4-2 – Métaphysique de l’ordre

L’étymologie même du terme masque reste équivoque.

Du bas latin mascha ou masca, qui veut dire « sorcière », « être hideux » ou « malfaisant », et apparu pour la première fois en 643, il semblerait que le sens aurait glissé au fil des siècles vers « faux visage » destiné à faire peur ; ou encore de mask, en indo-européen, dénommant le linceul de mort. Plus tardivement aux environs du XIVe siècle, le terme masca donnera le nom mascarel, qui est de même forme que l’italien maschera et de l’espagnol mascara, substantifs des verbes mascherare et mascarar et de l’ancien français mascerer : « barbouiller » à quoi se rapporte le verbe machurer, noircir. Noircir le visage à l’aide d’enduit, dans la période médiévale, était la forme la plus fréquente du masque 262 .

Cependant, une voie historique prétend que le mot serait issu du latin larva, dont le sens se rapporterait à un être de l’au-delà ou plus précisément au spectre du à une mort violente, mais reste néanmoins l’expression courante pour désigner le masque 263 .

L’usage s’étant progressivement imposé dans le registre théâtral pour assurer la non identification des acteurs, et par extension dans le monde profane et quotidien pour protéger l’anonymat du porteur occasionnel.

Sorcière, spectre, mort, revenant, fantôme, le mot larva, en latin conserva son sens premier et fut, pour ces acceptions, très rapidement négativement connoté par la hiérarchie de l’Église, comme la présence néfaste et précisément incontrôlée du démon, mêlant sacré et profane, vie et mort.

Le masque est donc, par son essence même, subversion.

C’est précisément pour son aptitude à mélanger réalités matérielles et manifestations libres des présences impénétrables que le masque a pris sa place dans le monde profane comme manifestation populaire et phénomène païen 264 d’affranchissement du joug religieux.

À Venise par exemple, dès le XIe siècle, c’est la communauté bourgeoise qui utilisait le masque comme symbole des réjouissances et surtout comme licence et transgression des tabous sexuels et sociaux. Par extension, le larva est devenu le costume originel complet qu’endosse le vénitien durant carnaval : tricorne, large manteau, masque fait de toile cirée noire ou blanche et voile. Les personnages de théâtres de la Commedia dell’Arte ont eux aussi employé l’ambiguïté dialogique, profane et mystique, de l’anonymat pour pratiquer la subversion et la moquerie des règles sociales.

Selon Florens Christian Rang, le mot masque vient du romain maschera, le « r » ne s’étant conservé que dans mascarade, et proviendrait de l’arabe maskara introduit par la Sicile qui signifie à la fois déguisement et moquerie. La moquerie étant une forme atténuée de la dérision, elle-même dimension essentielle, et de ce fait originelle, des carnavals.

Même si l’étymologie du mot « masque » reste discutée, il n’en demeure pas moins que l’objet constitue une forme d’art parmi les plus anciennes que l’homme ait utilisées pour relier le sacré et le profane, ou plus précisément pour associer l’homme au surnaturel perçu – et donc représenté – sous un aspect anthropomorphe, zoomorphe ou encore grotesque. Dans un usage proto religieux, le masque exprime ainsi un besoin profondément ancien intimement ancré dans l’essence de l’homme d’associer des oppositions et des ambivalences.

Il est l’outil polyvalent qui éclaire l’élément ambivalent, l’équivoque, l’obscur, le mystère, il permet de relier effectivement le sacré et le profane, le visible et l’invisible, le clair et l’obscur, le vivant et la mort, et en définitive l’ordre et le désordre.

C’est aussi parce qu’il associe sacré et profane, en les rendant perméables, inauthentiques et fictifs que ces derniers perdent  perdent respectivement leur caractère « sacré ».

Le masque est ainsi porteur de sacrilège, de désordre et de chaos.

Il est donc le pouvoir symbolique de l’altérité, celui qui dérobe le visage et l’identité. C’est le double, l’élément parallèle qui permet d’exhiber l’invisible dans le visible, l’irréel dans la réalité et permet de matérialiser une communication, d’articuler un face à face réel entre l’irrationnel dans rationnel.

Le masque est en somme source de trouble social puisqu’il est par essence équivoque et introduit le profane dans le sacré et donc le désordre dans l’ordre.

Notes
262.

Le verbe « machurer » existe encore dans le carnaval de Prats de Mollo la Preste en Catalogne française et dans lequel des individus « machurent » le visage des spectateurs et notamment des jeunes femmes.

263.

Les masques étaient utilisés en effet dans la Rome antique pendant les commémorations des morts pour évoquer leur ombre ou leur double.

264.

« Païen » étant issu de paganus, donne aussi étymologiquement « paysan ».