Le délicat travail de mobilisation au Canada ou la convergence stratégique des validations fédérale et provinciale

‘« La principale motivation des trois niveaux de gouvernement était de faire reconnaître Québec au même titre que les grands centres français. (…) Il y avait des mobilisations importantes du fédéral. (…) Ce qu’ils souhaitaient [les commanditaires de la candidature], c’était appuyer cet arrondissement, sorte de juridiction, par une reconnaissance qui viendrait de plus haut. » 315

Le récit que nous livre l’un des fabricants du dossier de candidature de l’arrondissement historique de Québec pourrait laisser penser que les adhésions des divers protagonistes sont obtenues aisément, voire que tous poursuivent un même objectif à travers cette candidature. Force est toutefois de constater que la proposition de Jacques Dalibard réveille ou ravive des tensions entre acteurs autour d’un enjeu essentiel : le patrimoine comme vecteur identitaire. L’« entrepreneur politique » canadien se heurte d’abord aux résistances de l’administration pour laquelle il a longtemps travaillé et se méfie, en outre, des oppositions politiques du gouvernement provincial. Les argumentaires qu’il élabore mobilisent à la fois la dimension scientifique de la Liste du patrimoine mondial et la notion de patrimoine en tant que construit socio-politique, la première étant principalement déclinée face aux agents de l’administration provinciale et la seconde face aux élus fédéraux. Ce faisant, il s’efforce de minimiser la constitution d’enjeux politiques liés à une action menée à l’international sans toutefois trop remettre en jeu la définition même du patrimoine historique tel que défini par la province dans les années soixante.

La première objection à la proposition de Jacques Dalibard est d’ordre scientifique et émane du fédéral : le directeur de Parcs Canada estime en effet que le patrimoine historique de Québec ne répond pas au critère d’authenticité. Les querelles et les débats d’école relatifs au projet de Place Royale 316 , encore très récents, ont divisé la profession des architectes et le jeune secteur de la restauration. Jacques Dalibard précise, en outre en entretien, qu’il « n’était pas question pour [Peter Benett] de donner une telle chance à Québec » 317 . De fait, la suggestion d’une inscription du Vieux Québec sur la Liste du patrimoine mondial, alors même qu’il est institué fleuron de la culture francophone au Canada, constituerait, selon le directeur de Parcs Canada, un appui considérable aux souverainistes et à la reconnaissance de leur projet culturel et politique 318 . La controverse scientifique autour de l’authenticité du patrimoine québécois ne doit donc pas faire oublier les tensions politiques de l’époque. L’opposition fédérale au projet d’inscription est finalement essentiellement politique. L’après Révolution Tranquille est marqué par des velléités de la province du Québec pour exister en tant qu’Etat à l’échelle internationale 319 dans tous les domaines de compétence provinciale. Le contexte politique québécois 320 constitue ainsi le principal obstacle à une acceptation rapide, par le gouvernement fédéral, de la solution telle qu’elle est alors proposée.

C’est toutefois à partir de ce contexte politique problématique que Jacques Dalibard établit une seconde justification de son projet et qu’il obtient la validation fédérale. Il s’adresse alors à une autre catégorie d’acteurs, davantage politisés : les hauts fonctionnaires canadiens, très proches de l’élite politique 321 . De fait, l’intérêt du gouvernement canadien pour le patrimoine ne repose pas tant sur des stratégies de protection et de conservation telles que les savants du patrimoine les conçoivent 322 que sur « le facteur d’unité que peut potentiellement créer le patrimoine » 323 . En soulignant qu’aucune mesure officielle du gouvernement fédéral ne légitime le Vieux Québec comme patrimoine canadien 324 , Jacques Dalibard propose de lire sa transformation en tant que bien du patrimoine mondial comme une opportunité pour intégrer un élément du patrimoine francophone dans l’histoire nationale canadienne. La proposition ainsi formulée est rapidement acceptée par le sous-ministre et les agents de Parcs Canada sont chargés de l’instruction du projet de candidature 325 . Jacques Dalibard obtient donc, dans un contexte particulièrement tendu entre la province de Québec et le gouvernement canadien, l’approbation du gouvernement fédéral en politisant la démarche d’inscription sur la Liste du patrimoine mondial. Ni la dimension scientifique de la proposition, ni le volet international ou diplomatique de l’action ne sont toutefois discutés par cet échelon gouvernemental. Ils sont, en revanche, à l’origine des réticences provinciales. Remarquons enfin que le lien entre patrimoine historique et patrimoine mondial ne peut être saisi par ces acteurs qu’en référence au cadre fédéral.

De fait, la Révolution Tranquille n’a pas seulement laissé des inquiétudes au plan fédéral. Elle a également pour conséquence une méfiance accrue au sein de l’administration provinciale face aux ingérences que le gouvernement fédéral pourrait revendiquer, au premier rang desquelles des relations privilégiées avec les municipalités 326 . La mobilisation du gouvernement provincial et l’implication directe des fonctionnaires du ministère en faveur d’une proposition d’inscription sur la Liste du patrimoine mondial sont, selon Jacques Dalibard, loin d’être aisées. Ses voyages à Québec sont nombreux et les contacts établis auparavant au sein du Conseil des monuments et des sites du Québec ou de l’Icomos Canada sont finalement essentiels. De fait, le gouvernement provincial québécois n’est pas seul à souhaiter développer, dans les domaines dont il possède les prérogatives, des relations à l’échelle internationale. Des adhérents du Conseil des monuments et des sites du Québec souhaitent également créer une structure Icomos propre au Québec. Les divergences existent donc également parmi les savants du patrimoine autour d’une fracture entre francophones et anglophones. Plus largement, un enjeu politique autour de la proposition d’inscription émerge rapidement tant au sein de l’administration provinciale que parmi les savants du patrimoine culturel. Suite à un travail de sensibilisation important, les fonctionnaires adhérant à l’Icomos acceptent finalement de soutenir le projet au cours de l’année 1982. L’argumentaire que Jacques Dalibard a développé afin d’obtenir leur adhésion s’appuie principalement sur le patrimoine en tant qu’objet d’expertise et objet scientifique. Il visait à écarter certaines dimensions politiques associées au patrimoine historique de Québec. Autrement dit, il tente de rendre sa proposition apolitique et surtout de la maintenir dans le giron des savants du patrimoine.

Les enquêtes de terrain montrent que les fonctionnaires provinciaux, comme les militants des deux associations mentionnées ci-dessus, attendent de l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial une reconnaissance des efforts réalisés localement et une légitimation des stratégies adoptées par le ministère des Affaires culturelles et le gouvernement du Québec. Les validations, par les instances fédérales et provinciales, de la solution proposée s’accompagnent donc d’attentes particulières et différentes vis-à-vis de l’inscription. Les réactions d’ordre politique suscitées par une telle proposition montrent l’importance que revêt le Vieux Québec auprès de ces deux échelons gouvernementaux et l’intérêt qu’ils lui portent. Mieux, elles témoignent des liens et des connexions assez rapidement établis par ces acteurs entre définition d’un patrimoine historique et fabrique d’un bien du patrimoine mondial. Ces liens et ces connexions émergent d’autant plus rapidement et apparaissent d’autant plus problématiques pour la mise sur agenda d’une candidature auprès de l’Unesco que les enjeux de définition d’un patrimoine national sont encore très vifs.

Les propositions d’inscription du Vieux Lyon et de l’arrondissement historique de Québec ne rencontrent pas d’obstacle majeur lorsqu’elles sont soumises à la validation des instances étatiques. Le filtre technique ou scientifique que constitue théoriquement l’administration étatique quant aux opportunités de proposition d’inscription est franchi dans ces deux cas sans aucune difficulté. Le soutien politique obtenu à Lyon laisse penser que les acteurs étatiques pourraient être écartés de la réalisation même du projet. De fait, ces derniers ne semblent associer ni enjeu, ni problème spécifique à la proposition d’inscription du Vieux Lyon sur la Liste. Jacques Dalibard, de son coté, s’appuie sur un soutien politique du gouvernement fédéral et sur le savoir et les connaissances des agents du ministère de la Culture du Québec pour que la réalisation du projet soit l’œuvre de spécialistes. Enfin, l’analyse des démarches réalisées par ces deux individus révèle l’absence de négociations longues de même que celle de conditions imposées par les gouvernements nationaux. Mieux, ces derniers ne définissent ni de stratégies politiques, ni d’options techniques quant aux éléments à valoriser ou encore quant aux démarches à entreprendre dans une action relevant en partie de la diplomatie d’État. L’analyse précédente laisse ainsi penser que la réalisation des propositions d’inscription serait laissée aux municipalités urbaines. Convaincre les représentants de ces dernières se révèle toutefois plus complexe encore et donne à voir une faible volonté des maires québécois et lyonnais pour investir cette action.

Notes
315.

Entretien téléphonique avec Denis Saint Louis, architecte libéral au Québec, réalisateur des dossiers d’inscription de l’Arrondissement historique du Vieux Québec, 18 février 2003.

316.

La controverse oppose alors les tenants de la reconstruction systématique à l’identique et les défenseurs de restaurations adaptées aux nouveaux usages urbains, d’une part, et, d’autre part, tenant compte des évolutions historiques qu’ont déjà subi le bâti. Il s’agit, à l’échelle de Québec, d’une controverse tout à fait similaire à celle qui a opposé l’Anglais Ruskin et le Français Viollet le Duc à la fin du 19ème siècle en Europe. Le second a défini les règles de la restauration en France, voir Foucart (Bruno), « Viollet le Duc et la restauration », dans Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, Quarto, 3 Tomes, 1997, p. 1615- 1643.

317.

Entretien avec Jacques Dalibard, 06 mars 2003.

318.

Le projet politique souverainiste accompagnant la Révolution Tranquille est sous-tendu par une visée identitaire s’appuyant sur l’émergence d’une culture francophone. La stabilité culturelle prônée par ce projet constituerait le soubassement d’une sécurité économique et politique de la province. Or en 1977, la Charte de la langue française (Loi 101) est promulguée. Elle répond précisément à cet objectif en renforçant la position du français dans les lieux de travail et les lieux publics.

319.

Gagnon (Alain G.), Noel (Alain), L’espace québécois, Montréal, Éditions Québec-Amérique, 1995.

320.

Le Parti Québécois, le plus nationaliste des partis de la province du Québec, dirige la province à la fin des années 1970.

321.

Les sous-ministres et sous-ministres adjoints canadiens correspondent aux directeurs de cabinet des ministres français.

322.

Comme en témoignent les émissions Minutes du patrimoine, instaurées par Sheila Copps, ministre de Patrimoine canadien, et les réponses que Normand Lester leur a écrit : Lester (Normand), Le livre noir du Canada anglais, Québec, Les Intouchables, 2001, (2 tomes). Ces ouvrages mettent en évidence les enjeux autour de l’histoire du Canada et les manières dont on peut avoir recours au patrimoine pour justifier tel ou tel aspect.

323.

Entretien avec Jacques Dalibard, 06 mars 2003.

324.

La culture et donc le patrimoine urbain relève de la compétence des provinces. Le gouvernement fédéral identifie comme patrimoine culturel national des biens dont il est propriétaire, mais il n’a établi aucune juridiction lui permettant de reconnaître des biens ne lui appartenant pas comme patrimoine canadien. En ce qui concerne le site de Québec, les Plaines d’Abraham, les Fortifications, le Parcs d’artillerie sont identifiés comme élément du patrimoine canadien, mais de manière autonome les uns des autres.

325.

Les lettres échangées entre le sous-ministre alors responsable de Parcs Canada et les services concernés de cette structure en témoignent. Document de service, transmis par Gisèle Cantin, fonctionnaire de Parcs Canada.

326.

Les municipalités sont au Canada des « créatures » des gouvernements provinciaux. Il n’existe donc pas a priori de relations ou d’interdépendances institutionnelles entre ces deux échelons gouvernementaux. Cf. Baccigalupo (Alain), L’administration québécoise, Paris, Editions Berger-Levrault, 1976 ; Gravel (Robert), Les institutions administratives locales au Québec : structures et fonctions, Saint-Foy, Presses de l’Université du Québec, 1999. En outre, les discours des élus locaux rejettent toute affiliation formelle avec les partis politiques fédéraux et provinciaux. Dans la pratique, toutefois, des militants et des organisateurs politiques des partis politiques des niveaux supérieurs s’engagent activement dans la vie municipale. Voir Quesnel (Louise), Belley (Serge), Partis politiques municipaux. Une étude de sociologie électorale, Montréal, Editions Agence d’Arc, 1991, p. 27-29.