1.3.3.2. Divergences.

La relation à l’espace varie cependant selon les raisons de l’errance ou de la désaffiliation des sujets.

La «place d’appel» des camps est symbolique de ce que les déportés peuvent ressentir à l’égard de leur «habitat» actuel: froid, torture, inconfort, ennui, fatigue, arbitraire, imprévisibilité, danger des sélections, spectacle des pendaisons…Pour eux, le lieu qu’ils subissent présentement est un équivalent de l’enfer. En revanche ils ne proclament aucun désir de s’éloigner des lieux de leur passé, bien au contraire, ils en expriment la nostalgie et l’espoir fou de les retrouver. Parfois, le retour des émotions et des instants inscrits dans des lieux marqués affectivement leur donne un peu d’énergie vitale. Mais il leur faut partager, transmettre ces souvenirs, au risque de s’y enfermer et de lâcher prise sur la réalité actuelle.

Etrangement, chez les exclus modernes comme chez les parias, la résidence actuelle est rarement décriée, les sujets y éprouvant plutôt l’apaisement de la halte, de l’étape ou du repos, malgré la promiscuité et l’inconfort. En revanche, l’origine est oubliée ou désormais désinvestie en tant qu’elle convoque des remémorations douloureuses.

Quand V. Hugo évoque les lieux de l’enfance et de la jeunesse de Fantine, il ne s’y attarde que le temps d’expliquer sa misère ancienne et le drame de son amour bafoué, tandis qu'un chapitre est consacré au confort de son lit d’hôpital; de même on ne connaît que fort tard les sites illustres qui ont vu les premiers pas de Gwinplaine, mais la guimbarde bringuebalante qui lui sert de toit est largement décrite.

Les sujets rencontrés au cours de l’enquête ne parlent pas volontiers des lieux de l’enfance, en tout cas pas en première intention. Mais ils passent, sans se plaindre, d’hébergements précaires à de sordides asiles, dangereux, infestés et grouillants.

Ali-Yann ne peut quitter l’espace de sa ville natale, même quand le départ lui permettrait de meilleurs espoirs. Pourtant, les lieux qu’il se «choisit», prison ou local-poubelle, sont toujours entachés d’une forme de déchéance. Monsieur Rouge, errant, opte pour un sous-sol qu’il partage avec des chiens. Encore une fois nous sommes en présence de l’infra-humain, de l’animal, que ce soit la vermine parasitaire, les rats des ordures ménagères ou les chiens.

Dans une dimension moins tragique, l’habitat d'Arnaud ou celui d’Amina, non investis, sont parfois l’occasion de mise en danger de leur locataire.

Sur ce registre de l’espace, Boris synthétise encore une fois, par la particularité de son âge et de sa forme de symbolisation, l’idée de fêlure de l’environnement physique et de la construction psychique: il observe les fourmis à l’intérieur des failles, des «fissures" de sa maison; fasciné de cette agitation d’animaux sociaux qui s’approprient les interstices où se faufile la vie, mais aussi qui frôlent les abîmes la menaçant. A travers cette énigme, on retrouve la question de la périphérie: ce qui se passe au fond se montre sur les bords, sur les échancrures.