4.3.3.3. Le corps éhonté.

Monsieur Rouge a inscrit en lui les strates de l’affliction interne. Palimpseste des empiétements successifs, son corps se montre à vif et cependant voilé. Rouge et noir en même temps, honteux et désespéré, incandescent et sombre. L'exhibition est d'abord dans la description publique et détaillée des différents problèmes de santé à l'interlocuteur que nous sommes, ignorante et immédiatement troublée de la profusion des diagnostics et des examens. Les viscères inflammatoires et sanglants, l'alcoolisme ulcérant, évoquent l'espace le plus enfoui du corps, que nul ne devrait visiter. Pourtant, la médecine, en tant qu'observateur anonyme est autorisée à le fouiller, le pénétrer dans tous les segments de son appareil digestif, renvoyant de fait Monsieur Rouge à une sexualité subie et humiliante. Il ne s'en offusque pas, ne signale ni souffrance ni gêne devant cette succession d'intrusions. En outre, le corps médical est légitime à couper, dériver, prélever des parties de lui. Comme si, sur le plan psychique, il procédait à sa place à l'isolation et au clivage d'une part de soi, dans l'illusion que l'élément lésé ne contamine pas l'ensemble. Hélas cet espoir se révèle vain, car non seulement les médecins ne conviennent pas d'un diagnostic incontestable, mais de plus, la santé globale de Monsieur Rouge s'aggrave au fur et à mesure des interventions. En effet, l'anxiété et l'insomnie, accompagnées d'anorexie sont considérées par le sujet comme afférents aux traitements. Une seule certitude existe pour lui, celle d'une maladie qui le ronge de l'intérieur et qui risque de l'emporter.

Toutefois on peut aussi entendre cette attaque du corps comme la mise en scène d'une conflictualité interne fondamentale. En effet, elle semble représenter en premier lieu, une forme d'opposition à l'emprise paternelle puisque, objectivement, son état de santé dédouane Monsieur Rouge de l'obéissance d'insertion dans une vie sociale ordinaire. Dès lors, sur ce plan au moins, il s'invente un espace interne inédit qui ne répète pas à l'identique l'injonction paternelle.

Mais elle confine le patient à un territoire limité au creux de son corps, dans l'espace le plus souterrain, le plus enfoui de son être, ses viscères. Lorsqu'il évoque sa pathologie, Monsieur Rouge ne cesse en effet de décrire les symptômes et les interventions qui y sont rattachés, dans un investissement paradoxalement intense et désaffectivé. Ultime bastion contre l'intrusion paternelle, les intestins sont malheureusement empiétés par la science, autre figure d'autorité suprême, chargée de guérir l'énigme de sa maladie. Au fond, celle-ci peut se concevoir comme la forteresse où se love le reste d'intimité de Monsieur Rouge, et où la honte enfouie trouve une voie de représentation par les symptômes digestifs. Mais le déplacement de la souffrance psychique en maladie physique, renvoie le sujet à la violence de l'intrusion corporelle exercée par le père. L'intimité ultime résidant au fond de lui à défaut de trouver sa réelle place psychique, est alors effractée de manière chronique par la raison savante qui dévoile le rouge de la honte et la gravité de l'atteinte. Le père avait autrefois livré à la risée publique la faiblesse de l'enfant onychophage; la médecine explore les entrailles de l'homme, en difficulté avec une problématique homosexuelle opportuniste ou essentielle, mais qui surtout réactualise le lien princeps avec l'homme/père imago prophétique tyrannique et divine.

Brûlé, Monsieur Rouge l'est de l'intérieur, laissant derrière lui la trace éhontée du rouge de son sang et de son nom, d'une lignée qu'il ne peut perpétuer à cause de son impossibilité à soutenir la place du père. Aucun baume ne semble capable d'éteindre son feu intérieur et la médecine, inopérante, se résout à amputer ce corps déjà invalide, faute de réussir à soulager le martyre de sa subjectivité.

Monsieur Rouge utilise donc la scène de son corps enfoui et fouillé pour signaler l'humiliation qu'il a accueillie jusque dans ses lieux de vie. La figuration du sous-sol est une métaphore extrêmement significative de la réduction topique du sujet au plus petit espace possible. Elle éclaire aussi la question du dedans caché, seule place possible pour lui qui passe son temps à éviter d'être retrouvé. Mais par un retournement en son contraire, l'intime s'exhibe comme si Monsieur Rouge cherchait une instance capable de reconnaître sa honte et de prononcer une juste sentence. Car l'accusation chronique du père, dont le regard inflexible reste dardé sur lui où qu'il aille, lui est devenue intolérable. L'alcool et l'errance ont sans doute eu pour fonction de détoxiquer le lien tendu, en esquissant une tentative de retour dans l'indéterminé et l'archaïque. Mais Monsieur Rouge ne s'est pas échappé longtemps; le lien mais aussi le corps sont devenus surdéterminés; les sites internes se montrent sans vergogne, instrumentalisés par la médecine. Ce faisant, Monsieur Rouge mobilise d'autres regards sur lui, en creux, mais activement, recréant ainsi un lien et une appartenance sociale nouvelle, celle d'objet de soins. C'est cette perspective qui semble à l'œuvre dans sa demande équivoque à notre endroit.