement des Syndicats Patronaux des Industries Chimiques et Connexes de la région lyonnaise, Chambre syndicale des Industries Métallurgiques du Rhône…

59.

Centre lyonnais d’études et de gestion des entreprises.

60.

Association Lyonnaise d’Enseignement Scientifique, Technique et Economique.

61.

Conservatoire National des Arts et Métiers.

62.

Association pour la Formation Professionnelle dans les Industries Chimiques.

63.

Assemblée générale du GIL du 10 juin 1960, Op. Cit.

64.

Idem, p.6.