4.2.2.2. La déchirure de l’habit.

Un entretien, lumineux, va permettre de clarifier la fonction de l'habit pour Farida. Demeurée coquette depuis la dernière séance, elle explique avoir de nouveau été séquestrée à cause de la persistance de sa relation amoureuse, en dépit des avertissements familiaux. Son humeur reste apaisée et elle signale l'amélioration de son sommeil. Dans le même mouvement, elle parle des cauchemars qui la réveillent en pleine nuit, associés à un souvenir remontant à quelques années, qui concerne la levée d'un secret sur une de ses sœurs aînées qui s'était occupée des petites "comme une mère". Farida apprend, à cette époque, la prostitution de cette sœur tandis qu'elle-même entre dans l'adolescence. Généreuse et aimante avec ses cadettes, l'aînée leur offrait de beaux vêtements dont Farida savait obscurément qu'il provenait "d'argent sale". Découverte et répudiée après la naissance et l'abandon d'un enfant, cette sœur, disparue de la constellation familiale, croise encore clandestinement sa cadette dans la rue, sans que cette dernière n'ose lui adresser la parole.

Dans cette narration inattendue, Farida insiste sur le paradoxe, longtemps vivace en elle, qui concerne l’habit. Car les beaux atours, chers et raffinés, étaient pour elle empreints de honte; ternis par la conduite d’une sœur maternelle à la fois aimée, enviée et sans doute haïe, ils ne pouvaient être portés sans vergogne. Un désir persistant la tenaillait de les jeter à la poubelle comme des ordures. Mais leur magnificence sulfureuse suscitait en elle la tentation inverse de les revêtir, comme une revanche. La confusion prenait corps alors entre l'identification à une grande sœur «fortunée» et en pleine activité sexuelle, et la fidélité à une famille pauvre et traditionaliste. Deux terreurs opposées ont sans doute rivalisé en elle: celle de désobéir à ses frères en affichant des vêtements trop luxueux, celle de peiner sa sœur en ne portant pas sur elle la preuve de son abnégation.