1.3.6.4. Les objets d’addiction.

Un récent article de M. Corcos (2004) examine l’emprise de l’adolescent sur les objets de son environnement, vue comme « pendant actif de ce qu’a vécu le sujet pendant son développement » en terme « d’empiétement massif des problématiques parentales sur son espace psychique interne et sur son corps . » ( p 472)

A partir de cette dimension, M. Corcos développe le lien entre dépendance et attachement dont J. Bowlby (1969) s’était fait l’écho à propos du manque de sécurité de base consécutif à l’échec de l’attachement; ainsi, de la difficulté d’élaboration de l’angoisse de séparation découlerait la constitution de la dépendance. L’auteur envisage la source du lien pathologique de l’attachement dans la mauvaise qualité du regard maternel, au sens où ce dernier n’atteint pas suffisamment sa double fonction de « holding » et demiroir du bébé, comme de la subjectivité de la mère. Ce qui apparaît dans certaines situations, c’est le « reflet mort d’une part de sa réalité interne » lorsque la fantasmatique maternelle en direction de l’enfant, ordinairement créatrice d’un lien charnel précurseur des auto-érotismes et de l’auto-sensualité narcissique se dévitalise. En lieu et place, une relation d’emprise « anti-libidinale » viendra utiliser l’enfant « mécaniquement, comme complément narcissique et sexuel, à défaut d’une relation suffisamment tendre ». Ce qui sera ainsi transmis tiendra du « mal-être » diffus, lié à l’occupation du psychisme maternel par « un autre ». Dans cette configuration, nous dit M. Corcos, c’est plus à un « leurre sans épaisseur qu’adhère plus que ne s’identifie (le sujet) et qui par son inanité l’oblige pour tenter de le saisir à un agir compulsif, (…) source de dépendance jusqu’à la soumission anaclitique. » Voilà comment se constitue d’après l’auteur « la genèse de l’absence de soi en miroir de l’absence de l’objet  » et la quête infinie à être « perçu avant que d’être aimé » (p475).

La définition de l’addiction se trouve ainsi dans la « mise en acte du défaut d’investissement », qui passerait par une « monstration », autrement dit par une obscénalité au sens de B. Duez.

Acharné dans sa recherche, le sujet va craindre par dessus tout le risque de rupture, prélude à l’anéantissement déjà éprouvé ; c’est ainsi qu’il évitera tout conflit par une attitude confinant « à l’abnégation puis à la servilité et à l’assujettissement », alors même que le besoin de différenciation, le désir de se libérer de l’objet restent entiers. M. Corcos évoque à ce propos la « conflictualité blanche » qui recouvre la difficulté du sujet à se situer dans sa singularité, par rapport à la filiation, et donc l’écrasement de sa conflictualité. C’est dans cet espace blanc, non représentatif, que va s’interposer l’objet d’addiction comme pseudo-choix, au détriment cependant du désir intrapsychique essentiel. Le paradoxe réside en ce que le sujet va « accepter la dépendance à l’objet pour ne pas sombrer dans la soumission à son égard. » (p 477) D’une certaine façon, la dépendance permet l’illusion du contrôle de l’objet, dans un retournement de la position passive (avoir été délaissé par l’objet) à une position active (choisir un objet) ; ce faisant, elle annule pour un temps la détresse sans visage, sans limite et sans nom. La « trouvaille addictive », en référence à l’objet « trouvé/crée » de D. W. Winnicott, excelle dans sa dimension de constitution de limites dedans/dehors et de sensations auto-calmantes, voire auto-sensuelles, que la fonction maternelle première a défailli à offrir à l’enfant. M. Corcos va jusqu’à penser que « le sujet addictif tend à réinvestir des traces corporelles dans la perception interne de sa propre excitation, dans certaines situations d’absence (…) et qu’il tente de contenir ces traces , (…) » (p 481) en contrepoint de la faillite des échanges précoces qui avaient installé une trace de l’absence, un corps et un psychisme non-liés, perdus l’un pour l’autre. Dès lors, sur la scène du corps, le sujet montre son combat indicible entre affaissement et sursaut, maltraitant le corps pour apaiser l’âme, oubliant le psychisme pour satisfaire la pulsion dans une recherche pathétique de « délimitation du corps propre et de reliaison pulsionnelle. » (p 482)

D. Derivois (2003) met au travail les liens entre différentes formes de passage à l’acte chez l’adolescent antisocial. Sans les explorer toutes, nous souhaitons revenir sur les comportements d’addiction à propos desquels l’auteur imagine le passage à l’acte « auto-toxique » comme vecteur de l’ actualisation, « sous forme de sensations dans le corps puis dans le psychisme, des traces de violence originaire », au sens de P. Aulagnier (p43) ; il interroge la métaphore de « psyché fluide » en correspondance avec le « liquide et le gazeux  qui renseignent sur la consistance psychique (…) fluide, à l’image de la configuration psychique des enfants autistes. (1) La confrontation à « une zone traumatique précoce de leur psyché (est la cause de l’utilisation, par les adolescents antisociaux de) ces objets toxiques pour tenter de figurer leur espace psychique. La clinique antisociale peut ainsi être pensée en termes de restes autistiques non élaborés ». (p112) (note de bas de page 112 : D. Derivois y trace un pont entre les problématiques autistique, antisociale et « SDF ».)

Tout son développement permet à D. Derivois de poser une trajectoire qui part de la menace d’effondrement pour aboutir à la psyché fluide, finalement définie comme « une psyché aux limites fragiles, aux étayages défaillants. C’est une psyché traumatisée, qui trouve dans le processus même de sa dislocation matière et matériau à réaménager l’espace psychique. La psyché fluide est une psyché toujours en déconstruction/reconstruction, toujours mobile.(…) Sa mobilité psychique participe des processus de symbolisation ». (p295) Cette compréhension de l’addiction chez l’adolescent antisocial paraît pouvoir être généralisable aux conduites en direction de « l’environnement social, métaphore de l’environnement originaire » en tant qu’appel à l’autre (p 298).

Sur un autre registre, R. Roussillon (2004) reprend et affine cette question de l’appel, de la dépendance à l’autre en tant que «  brin de la tresse du plaisir premier ». Outre le tissage des premiers brins, du registre de l’auto-conservation et de l’auto-érotisme, celui-ci serait en effet indéfectiblement lié « au plaisir de la rencontre et de l’échange inter-humain » (p 428). Il existerait ainsi une dépendance essentielle à la « manière dont le lien primordial va se construire » qui organiserait le « fond » de la relation première de façon durable et active. Ce premier « partage » touche à « l’accordage affectif », au sens de D. Stern, (1985) encore vu comme un « ajustement réciproque » qui permet d’explorer non seulement « des sensations et donc des premières formes d’affect » mais aussi « les premiers processus psychiques de transformation et de traitement des états internes(…) les premiers pictogrammes, les premières figures des signifiants formels… » En d’autres termes, R. Roussillon convoque ici l’ensemble des processus archaïques qu’il réunit sous la catégorie de la « symbolisation primaire». (p434). Si celle-ci est satisfaisante, elle permettra l’estompage minimal de « la dépendance objective dans laquelle se trouve être placé le bébé », tout en ouvrant sur une dépendance« au désir d’ajustement de la mère ». Ainsi, le « partage esthétique » construit dans cet aller/retour objet/sujet servira à la constitution de l’éprouvé de plaisir. Inversement, si la mère ne sait pas refléter son propre état de plaisir en direction de l’infans, ou si elle ne le perçoit pas, alors le sujet restera dans l’absence de figuration psychique des affects, potentiellement accessibles à la condition que les représentants de l’éprouvé soient remis en travail.

Commentaire :

Les auteurs traitant de la dépendance croisent en partie les questions rencontrées dans notre clinique; car si elle est, comme le suggère R. Roussillon, signe de l’implication des sujets dans leur rapport « au plaisir, au désir, intriquant plaisir directement issu du somatique, plaisir narcissique, plaisir du plaisir, plaisir de l’échappée, de l’énigme… » la question de la dépendance se structurealors d’une manière bien plus complexe et féconde que ce qu’il apparaît en première intention à propos de l’objet d’addiction. En revanche, lorsque manque la complète organisation de cette complexité, des formes de « dépendance aliénante » prennent le pas en tant que persistance de la trace de la blessure du moi, empêché de se développer et répétant à l’infini les manques primordiaux pour tenter de les colmater.

Tout au long de ce chapitre, l’accent a été mis sur l’objet primitif, sous entendant plus ou moins clairement que la scène actuelle pourrait être le lieu de la re-présentation des modalités de la rencontre.

Les échanges d’affects pourraient également figurer une scène de réactualisation des liens à cet objet précoce. Nous allons examiner dans les deux derniers chapitres de cette partie ce qu’il en est de cet aspect des « objets sociaux » ; pour ce faire, nous commencerons par considérer comment quelques auteurs théorisent la place d’un éprouvé indicible et volatil, discret et tenace, que chacun a déjà pu ressentir en son for intérieur comme une brûlure, mais que ces patients là, le plus souvent, ne perçoivent pas directement.