1.2.1.3. Synthèse de l'entretien.

A la première série de questions concernant l'espace, Monsieur B considère avoir apprécié la rue plus que tout autre espace, puisque non seulement il vivait dans un lieu qu'il avait aménagé mais de plus, il n'était pas seul. Il s'y sentait en sécurité jusqu'à ce que la police l'en déloge il y a deux mois. Il explique avoir plongé dans la boisson et arrêté seul. Actuellement, il est en insécurité parce qu'il ne peut pas parler ou craint de se faire racketter. Il ne veut plus vivre "sous un porche", se sent "implanté" provisoirement ici mais a le désir de retourner "chez lui", c'est à dire dans "la rue" de la ville où il a été retrouvé bébé, et non là où il a été adopté. Son "implantation" ici remonte à sa petite enfance, jusqu'à ses 17 ans, date à laquelle il s'est engagé à l'armée. De retour après 8 ans, il s'est installé de façon précaire mais durable dans son camion; il pouvait travailler à toute heure du jour ou de la nuit. Il se dit toujours en mouvement depuis qu'il est arrivé au foyer.

Il a le sentiment qu'il quitte les lieux où il ne se sent pas à sa place, tout en revenant sur son désir d'être ailleurs un jour, "chez lui". Il se remémore un premier voyage dans sa ville natale qu'il n'a pas reconnue, puis le retour avec sa mère adoptive, jeune adulte; celle-ci lui a conté le roman de sa découverte sous le porche de l'église.

Pour lui, l'errance est associée au départ de sa femme.

A la seconde série de questions sur sa santé, Monsieur B. décrit immédiatement des problèmes dentaires qu'il met en lien avec le scorbut contracté en Afrique. Il évoque également une difficulté à la "colonne vertébrale" associée à un accident de travail dû à une bagarre: il mentionne une chute suivie d'un moment d'angoisse importante ("une demi-heure allongé par terre…") Il lui en reste des séquelles à type de "boule", qui lui donnent la sensation que "quelqu'un (le) tire sur le nerf". A part ces deux questions, il considère que tout va bien, ne se soigne pas autrement qu'avec un comprimé donné par le pharmacien lorsqu'il est enrhumé. Quand il se rend à une consultation médicale gratuite, il fait des demandes de papiers administratifs. Il justifie son manque de soins par l'idée qu'il s'est mis dans la tête d'avoir une bonne santé.

Sur le problème des addictions, il annonce avoir bu autrefois, mais avoir arrêté. Il buvait avec une ou deux personnes qu'il se refuse à qualifier d'amis; cette alcoolisation a commencé au départ de son épouse, pour tenter d'oublier. Il explique avoir brutalement cessé de boire en voyant la "déchéance des autres" et en réalisant qu'il en était au même point. C'était une façon de se retrouver avec d'autres, mais aussi de s'isoler et d'oublier ses problèmes. Il reconnaît en avoir été dépendant pendant une période, avoir fait la "manche" pour pouvoir s'acheter son vin.

Pour la dernière thématique concernant sa relation avec l'environnement et lui-même, Monsieur B. commence par dire qu'il n'a aucun ami, qu'il préfère être et rester seul. Il semble avoir essayé, au foyer, de lier connaissance mais a été déçu par la méfiance de son compagnon.

Par rapport à la famille, il annonce tout de suite qu'il n'en a pas, puis prend le temps de développer. Il dit avoir appris, presque par hasard, que sa mère était décédée, à un retour de permission, quand son père l'a conduit au cimetière. Il narre alors les circonstances de cette journée, après la visite sur la tombe de sa mère, le déjeuner au restaurant, et le départ de son père qui lui a demandé de ne pas l'attendre, de retourner à la maison s'il tardait. Il détaille l'arrivée des gendarmes qui le conduisent près de la voiture au fond d'un ravin, la reconnaissance de son père, et sa certitude qu'il avait prévu et annoncé sa mort à son fils. Il murmure alors: "il aurait pu me le dire, hein"…

L'entretien prend un tournant très personnel lorsque Monsieur B évoque son désir d'avoir pu connaître le souhait de son père pour empêcher qu'il ne le réalise, comme lorsqu'il nomme sa solitude après cette double perte qui l'a fait se "retrouver dans le camion" après en avoir "tellement pris sur la tête". Il parle avec nostalgie de cette famille "pour une fois si gentille " avec lui, qui, une fois disparue, lui a fait éprouver l'idée d'être "mort avec eux".

Depuis, il se sent indifférent à tout et à tous. Certains passants sont pourtant aimables avec lui, le plaignent, l'invitent. Mais il préfère rester seul, tranquille, se promener au parc pour voir les animaux. Ceux- ci viennent, comme les écureuils, lui manger dans la main, le mordant parfois sans férocité, "pas comme les humains". A l'occasion, lorsqu'il refuse des invitations, certains le considèrent comme "méchant", ce dont il se flatte.

A propos d'une de ces personnes, il explique qu'elle le connaissait pour l'avoir vu courir souvent; Monsieur B enchaîne sur le fait d'être un grand sportif, boxeur amateur qui allait devenir professionnel. Il relie ce passé de sportif au fait de ne pas avoir de problème dans le lieu dangereux qu'il fréquente. Il dit être "toujours sur le qui-vive" malgré les apparences. Il explique avoir appris ce comportement de méfiance à la guerre, et que c'est "pour cela(qu'il est) encore vivant".

Pour les deux dernières questions sur la honte, il dit être surpris par la société qui ne s'occupe pas des gens de la rue. Il explique qu'à son âge, puisque rien n'est prévu, il doit être dehors à 7 heures du matin, alors qu'il ne sait pas où aller. Il évoque sa fille, qu'il voyait souvent avant que son ex femme ne revienne presque tous les jours chez elle. Il ne veut pas risquer de la rencontrer, puisqu'elle l'a quitté, pour un Algérien de surcroît, ce qui lui a "coupé les jambes". Des réminiscences de la guerre d'Algérie surgissent brusquement, associées à la conviction que "c'est pas des humains, c'est vraiment pas des humains". Sa voix s'éteint pour parler d'une scène de carnage à laquelle il a assistée, l'incendie d'une ferme et l'agonie d'une femme enceinte. Il dit avoir honte à cette pensée. Il ne se reconnaît pas d'amis. En revanche, le sentiment concernant la famille est rattaché à l'impression de n'avoir pas su comprendre l'intention suicidaire de son père adoptif, parce que ce dernier ne lui en a pas parlé. Monsieur B. en a éprouvé d'abord un ressentiment à son égard, pour ne pas lui avoir permis, par son silence, de tenter d'empêcher ce geste fatal. Il parle à ce propos du désir "d'un petit dialogue" entre eux. Il finit par dire qu'il s'en veut à lui-même de ne pas l'en avoir empêché.

A la proposition de "honte" pour définir ce ressenti, il hésite, réfléchit, dénie le terme de "haine" qui ne lui a pas été proposé, et finit par se taire, à bout d'idée.

L'image représentant la honte pour lui ne parvient pas à se dessiner.

A la fin du questionnaire, Monsieur B. prend le temps de parler de son plaisir de l'enquête, même si elle soulève des émotions difficiles. Il se dit "secoué un petit peu" d'avoir évoqué la mort de ses parents adoptifs, et évoque sa façon d'évacuer cette souffrance en parlant d'autre chose. Il exprime son refus de pleurer en balbutiant qu'il est tout de même touché. Il insiste sur la bienveillance de ses parents, attention nouvelle pour lui. Il reconnaît l'héritage de ce père: s'il a pu maintenir sa forme physique, c'est grâce à l'achat de son premier vélo par ce père qui avait vu en lui l'étoffe d'un grand sportif.