Une nouvelle dynamique, laïque et urbaine (vers 1250 / 1260 - v. 1360)

La seconde moitié du XIIIe s. marque à nos yeux une coupure majeure, à la fois dans l’évolution du monastère et dans celle de la ville. L’abbaye enregistre entre cette époque et le milieu du XIVe s. une mutation des pratiques religieuses, et les moines ne s’engagent presque plus dans des travaux de constructions, sauf pour une reprise importante des fortifications à l’approche de la guerre de Cent ans. En ville, on assiste entre la fin du XIIIe s. et le milieu du XIVe à une floraison de maisons d’un type nouveau et à la colonisation d’espaces inoccupés jusque là, qui révèlent une dynamique laïque du côté des bourgeois.

Désormais, l’innovation dans le domaine religieux vient aussi des laïcs. A l’abbaye, ils parviennent à se faire inhumer dans la nef même de la grande église, et vers 1340, ils construisent la première chapelle privée ouvrant directement sur la nef. Il n’est pas impossible qu’ils obtiennent encore l’ouverture du cloître à leurs sépultures. Il s’agit, autant qu’on le sache, de familles nobles : de la petite noblesse locale. Pendant ce temps, les interventions tangibles des moines à l’intérieur du carré claustral restent limitées. Et à l’extérieur de la clôture, on n’observe nulle trace d’une réfection quelconque à l’initiative des moines, à l’un ou l’autre des oratoires connus en ville, par exemple. Même dans un quartier en plein renouvellement comme le « Châtel », l’ancien castrum, urbanisé depuis fort longtemps, où l’on voit pourtant se reconstruire des fronts entiers de rues importantes, aucun indice n’est perceptible à l’église Sainte-Marie, siège de paroisse, qui en occupe le cœur.

Or dans la même période, l’organisation du monastère perd de sa vigueur. Sa structure se raidit, les offices monastiques deviennent des privilèges, séparés du reste du convent jusque dans leurs revenus, et leurs détenteurs entendent bien en bénéficier jusque dans leur mort, se faisant inhumer dans le cloître, à part, sous des dalles gravées mentionnant leur fonction. L’abbé, lui, émane de plus en plus du roi, qui intervient dans son élection à la fin du XIIIe s., et finit par le nommer directement à partir de 1312 - tandis que l’administration pontificale se fait de plus en plus pressante, surtout au XIVe s., quand le pape est installé en Avignon. C’en est fini de l’illusion de l’indépendance, alors que le tarissement des donations et les pressions fiscales finissent par entraîner une diminution sensible des revenus du monastère. Les effectifs aussi auront baissé, et il n’est pas jusqu’aux prescriptions de la Règle qui ne subissent quelque érosion, comme pour l’ordinaire des repas, officiellement amélioré dès 1253.

Au total, ce sont les préoccupations de gestion qui semblent l’emporter pour la communauté de Saint-Philibert. A l’abbaye, l’aménagement ou la réfection du chartrier au-dessus de la chapelle Saint-Eutrope, et de deux poternes livrant accès, l’une à la Saône, axe vital pour la survie de la communauté, et l’autre à des cultures, voire à quelques sources au pied du monastère, pourrait en offrir une symbolique illustration.

Mais en ville, il est tout de même vraisemblable que la seigneurie abbatiale se mêle, et de près, des réglementations de l’urbanisme qui génèrent ces nouveaux fronts de rue de façades alignées, à physionomie répétitive. On y devine un souci d’ordonnance, mais aussi d’apparat derrière l’homogénéïté des formes et décors des ouvertures, d’un bout à l’autre de Tournus. On peut aller jusqu’à s’interroger sur la part d’incitation qui reviendrait aux moines dans la colonisation de nouveaux territoires non encore urbanisés, comme à l’arrière du marché peu à peu transformé en place où s’est installée la prévôté, et des deux côtés du bief Potet. Car là encore, si le processus d’implantation et de dévolution nous échappe, la façon dont les constructions grignotent peu à peu les espaces laissés libres en bord de rue, comme le long de l’actuelle rue de l’Hôpital, en assurant, parfois à cinquante ans de distance, l’alignement de façades de physionomie apparentée, laisse supposer une règle.

Seigneurs de Tournus, sans concurrents sur ce terrain, les moines se seraient donc faits urbanistes. Or, même s’il ne s’agit que d’une politique d’accompagnement, on notera l’évolution depuis la période précédente. Après avoir cherché à structurer le développement urbain par la religion, et par ces relais laïcs de leurs pouvoir que seraient leurs hommes ou leurs alliés installés du côté de la ville, ils en seraient venus, après le milieu du XIIIe s. apparemment, à tenter d’organiser les formes, les contours et l’étoffement d’un tissu urbain qui remplirait désormais tout l’espace compris entre l’abbaye et la porte méridionale du « Châtel », le marché de la prévôté et les deux rives du bief Potet. Au pied de l’abbaye, il faut comprendre dans cet ensemble le quartier de la Pêcherie le long de la Saône, que dessert une des poternes du monastère : ses rues sont connues par les textes à partir du XIVe s., bien que les vestiges de cette époque y soient peu nombreux à notre connaissance ; mais peut-être s’agit-il d’un quartier plus pauvre. Au milieu du XIVe s. au plus tard, des murailles ferment la totalité de cet espace désormais unifié, se raccordant à la nouvelle enceinte abbatiale. Il est d’ailleurs significatif que ces remparts aient fait l’objet de litiges à la fin du XIVe s., en tant que symbole de pouvoir, revendiqué à la fois par la communauté monastique et par celle des habitants.

Cependant, il est peu vraisemblable que tout ait été planifié d’en haut. A l’évidence, on assiste à la fin du XIIIe s. et au début du XIVe, à l’essor d’une classe d’habitants prospère, dont l’activité justifie au bas des maisons l’ouverture systématique de locaux sur la rue : l’échange y tient une place importante, et on imagine des occupations liées à l’artisanat ou au négoce. Le nombre des maisons susceptibles de lui être rattachées, à différents degrés de richesse, est bien plus important que les demeures de la période précédente, toujours existantes, voire rénovées, et dont le modèle reste cité en référence dans quelques constructions patriciennes, jusqu’au milieu du XIVe s. Mais c’est d’une nouvelle bourgeoisie qu’il s’agit. Elle se distingue du « bas état » de la population Tournusienne, probablement majoritaire, et sur lequel nous ne savons rien. Il n’est pas impossible que les moines favorisent cette classe montante. Dans tous les cas, elle procure à la ville son indéniable dynamisme.