1.2.6.3. Synthèse de l’entretien.

Sur le lieu où il se sent le mieux, Monsieur A répond sans hésitation que c’est «un appartement personnel». Il en donne une raison normative. Il compare avec «ce qui n’est pas la norme», en semblant d’abord vouloir parler du lieu d’accueil collectif, puis se ravise en évoquant «tous les autres», c’est à dire la rue ou le squatt.

La question de savoir s’il se considère comme itinérant le fait d’abord hésiter. Il répond sur la fréquence de ses déplacements, qu’il n’avait pas anticipés s’il était, comme prévu, resté dans la même ville. Il imagine qu’il aurait dû se marier et faire «tout un tas de trucs» qui n’ont pas eu lieu, comme un modèle de vie auquel il n’a pas eu accès. Il constate, un peu pour lui-même, que cela ne doit pas lui déplaire d’avoir tant bougé. Il a circulé seulement en France, parce qu’il n’avait pas «de langue». Après ce préambule, il réfute l’idée d’être itinérant et précise qu’il «bouge sans bouger» et qu’il a été attiré par le soleil lorsqu’il est allé travailler dans le Sud. Il récapitule les étapes parcourues au fil de sa trajectoire professionnelle jusqu’à un poste stable et promotionnel après lequel il n’a plus bougé. Il décrit deux moments successifs après son licenciement: l’impression de vacances d’abord, pendant plusieurs mois, puis la désescalade. Il donne des chiffres de revenus assez confortables, qui se sont pérennisés quelques temps après l’entrée dans le chômage. De son «itinérance», terme qu’il s’approprie soudain, il donne deux raisons différentes: d’abord, une mobilité nécessaire pour retrouver du travail, puis l’espoir de trouver mieux ailleurs. Ensuite il s’est rendu à l’évidence qu’il ne trouvera plus de travail «comme avant» et la tolérance à cette situation s’est amoindrie d’autant plus qu’il n’était pas habitué à vivre chichement. Il déclare être malgré tout resté dans le Sud jusqu’à il y a deux mois; depuis, dit il, c’est «la descente».

Il ne se sent aucune attache géographique, n’est nulle part mieux qu’ailleurs. Il est revenu ici «par sécurité » parce qu’il connaît la ville. Il évoque son statut de SDF qui l’a fait «tomber bas» et précise-t-il: «plus c’est bas, plus c’est violent». Depuis son retour, il se déplace en tramway, repéré comme le moyen de transport le moins contrôlé. Il fréquente assidûment la bibliothèque municipale où il passe beaucoup de temps au chaud, à lire et à se documenter sur «l’alcool, la dépression, les médicaments, la crise sociale». Il décrit les lieux publics comme n’étant pas conçus pour les errants, cite l’absence de sièges dans les centres commerciaux, la saleté des toilettes publiques. Il dresse une sorte de typologie des espaces investis par les SDF, à partir de critères tels que leur durée d’occupation par les mêmes personnes, leurs horaires, les activités qui s’y déroulent, les liens qui s’y nouent. Il considère les «pauvres travailleurs qui courent» du regard décalé de celui qui vit «au ralenti». Dans ce développement, Monsieur A. se place en observateur des gens et de la ville, de ses modalités et lieux de surveillance. Il conclut en signalant que c’est seulement parce que les gares sont fermées la nuit que les gens se retrouvent ici. Il n’est venu que parce que le froid s’étant installé, quelqu’un «qui ramassait les gens» lui a indiqué cette adresse. Il a passé le début de l’hiver dans la rue, à surtout beaucoup marcher.

Il n'a pas de projets pour le retour des beaux jours; poursuivant sur l’état des lieux du foyer, il insiste sur la touffeur, l’insalubrité, l’insécurité auxquelles il dit ne pas être habitué. Il pense que son «instinct de conservation» l’alerte et le tient éveillé la nuit; personne ne lui semble rassurant, comme il ne doit pas non plus l’être pour autrui.

Il ne se déplace qu’en ville, par manque d’argent. Il n’est pas encore bénéficiaire du RMI, ne touche aucun revenu. Il relate l'aggravation de son endettement depuis son dernier emploi, ainsi que le renoncement progressif à l'examen de sa situation. Il signale que cette attitude est récente, qu’il a lâché prise à la fin de l’année. Il avoue avoir eu envie de se jeter par dessus le pont mais n’a pas réussi à passer à l’acte, de peur de se faire mal. Il cherche encore «une solution douce».

Il se trouve sédentaire, se dit installé depuis un mois au moins dans un certain «luxe», qu’il doit cependant organiser au risque de se voir délogé. Il décrit de nouveau la promiscuité qui le guette s’il ne peut regagner le «box» où il parvient à s'isoler un peu. Dans le lieu qu’il investit, il a la "chance" de bénéficier d’une fenêtre et d’un radiateur.

Il se voit sédentaire dans la ville; il décrit son itinéraire quotidien, à heures quasiment fixes, en fonction de l’état de propreté des lieux publics. Il explique les heures et les jours creux, son ennui majoré par la pluie. Il reparle du sentiment d’étrangeté qu’il éprouve à contempler les gens actifs, comme des «extra-terrestres». Il se considère en sursis, revient sur la bizarrerie d’être là parmi les autres, de les gêner dans leur course. Il apprécie les bancs publics de la ville qui possèdent un dossier sur lequel s’appuyer. Pendant ce développement, Monsieur A. est passé du «je» au «on», en parlant de son éprouvé.

Il rend très précisément compte des différentes périodes de sa vie dans un même lieu: jusqu’à ses 20 ans dans la ville, puis un travail d’un an dans la proximité, un autre de 10 ans à l’autre extrémité de la région, un retour de un ou deux ans dans la ville, un dernier déplacement en Savoie et son départ durable dans le Sud.

Le retour ici a eu lieu en fin d’année, par une transition de deux mois à la gare et depuis un mois, une «installation» au foyer.

Il hésite sur ce qui détermine son départ d'un lieu donné, entre lassitude et ruine. Il associe son entrée dans l'errance avec "le licenciement et la glissade du licenciement". Cette "glissade" est reliée à ceux qui ne travaillent pas et qui vivent autour des "boules/pastis", et du "monde de la nuit". Il a dépensé beaucoup d'argent à offrir à boire, à jouer. Il décrit sa découverte d’un tel univers, son anesthésie momentanée, ses réveils difficiles.

Il pense qu'il aurait dû chercher du travail, au lieu de dépenser ses subsides. S'ensuit une considération sur les salaires qui lui étaient proposés, bien en-deçà de sa rémunération normale, puis sur l’impossibilité, à presque 50 ans, de réaliser une nouvelle carrière. Enfin, même s'il retrouve un travail, chichement payé, cela ne suffira pas à rembourser ses dettes.

Sur le registre de la santé, Monsieur A. considère d'abord avoir la chance de ne pas présenter de problèmes. Puis il dresse le panorama de ses fonctions corporelles, en commençant par la locomotion, qui lui paraît en état. Il signale incidemment pouvoir se passer d'alcool, qu'il ne consomme plus depuis trois mois. Il évoque par ailleurs un problème de "dermatose", lié à une prise de poids conséquente depuis son chômage, autour de 20 à 30 kilogrammes. Il parle d'une irritation de la peau, puis s'interrompt brusquement. Il revient à l'alcoolisation dont il situe les effets "à la ceinture, là où la peau se colle". Le lien entre prise d'alcool et peau resurgit de manière étrange et insistante; il poursuit en nommant le traitement qu'il applique à cette lésion, sans lequel "ça gratte, ça fait mal, on s'écorche". Il ne souhaite pas consulter de médecins pour le moment, préférant ne pas savoir s'il a un problème. Il convient avoir beaucoup et longtemps fumé dans sa vie, et avoir brutalement cessé "pour un pari" et aussi pour dépenser son argent dans l'alcool plutôt que dans les cigarettes. Sa fonction respiratoire s'est trouvée améliorée par ce choix.

Il mentionne des problèmes dentaires actuellement indolores mais dont il redoute le réveil. A ce propos, il considère ce site corporel comme "un lieu exposé, un lieu d'infection". Il évite pourtant les soins en souvenir d'une consultation qui lui a fait "très peur, très mal". Il pense qu'il lui faudra un jour "changer les dents qui sont parties toutes seules".

Il déclare un strabisme sur un œil, opéré sans résultat notable. Il souffre d'un manque d'acuité visuelle à cet œil depuis sa naissance. C'est un trouble qui l'invalide au strict plan de la vue, mais aussi sur un versant qu'il nomme "esthétique" et qu'il décrit comme relationnel. Il explique se sentir dans une "posture particulière" face aux autres qui, à cause de son regard, deviennent parfois agressifs à son égard. Il n'envisage pas de solution médicale de peur de perdre l'autre œil.

Il énonce un autre problème de santé concernant l'atteinte de ses pieds, s'ils sont mal chaussés, au cours de sa déambulation incessante. Il imagine pouvoir se faire renverser lorsqu'il parcourt, tel "un zombie", de nombreux kilomètres.

La sphère psychique est très clairement signalée comme fragilisée, avec de "mauvaises idées" qui surgissent lorsqu'il ne peut plus occuper son esprit, faute de stimulation externe. Il envisage la solution de l'engourdissement par les médicaments qui "matraquent" l'esprit, surtout si on les associe à l'alcool; il revient rapidement sur ce qu'il définit comme sa dépression, qui touche à la disparition de toute motivation, la différenciant de l’anxiété. Il ne parvient pas à "réinventer un truc qui pousse à vivre".

Il ne va chez le médecin qu'en cas de douleur, pour réclamer un médicament qui la réduit. Il nous questionne soudain sur la présence de douleurs dans la maladie cancéreuse, après avoir annoncé qu'il ne soignerait pas une pathologie grave, sauf si elle le faisait souffrir. Monsieur A. entre alors dans un passage un peu confus où il affirme successivement que le cancer n'est pas curable, puis qu'il devrait "être motivé pour (se) soigner". Subitement, il évoque le traitement par un magnétiseur, puis confirme ne pas être "fait pour être malade" et pouvoir rencontrer n'importe qui pour "qu'il enlève le mal".

Revenant à un peu moins d'émotion, il envisage d'abord, en cas de besoin, se rendre au service des urgences, puis, si sa situation sociale s'améliore, choisir un médecin de ville. Il montre en passant sa méfiance envers les médecins qui ne disent pas tout sur leur santé aux patients.

Sur le problème des addictions, Monsieur A mentionne une prise tabagique pendant 20 ans à raison de 3 paquets par jour; il dit que la première cigarette matinale lui faisait mal, mais qu’elle le détendait, «c’était une excitation, comme une compensation». La prise était d’abord «un acte personnel» .

Quant à l’alcool, il dit l’avoir arrêté brutalement il y a 3 mois. Son alcoolisation était devenue très importante après le chômage, d’abord avec une consommation de bière qui ne le «fatiguait pas», à raison d’une vingtaine de canettes par jour. Lorsqu’il s’est mis à vivre la nuit, il est passé aux alcools forts qui «cassaient la tête», qui l’euphorisaient. Après, il ne se souvenait plus de ce qu’il avait fait pendant l’ivresse. Il a rarement consommé seul, offrant des tournées à ses compagnons, toujours dans le même bar, pour se sentir comme dans une «famille».

S’il reconnaît l’odeur et la consistance de la drogue, il en a surtout peur au regard de la dépendance. Il associe aussitôt avec sa propre dépendance à l’alcool ou au lieu d’alcoolisation, alors qu’il avait précisé ne pas avoir eu de manque à l’arrêt de l’intoxication. Il décrit une stratégie par laquelle il entrait en conflit, pour pouvoir être exclu d’un bar. Ses habitudes toxicomaniaques lui semblaient agréables, mais surtout elles facilitaient l'oubli des problèmes. Il revient sur le traumatisme du chômage, comme un passage d’un monde à l’autre, d’un comportement ordinaire à une aboulie permanente, accompagnée des reproches de l’environnement. Il ne s’enivrait pas pour créer des liens amicaux, puisqu’il dit ne jamais en avoir eu, ni pour s’isoler du monde parce qu’il a bien conscience d’en faire partie; il imagine que ces addictions lui permettaient de «passer un moment tranquille», de conserver un espoir éventuel. Aujourd’hui, il semble être «au bout du chemin», et paradoxalement, pouvoir «faire confiance, se reposer».

Autour du lien social et d’abord, du lien aux amis, Monsieur A. semble perplexe, soulignant de nouveau être plutôt solitaire. Il témoigne de l’indifférence voire de la violence du «monde du bar» où chacun se gausse de la détresse de son voisin, où le secours à l’autre est considéré comme une stupidité. «Plus on descend, plus c’est violent», martèle –t- il de nouveau.

La société lui convenait tant qu’il vivait bien, aujourd’hui elle lui semble dure, individualiste. Il décrit alors sa vie antérieure, au cours de laquelle, par souci d'autrui, sa compagne et lui s’étaient proposés comme famille d’accueil d’une fratrie d'enfants maltraités, qui leur avaient été confiés puis retiré après plusieurs années. En ce qui concerne la famille, Monsieur A. évoque une fratrie nombreuse qui se rencontrait jusqu'à un conflit récent qui a distendu les relations. Il pense que les siens en avaient assez d'être sollicités par lui pour une efficacité incertaine. Il a entendu l'avis de sa mère qui lui demandait de se soigner avant de continuer à l'aider. Il parle du décès de son père il y a deux ans. Il poursuit en faisant allusion aux "histoires de famille quand on aide" en les distinguant de l'accueil qui lui a été fait ici, immédiat et inconditionnel.

Enfin, le regard qu'il porte sur lui-même est considéré comme "le" problème. Il verbalise son sentiment d'échec total, l'idée d'être devenu fou, "puisqu'on n'arrive pas à réagir". Au vu de certains symptômes, il se reconnaît comme dépressif. Il se situe dans l’étape intermédiaire entre l'aide et le "redémarrage", s'interrogeant sur sa capacité à se relever. Il reparle de sa période de repos, dans un environnement où "on s'occupe de nous", (…) on déjeune, on dort bien".

A la question d'avoir ou non envisagé une aide psychologique, il ne répond pas directement. Il pense avoir antérieurement suivi "une descente". Demander des soins aurait été ou serait reconnaître qu'il ne va pas bien; de plus, il ne comprend pas comment un tiers pourrait l'aider. Il dit qu'il "ne faut pas reconnaître qu'on est malade" en réfléchissant, comme pour lui-même, sur les signes qui témoigneront qu’il ne l’est plus. Une remarque touche les exigences de la société et de l'insertion, définissant les critères de la maladie en fonction de la capacité du sujet de "s'en sortir". Il conclut en mettant l'accent sur la nécessité de l'accompagnement dans le dispositif RMI.

Il trouve que les gens sont ici très aimables avec lui, ce qui n'est pas le cas pour "les autres", autrement dit les citoyens ordinaires, qui le jugent différent et ne le regardent pas. Il se demande si c'est du mépris ou de l'indifférence. Il retourne la question en interrogeant l'existence et la nature de la demande des exclus. En tout cas, il pense que la société n'est faite que pour ceux qui vont bien, les seuls qui s'intéressent à ceux qui vont mal sont les gens payés pour cela, qui en ont le temps.

Autour de la honte, Monsieur A. reconnaît, comme une évidence, l'éprouvé personnel de ce sentiment, en particulier vis-à-vis de la famille et des amis. Il a quitté sa ville en partie pour cette raison. Il déclare sa honte de lui-même puisque «tout a raté». Il se demande les raisons de cet échec, le relie à l’idée qu’il n’est peut être «pas fait pour vivre dans ce monde qui va trop vite»; il constate que quelque chose a dysfonctionné à un moment entre le monde et lui et imagine qu’il «en demande trop», peut être.

Pour la représentation de la honte, il réfléchit longuement, puis signifie la fin de l’entretien. Il reprend la parole un instant en trouvant qu’«avant, c’était impossible pour (moi) de rater» Quelques mots confus parlent de dégâts causés par le chômage, de luxe, de chance, d’enfants qui auraient peut être changé le cours des choses. Il termine en évoquant la perte du lien avec l’enfant qu’il a élevé et sa mère, renouvelant la remarque que «plus on descend, plus on nous tape dessus (…). On est mauvais.» Il donne l’impression que tout ce qu’il faisait à l’époque de la chute était à refaire, considéré comme «mal fait».