Grand défilé dominical

Ce « grand défilé » carnavalesque consacré à Sa Majesté Cabache et à ses fidèles gôniots se déroule, depuis de nombreuses années déjà, dans une enceinte délimitée, fermée et payante. Le Carnaval n’est plus gratuit depuis 1966 93 . En échange de 25 francs (3.80 euros), pour les plus de 12 ans, et par personne, tous les spectateurs reçoivent à l’entrée l’accessoire indispensable du spectateur chalonnais : un sac de confettis multicolore. Il est évident que sans ces petits ronds de papier coloré et ses célèbres batailles, le carnaval perdrait inéluctablement de son attribut essentiel et de son « folklore » : « Les confettis, ah, c’est tout le carnaval ! Ces batailles, moi j’me souviens des batailles qu’on f’sait le soir après le carnaval, c’est à Chalon qu’on voyait ça, c’est le folklore de Chalon. Maintenant on en fait manger les musiciens, dans les trompettes, les grosses caisses, et les gars derrière avec les grosses têtes, les enfants aiment bien les mettre dans la bouche des grosses têtes ! » nous confie un membre actif du Comité des fêtes.

Il est d’usage que le circuit du cortège se dessine en des rues délimitées et déterminées par avance, et ce avec le concours des autorités municipales. Cette année les rues choisies sont les mêmes que celles des dernières années précédentes 94 . Mais le parcours se déroule en sens inverse. Le point de départ reste identique : Quai Gambetta, lieu d’arrivée par les eaux, la veille, de Sa Majesté Cabache. C’est aussi le lieu où les spectateurs sont généralement les moins nombreux.

L’arrivée ne peut être modifiée car c’est traditionnellement sur la place de l’Hôtel de Ville que se termine et se disperse le défilé.

Départ Quai Gambetta, rue Général Leclerc, Boulevard de la République, rue Michelet, puis pour terminer, la boucle du circuit carré, Quai Gambetta, et enfin une partie de la rue Général Leclerc pour tourner sur la place de l’Hôtel de Ville.

Ce jour de fête débute à 10 heures 30 à la salle Marcel Sembat, par la réception et la présentation publiques des groupes musicaux par la municipalité.

Devant la salle, une dizaine de cars stationne. Quelques groupes, en tenue de défilé, attendent d’entrer dans la salle tout en se « chauffant » et répétant leurs airs favoris sur le parvis, pour le plaisir des quelques spectateurs.

L’humeur est à la fête. Des passants applaudissent et quelques uns esquissent ou s’essayent à des pas de danses.

A l’intérieur, les groupes passent, un à un, sur la scène devant un public nombreux. Chaque groupe joue deux ou trois morceaux. À la suite de leur prestation scénique et musicale, le groupe s’installe joyeusement autour des tables où des couverts sont disposés.

Les spectateurs se bousculent pour assister au spectacle coloré et gratuit. Un ordre est apparemment respecté pour la présentation des différents groupes venus de l’Europe entière.

Le spectacle se termine à 11 heures 30 ; le public se disperse laissant les musiciens prendre leur repas offert par la municipalité.

Le ciel est clair et le vent agite les drapeaux rouges et bleus disposés en nombre au dessus des rues du centre ville chalonnais. Néanmoins, rares sont les balcons privés décorés. Les gens, à leurs fenêtres, observent le va-et-vient incessant des rues. Tous les magasins ont fait tomber leurs rideaux de fer, les vitrines sont fardées en l’honneur de la fête qui se prépare. Des masques, des confettis des serpentins, des tissus arlequin, des cotillons rappellent au chaland qui pose son regard sur les vitrines que le commerce se plie volontiers au calendrier festif urbain.

Quelques voitures circulent encore et font voler les confettis de la veille, endormis par la nuit, sur les routes et les trottoirs. Le calme avant la tempête ?!...

Le parcours du futur cortège est clôturé ; seuls quelques passages permettent aux spectateurs ou aux riverains de pénétrer dans l’enceinte. Il est possible de croiser déjà quelques personnages déguisés, souvent des enfants accompagnés de leurs parents, sans doute venus en avance pour éviter de s’acquitter du droit d’entrée officiel à partir de 13 heures.

Des étalages de vendeurs de confettis, de masques, ou autres gadgets en tout genre sont dispersés sur le trottoir tout au long du parcours. Des odeurs de viandes grillées se mêlent aux senteurs sucrées des barbes à papa et des bacs de bonbons. Les fumées âcres des graisses de viande montent des barbecues improvisés le long des rues qui, lentement, s’emplissent d’une foule presque silencieuse.

Le son tonitruant des haut-parleurs diffuse, comme la veille, un mélange de musique moderne et de présentation des festivités à venir.

Midi, le service municipal commence à disposer les barrières métalliques de sécurité le long des trottoirs des rues du circuit carnavalesque.

Plus aucune voiture ne circule alors que les feux tricolores, eux, fonctionnent encore comme si la vie urbaine quotidienne ne s’était pas suspendue, ou comme s’ils s’entraînaient à régler la circulation du défilé à venir.

Des familles prennent déjà place derrière les barrières aux lieux où la vue est dégagée. Les guichetiers arrangent leur cabane de bois réparties sur le parcours ceint par des palissades de bois clair, suffisamment hautes et serrées pour cacher la vue de ceux qui se trouvent à l’extérieur.

Les rues transversales au parcours sont à présent bouclées.

Sur le Quai Gambetta, point de départ du défilé, quelques chars de gôniots attendent le signal non loin de leurs singuliers propriétaires qui pique-niquent ça et là au milieu des barbecues. L’ambiance carnavalesque a déjà débuté : des rires sans retenue, des batailles de confettis éclatent au milieu de ceux qui se restaurent avant la grande parade.

13 heure, l’entrée est payante ; seuls les camions de la fourrière pénètrent dans l’enceinte pour évacuer les voitures encore garées sur le parcours du défilé.

La foule s’arrête de flâner dans les rues et se poste derrière les barrières de sécurité. Pour les spectateurs l’attente s’amorce : certains mangent ou discutent avec leur voisin, familier ou non. Il semble que des liens informels se créent. Des batailles de confettis éclatent ça et là entre enfants, qui sont les seuls spectateurs déguisés.

Des marchands ambulants circulent sur le parcours et proposent leurs marchandises. Des individus qui semblent être des membres de l’organisation passent et repassent en courant. Une vieille femme vend ses sacs de confettis à tarif dégressif au fur et à mesure que le temps s’écoule et se rapproche de la grande cavalcade des gôniots.

Les riverains sortent sur leur balcon.

Je prends alors position dans un lieu qui me semble « stratégique » pour une meilleure et un plus longue vision du spectacle : à un angle de rue qui me paraît assez large pour assister à des « arrêts » du défilé propices, je suppose, aux jeux divers.

À 14 heures les trottoirs sont tous encombrés, beaucoup de spectateurs ont déjà « pris » leur place, je me retrouve plaqué contre une barrière de sécurité. Les chars venus du hangar du Comité des fêtes n’ont pas d’autre alternative pour rejoindre le départ que d’emprunter une partie du parcours et déjà les commentaires fusent autour de moi : « Ca, ça doit être le char de … ! » « Oh, le char des reines ! » (vide bien sûr !), « Il est énorme celui-là ! ». L’excitation du public a remplacé l’impatience latente ces dernières minutes. Les confettis dessinent parfois de véritables nuages qui inondent l’instant d’après le bitume urbain.

Je sens déjà mon immobilité ; et celle de mes voisins proches. La pression physique, bien réelle, vient de derrière.

Les confettis volent sur les trottoirs, entre les rues et les balcons : l’attente nourrit l’exaltation.

La rue est une salle de spectacle et les trottoirs en sont les gradins : les enfant se jouent des barrières de sécurité et traversent la rue pour lancer une franche poignée de ronds multicolores.

Une certaine animation s’empare petit à petit de ceux qui vont observer, chacun joue des coudes pour être le mieux placé possible et ne rien manquer du spectacle. L’attente est longue, la journée à commencé de bonne heure pour certains. Les enfants, entre deux batailles rangées de confettis, s’impatientent auprès de leurs parents ou de leurs grands-parents.

Muni d’un carnet, d’un appareil photo et d’un dictaphone, on me demande si je suis journaliste ; il est alors difficile et délicat de fournir une explication cohérente et brève de la raison exacte de ma présence ici dans de semblables conditions.

Soudain, à 14 heures 30, un premier groupe de musique fait entendre le son de ses cuivres et des tambours, passe, s’arrête et fait demi-tour. La farce était plaisante, mais l’impatience et la pression physique se font de plus en plus présentes.

Mais voici qu’apparaît au loin le Président du Comité des fêtes, André Revenat, que j’ai déjà rencontré plusieurs fois et que je n’ai aucun mal à reconnaître. Vêtu d’une chemise jaune satin et d’un pantalon noir, il n’a manifestement pas revêtu son habit d’apparat de la Confrérie.

D’un pas lent, il ouvre le défilé qui débute par un premier groupe musical monté sur un char. Le ton est donné.

Suivent immédiatement deux voitures de police, une de chaque côté de la rue, longeant lentement mais de près les barrières métalliques.

Des cavaliers, vêtus aux couleurs de Chalon, montent de magnifiques équidés. Ils font très fréquemment des haltes auprès des spectateurs afin que les enfants puissent toucher et caresser les robes brunes des chevaux.

Sur deux files, le long des trottoirs et barrières, des chevaux, de carton-pâte cette fois, sont portés par des jeunes hommes, enjuponnés pour dissimuler leurs jambes humaines. Ils semblent remplir la même fonction que les voitures de polices et les chevaux véritables : faire place. Faisant partie du folklore carnavalesque chalonnais, nous a-t-on précisé, ce sont eux qui ouvraient les défilés, il y a plus de vingt ans. Leur rôle se bornait alors à longer les trottoirs pour ranger le public, donnant des coups de têtes ou des coup d’arrière-train aux spectateurs peu disciplinés pour faire de la place au défilé. Ils ne sont de retour au carnaval de Chalon que depuis 1995.

Ce qui débute ici par ces trois types de chevaux – humain, animal et mécanique – annonce un défilé de plus de deux heures.

Une troupe de majorettes redonne le sourire aux éventuels bousculés par les chevaux et immédiatement après les trois rois font leur entrée. Deux ont été déjà partiellement présentés mais qui est alors ce troisième monarque ponctuel ?

C’est d’ailleurs le premier à entrer en scène. C’est le roi carnaval qui a régné sur la ville pendant une année et qui, selon la tradition et sa légende, est à l’origine de tous les méfaits qui sont survenus durant toute l’année sur la ville. C’est le roi de l’année précédente et qui termine son règne ici dans les rues de la ville.

Il n’est ni humain, ni confectionné de carton-pâte, c’est un pantin à forme humaine, un mannequin de paille et de mousse habillé de guenilles rouges et bleues, dont le visage est simplement dessiné. C’est lui que l’on brûlera le dernier jour de carnaval.

Il est traîné et malmené dans sa couverture, qu’un groupe de six personnages, vêtus de la même manière que leur monarque, chemise rouge et pantalon bleu, font sauter le plus haut possible. De temps à autre, il est projeté violement sur la foule qui applaudit et le renvoie à ses bourreaux afin que l’opération soit réitérée maintes et maintes fois 95 . Son supplice ne fait que commencer.

Juste derrière, la stature resplendissante et majestueuse, le gigantesque Roi Carnaval de carton-pâte, qui fut décrit la veille, domine de sa hauteur la scène. C’est le Nouveau Roi et également le point culminant du défilé carnavalesque.

Son sourire figé semble se réjouir du triste sort réservé à son prédécesseur de paille.

Le contraste est saisissant. Sur son char il est articulé et salue ainsi la foule qui l’acclame et l’ovationne par de longs applaudissements, au son de la Ronde des Gôniots, jouée par l’Harmonie musicale de Chalon-sur-Saône ; chants éponymes caractéristiques du carnaval de Chalon et de la Confrérie Royale de l’Ordre Gôniotique.

Son char est précédé par un groupe de travestis qui n’hésite pas à dévoiler, qui des sous-vêtements affriolants sur une peau noircie par une pilosité surdéveloppée, qui de faux appendices mammaires.

Vient ensuite en fanfare le troisième roi, celui qui est à la tête du peuple des gôniots : Sa Majesté Cabache. « C’est le roi de ceux qui veulent qu’une fois par an tout soit différent et qui le démontre sur le terrain », nous avait auparavant précisé un membre du Comité des Fêtes chalonnais.

Également roi de la dérision, du « chamboulement » mais aussi des bousculades puisque il est coutume à Chalon que durant le défilé, surviennent dans ce qui nous a été décrit comme l’anarchie la plus totale, toute une série de groupes gôniotiques, véritables parades de personnages déguisés aux slogans appuyés par des images théâtrales.

De très nombreuses allégories subversives font effectivement partie du défilé, manipulant avec beaucoup d’à propos et d’aplomb la satire locale, l’ambiguïté politique, l’astuce, la farce et rivalisant d’ingéniosité pour faire honneur à leur roi.

La danse s’empare de tous. Non une danse régulière, synchronisée ou chorégraphiée, mais une danse désarticulée, syncopée et burlesque. Une danse mêlée à la cacophonie étourdissante qui font se succéder les groupes de musique venus de régions et de pays différents.

Les « grosses-têtes » de carton-pâte, au sourire parfois ravageur, parfois grimaçant et aux couleurs criardes, sont les sujets « officiels » du peuple gôniotique puisqu’ils sont fabriqués par les membres du Comité des Fêtes et reviennent, de temps à autre, remaquillés ou retaillés. Ils paraissent sortir d’un monde imaginaire, voire extraterrestre du moins extrahumain. Une énorme tête, fixe et hilarante, descend sur de vaillantes jambes humaines jusqu’à mi-cuisse, elles-mêmes en mouvement, exerçant ça et là des pas de danses. Les enfants se font un délice de remplir de confettis leur gigantesque bouche, souvent édentée. Le jeu consiste à baisser le sommet de la grosse-tête à hauteur d’enfant et ainsi de les effrayer de cette démesure humaine, en s’approchant très lentement de leur visage.

Vient ensuite, dans une composition rigoureuse, un enchaînement d’une dizaine de groupes musicaux, tous horizons et nationalités mêlés, défilant en alternance avec des chars allégoriques, immenses et rutilants. Chacun d’eux représente des personnages gigantesques de carton-pâte, parfois articulés dans un mouvement unique et pendulaire, souvent hilarants, généralement armés de canons à confettis. « Nous, on en fabrique une petite partie [des chars], nous précise Henri Joannelle, membre actif du Comité des Fêtes, et on en achète à Nice. De Nice, on reçoit les maquettes ; alors ils nous font le dessin, on choisit ce qu’on veut et ils [les carnavaliers de Nice], nous les fabriquent à la demande (…) mais c’est pas que des Chars de Nice qui défilent à Nice, qu’on reçoit ».

Au passage des chars et des groupes, une pluie de pétales de papier coloré se déverse sur les spectateurs. La puissance des canons à confettis, actionné par l’air comprimé, permet de viser juste et loin, et les fenêtres ouvertes ou les balcons deviennent systématiquement des cibles privilégiées, créant immédiatement les applaudissements et les rires de la foule rasssemblée sur les trottoirs.

Entre chaque groupe musical et chaque char se glissent sans ordre apparent les groupes de gôniots qui courent, dansent, chantent, sautent et rient. Nombreux sont ceux qui sont grotesquement et grossièrement déguisés en femmes, nonnes, prostituées, écolières, grosses, maigres ou poilues. Une véritable parade de travestis harangue le public par des actions d’exhibitions de certaines parties du corps habituellement cachées, ces parties dont « la Morale » réprouve promptement l’exhibition dans l’ordre du quotidien. Des gestes obscènes accompagnent généralement la pantomime gôniotique. Personne ne semble choqué et au contraire, les rires soulignent et encouragent d’autant plus la mise en scène extra-quotidienne. Ils semblent faire partie intrinsèquement du comportement carnavalesque chalonnais.

Puis, comme un anachronisme, deux troupes folkloriques portugaises, séparées par un char et deux groupes à pied de gôniots, font une apparition remarquée tant leur présence ne relève pas, semble-t-il, d’un défilé de fous prêts à tout pour déclencher les rires et des spectateurs et des autres participants. Le sérieux et la sobriété de leurs costumes, sans masque, pantalon blanc, chemise rouge et foulard rouge autour du cou pour les hommes, robe blanche et châle de couleur sur les épaules pour les femmes, la rigueur de leur chorégraphie, l’air grave et parfois dur des danseurs et danseuses, la voix posée et appliquée du ou des chanteurs, la face digne et calme des quelques musiciens qui rajoutent du folklore à la musique enregistrée et diffusée tranchent nettement avec la folie qui s’est manifestement emparée des autres groupes défilant.

Les danseurs vont lentement deux par deux devant ou derrière le char sonorisé, et exhibent ce qui paraît être des danses folkloriques traditionnelles du Portugal. Les deux groupes chantent en portugais souvent les mêmes chansons par l’intermédiaire de dispositifs amplificateurs médiocres qui rendent leurs voix criardes. Les deux cortèges se ressemblent dans les chansons, les costumes et les chorégraphies qu’ils présentent au public chalonnais peu étonné de voir défiler la culture portugaise dans le carnaval de chalonnais. Les applaudissements sont intenses et sincères.

En courant et en sautant, se mêlant quelques fois dans le spectacle portugais, sans jamais interférer dans la mise en scène culturelle lusitanienne, des groupes de gôniots rappellent toutefois la nature du défilé.

Un faux gendarme monté sur des échasses essaye de rattraper par de grandes enjambées un cracheur de feu qui illumine le ciel clair de cette après-midi chalonnaise.

La cuirasse autour du thorax, et affublé d’un perruque bleue, un personnage hybride asperge les spectateurs d’eau, les uns se cachent et rient, d’autres montrent d’un air désapprobateur leur mécontentement. Les confettis partent autant des spectateurs que des participants qui rivalisent d’imagination pour la confection de leurs costumes carnavalesques. Parfois la scène semble sortir d’un tableau surréaliste. Des membres démesurés enveloppent ou caressent des spectateurs surpris. Des masques confectionnés ou peints métaphorisent un caractère tératologique. Des êtres hybrides, issus de mythologies imaginaires, côtoient des clowns avec des masques d’hommes politiques, qui portent une pancarte autour du cou et évoquent des scandales politico-financiers.

Certains ont choisi de somptueux déguisements riches en couleurs, d’autres un masque simple voire blanc pour cacher leur visage et agitent sur leur tête de longues antennes animales, d’autres encore sont simplement maquillés, parfois de manière outrancière. Nombreux sont ceux qui se munissent d’attributs poussés, traînés, tirés, roulés dont la surface plus large qu’un dos ou un torse humain, sert de support à quelques textes satiriques, quelquefois en vers, d’autres plus subversifs, mais jamais dans l’attaque directe nominative. Ainsi les chariots de supermarchés, les poussettes et landaus d’enfants, les voitures, les planches de bois montées sur roulettes deviennent des moyens d’expression gôniotiques.

Tous les styles et toutes les bourses sont ici représentés pour le plus grand bonheur des spectateurs venus pour admirer le génie, l’imagination satirique et tégumentaire gôniotique.

Chaque groupe est applaudi par la foule, séparée de cet esthétisme carnavalesque par des barrières métalliques. Parfois un groupe ou une mise en scène suscite des rires plus profonds ou de plus abondantes acclamations, des rires et des applaudissements plus intenses et plus longs.

Mais déjà on aperçoit, au loin, le fameux et tant attendu char bleu pastel, surmonté d’une gigantesque couronne, le char des Reines.

Pour l’instant un groupe musical accompagne le char des six reines de quartier, dignes représentantes des différents quartiers chalonnais, élues quelques semaines auparavant par un collège d’hommes et de femmes représentant des quartier et issu de la société civile.

Des applaudissements plus nourris encore crépitent si fort qu’ils couvrent presque la musique : le char des Reines, La Reine et ses deux dauphines, passe devant la foule.

Si trois rois un peu fous et absolument différents ouvrent le défilé, trois reines de beauté, officiellement élues de la ville de Chalon, le ferment.

Sur leur trône, elles saluent une foule déjà conquise. Toutes trois vêtues de façon identique, robe blanche longue et large, couronne posée sur le sommet du crâne et veste légère de fourrure bleu ciel, elles sont applaudies pour leur grâce qui représente leur ville. On peut entendre des exclamations diverses sur leur beauté, ou des précisions quant à leur quartier d’origine ou leur lycée inscrite : « La première dauphine, c’est quand même la plus jolie… ! » ; « Il parait qu’elle est au lycée à coté de chez nous ! ».

Les trois rois et les trois reines encadrent de cette façon le défilé.

Situés aux deux extrémités, ces symboles représentent le monde bipolaire des carnavals chalonnais, constitué d’une manière générale, de laideur, de farce et de rire mais aussi de beauté et de grâce, rappelant de fait que l’un comme l’autre peuvent porter une couronne et recevoir une ovation de leur peuple.

Puisque le char des Reines clos le cortège, nombreux sont ceux franchissent les barrières et suivent ce char dans un désordre des plus chaotiques. Le terme du périple est la place de l’Hôtel de Ville. Il est temps également pour moi de m’y rendre.

Les confettis donnent une couleur vive aux rues du parcours, il ne reste plus un mètre carré de bitume gris ou sale, la ville est transformée, les gens courent en se jetant des confettis, petits et grands d’ailleurs, les uns déguisés, les autres non. Qui fut il y a quelques minutes gôniot et qui fut un sage spectateur ? Tous se mêlent joyeusement en suivant le dernier char jusqu’à la place qui marque la fin du défilé.

Une marée inonde déjà la grande place. Tous les participants du défilé sont massés sous le balcon de l’Hôtel de Ville, seuls les chars des reines et du Roi Carnaval, le géant, sont présents sur la place. Les confettis continuent de pleuvoir dans tous les sens. La fête n’est pas terminée. Pas de barrières, pas de police, pas de chevaux pour écarter la foule.

Le char bleu des reines stationne devant les marches de l’Hôtel de Ville.

Une à une, en commençant par les dauphines, les trois reines quittent leur trône. Mains et avant-bras gantés de blanc, toujours abritées de la fraîcheur printanière par une veste bleue sur leur longue robe de soie blanche, elles arborent une ceinture rouge et bleue pour rappeler leur appartenance. Entourées des reines de quartier, les trois reines gravissent les marches de l’Hôtel de Ville au milieu d’une haie d’honneur composée de musiciens et de majorettes.

Une poignée de seconde plus tard, elles apparaissent toutes trois au balcon de l’édifice pour recevoir une véritable ovation. Le maire, Dominique Perben 96 , est visible mais reste en retrait. Il les accueillera dans les salons municipaux.

Le triomphe des reines est complet.

Il est 17 heures 30, les reines se retirent du balcon, accompagnées du maire. Ceci semble être le signal de fin.

Petit à petit, le flot du public s’écoule lentement en direction de la fête foraine et de ses multiples et diverses attractions. Seuls restent les organisateurs qui évoquent déjà les incidents mineurs de la journée, ce qui a retenue leur attention d’organisateurs fera l’objet d’une attention particulière lors du prochain défilé. Les écarts spatiaux trop importants entre les groupes gôniotiques sont des sujets de discussions récurrents.

Sur le sol, un patchwork de confettis colore les rues et les places en témoignage de ces quelques heures de folie carnavalesque. La fête est terminée, pour quelques jours seulement.

Le calme et la quiétude d’un dimanche de printemps au centre-ville chalonnais reprennent leurs droits. Seuls résonnent au loin les centaines de watts des métiers forains, rappelant que la fête n’est pas tout à fait finie, aujourd’hui, pour tout le monde.

La fête foraine, composante essentielle d’une période collective de loisirs constitue une véritable ville de lumières vives, de musiques tonitruantes, mais aussi de rires, d’émotions et de sensations qui s’installent dès les premiers actes du carnaval chalonnais.

Photos 73-77
Photos 73-77

73. Confrère femme gôniotique lors de la mise en place des groupes pour le défilé. Source : photo de l’auteur.

74. Organisation du défilé avant le départ. Source : photo de l’auteur.

75. Pique-nique avant le départ d’un groupe gôniotique. Source : photo de l’auteur.

76. Confrère réglant le déroulement du défilé. Source : photo de l’auteur.

77. Organisation du défilé avec l’animateur (arborant la médaille de l’Ordre Gôniotique). Source : photo de l’auteur.

Photo 78 : « Sur le sol, un patchwork de confettis colore les rues… »
Photo 78 : « Sur le sol, un patchwork de confettis colore les rues… »

Source : photo de l’auteur.

Notes
93.

Il redevient gratuit à partir de 1998.

94.

En 2003, le parcours fut, une nouvelle, fois modifié.

95.

Pour les carnavals 2005 et 2006, les porteurs ne sont plus que quatre solides gaillards, vêtus de noir et de rouge et portant cagoule, et semblent avoir des traits communs avec des costumes de bourreaux moyenâgeux. Ils sont accompagnés d’un personnage inquiétant tenant à la main une hache en carton tachée de sang.

96.

Dominique Perben, maire de Chalon depuis 1983 (réélue en 1989, 1995 et 2001). Pour occuper des fonctions ministérielles, il cède son mandat en 2002 à son premier adjoint Michel Alex.