1.3.5.2. Le corps.

Dans un numéro de la Revue Française de Psychanalyse (1971), G. Rosolato imagine une « représentation du corps en mosaïque ». (p5) Cette métaphore décrit des parties distinctes qui « donnent à l’ensemble perçu (…) l’impression d’être plus que la réunion de ses parties ». Les images du corps, qu’elles soient comprises sur un versant anatomique, libidinal ou fantasmatique, concourent à la constitution d’un « schéma corporel » qui « possède une fonction de représentation . » G. Rosolato trouve insuffisante l’affirmation freudienne de l’existence d’un Moi dévolu surtout au contrôle des exigences pulsionnelles ; il considère que cette fonction ne rend pas compte « de la conscience de soi, postulée comme constante, unifiante, synthétisante, impliquant l’unité de la personnalité. » (p8) C’est pourquoi il propose, à la suite de l’école anglaise, d’identifier un « Soi  (Self) » qui permettrait « l’objectivation » du Moi propre comme synthèse provisoire de l’unité moïque ; provisoire car sa fragilité demeure en raison de l’afflux incessant des pulsions inconscientes, certes, mais aussi de « l’échappée constante du contrôle d’un cogito, d’une conscience de soi et du corps (…) ainsi que du jeu nécessaire (…) des correspondances entre le sujet de l’énoncé et le sujet de l’énonciation » ; in fine, c’est de « l’irréductible division du sujet », nuancée par la conscience de soidont il est ici question. En d’autres termes, G. Rosolato estime que « le sujet ne saurait être tenu comme un centre monadique, mais comme la poursuite d’une alternance de marque et d’effacement, de retrait et d’imposition(…) » Malgré leur précarité, en tant qu’éléments de la constitution narcissique de l’identification -c’est à dire du début de connaissance du corps propre- la conscience du corps et la conscience de soi sont pour l’auteur un « point de référence essentiel pour s’orienter parmi les processus et les configurations psychopathologiques ».

Dans un autre registre, il développe la notion de « capture visuelle » par la forme de l’objet en tant que déterminant princeps de « l’identification narcissique ». Il poursuit avec l’idée que « l’espace visuel  de l’enfant est centré, habité par le corps (…) de la mère. Que cet espace « se dépeuple » et les confins où il se perd deviennent fascinants avec leur insécurité, leur flou, leur manque de repères, leur ouverture sans limite pour la vue, par une sorte d’extrusion du regard » (p12).

Dans la même perspective, selon M. Sami-Ali (1977, 1984), le corps détermine les premières représentations, comme il conditionne les modalités spatio-temporelles de leur apparition. Autrement dit, rien de l’espace et du temps ne peuvent s’organiser sans l’assise corporelle du lien. Le corps du sujet se construit en miroir du visage maternel, qui, comme premier objet perçu avant la découverte par l’infans de son visage propre, représente le corps tout entier (1984, p106) : « objet d’identification primaire, celui-ci coïncide si parfaitement avec le champ visuel immédiat que voir et être vu, vision et organe deviennent indiscernables. (p 112)

Le corps propre, lui-même de composition spatiale, est entendu par L. Binswanger (1933) comme un « ancrage psychique ferme dans une position d’orientation spatiale déterminée ». L’auteur remarque que le seul déséquilibre physique par perte optique d’orientation dépasse le « vertige labyrinthique (et conduit à ) un sentiment de vertige authentique ». Ainsi, précise-t-il encore, « notre sécurité vitale est liée à des limites fonctionnelles tout à fait déterminées au sein du rapport espace du corps propre-espace ambiant ».

On ne peut évidemment pas ne pas se référer aux propositions de D. W. Winnicott, sur la question de « l’in-dwelling » (1970, p264) : en opposition au concept de dépersonnalisation supposant que « l’enfant ou le patient perd le contact de son corps  ou des fonctions corporelles », il offre à notre réflexion celui de « personnalisation » en tant « qu’habitation dans le corps  » d’autres aspects de la personnalitérattachés à la psyché. Approfondissant son modèle, il évoque les oscillations normales entre dépersonnalisation et intégration chez un bébé sécurisé, confiant en son environnement, à travers lesquelles il va parfois renoncer « au besoin quasi fondamental qui le pousse à exister et à sentir son existence », parfois être poussé vers le désir de « résidence, (d’)habitation dans le corps et ses fonctions » (p265).

Geneviève Haag considère elle aussi les étapes de construction corporelle comme « le résultat de tensions et mouvements s’organisant dans les premières interrelations ». (1991, p52) Pour elle, hors des moments de rage, la motricité du bébé est déjà a minima différenciée dans une « forme de contenant bidimensionnel, et (…) beaucoup de mouvements sont des formes à la recherche de l’entretien de l’expérience préalable et (…) de l’entretien et de la recherche (…) vers les jonctions corporelles représentatives d’une certaine perception des liaisons (…) dans un système identificatoire d’abord intracorporel. » A ce sujet, l’auteur convoque et développe la notion physico-spatiale « d’arrière-plan » de J.Grotstein (1980) et des liens « entre la sensation peau -dos et le jeu primitif du regard contribuant à organiser la première peau et son double feuillet, en référence aux travaux d’EstherBick (1968) et de D. Anzieu (1985). Enfin, signalons le concept « d’identification latéralisée » (…) pensé dans l’axe vertébral (…) et projeté dans l’espace architectural sur les angles, le sentiment d’enveloppe étant par ailleurs perçu circulaire ou sphérique ». (p 53)

En ce qui concerne les populations rencontrées, le corps est « surexposé, surexploité, surconsommé ». (G. Dambuyant-Wargny) V.Colin (2002) comprend son usage par les sujets SDF comme une « scène transitionnelle(…) qui va supporter l’extériorisation de la destructivité liée au conflit intrapsychique. » (p560) La maltraitance habituelle du corps, agie ou à tout le moins, tolérée par les sujets, pourrait s’entendre en terme de « chosification du corps  » comme P.Declerck (2001) le suggère ; celle-ci opère soit par indifférence à la douleur, soit par déni de l’urgence somatique, dans une forme de raptus masochique où le sujet montre un « véritable retrait psychique de l’espace corporel qui, désinvesti, se trouve alors comme abandonné à son propre sort dans l’apparente indifférence du sujet ». (p 306-308).

P. Declerck propose le concept de « souffrance-fond » (p 310)hors du champ langagier, comme une mise en scène « inaccessible, irreprésentable et indicible » de l’autodestruction. Pour l’auteur, ces modalités propres à la clinique de l’extrême se situent dans un rapport de « forclusion anale » bloquant jusqu’à l’inscription des traces psychiques, qu’elles soient temporelles, rythmiques ou spatiales. Dans ce processus, le sujet rechercherait « activement la blessure radicale » pour tenter une issue hors de l’indifférenciation, en tant qu’au moins le contrôle physiologique des sphincters puisse être ré-éprouvé comme « double nécessité de l’ouverture et de la fermeture, condition de possibilité à une production fécale acceptable pour la mère. » Dans l’originalité de sa proposition, P. Declerck ne fait somme toute que suivre la piste de la temporalité et de la rythmicité permise et attendue par l’objet qui, faute d’être primitivement acquise, ne cessera d’être revisitée par le sujet même de manière aussi étrange que celle qui sous-tend la grande désocialisation. Dans cette situation, le corps devient l’ultime espace tout à la fois privé et inhabitable. La scène interne n’ayant en effet pas pu se nicher dans l’espace affectif classiquement tissé par le lien, le corps en tant que lambeau désespéré d’illusion va devoir être désavoué et déchu.

Dès lors, l'investissement de l'espace externe sera une alternative au possible ressenti de vide interne puisque la scène va se déployer dans un lieu identifié, fût il périphérique au sujet.