1.2 Problématique de la cohérence de Sous le soleil de Satan

  • La cohérence des trois parties de SSS  : C.W.Nettelbeck remarque que : « La construction des romans de Bernanos a toujours posé un problème pour la critique. (...) il n’y a jamais d’unité dans l’action extérieure, aucun fil directeur qu’on puisse suivre d’un bout à l’autre. Ainsi, les trois parties de Sous le soleil de Satan n’ont pas assez de rapports entre elles pour donner l’impression d’une unité totale » 74 . Il souligne aussi la problématique du salut et le choix vital que les personnages du roman doivent faire devant une nouvelle valeur  75 .
    EB n°12 présente plusieurs essais sur la structure de SSS. Concernant la temporalité, Léon Cellier 76  donne une structure basée sur la temporalité du roman, en distinguant cinq nuits tragiques. Et Guy Turbet-Delof 77 étudiant le temps verbal, et nominal (adjectif, adverbe, etc.) dans SSS, construit une structure du roman autour de la salvation et de la communion des saints que l’auteur Bernanos aurait cherché à exprimer dans SSS 78 .
  • La remarque sur les personnages  : C.W.Nettelbeck 79 étudie les personnages dans tous les romans de Bernanos et les range en trois catégories  80 . Le premier groupe est formé selon l’apartenance à un lieu (la campagne ou le village, l’église, la municipalité) ou à une profession (commerçant, médecin, clochard, secrétaire, domestique). Le deuxième groupe est formé selon les types sociaux (‘figure’ selon le terme rhétorique) : politiciens ou fonctionnaires (Loyolet, Lavoine de Duras, M. Jérôme, M.Jumilhac, l’inspecteur d’Académie de M. Ouine), hommes d’Eglise médiocres (Sabiroux, Chapdelaine, Espelette), médecins libres penseurs (Gallet, Gambillet, La Pérouse, Niclausse, Lipotte, Malépine), littérateurs (Saint-Marin, Pernichon, Guérou, M. de Clergerie, Ganse). Le troisième groupe rassemble des figures individualisées : Mouchette, Donissan, Cénabre, Chevance, Chantal de Clergerie, Simone Alfieri, Ouine, le curé d’Ambricourt, la deuxième Mouchette, et tant d’autres encore. Selon C.W.Nettelbeck, ce dernier groupe marque le plus haut point de la création romanesque de Bernanos :
‘« Ce qui les distingue, ce qui caractérise leur individualité, c’est avant tout un destin quasi épique qui dépasse le temporel tout en l’assumant, qui revêt une dimension de profondeur spirituelle sans jamais pour autant s’éloigner des réalités les plus banalement humaines. » 81

Cette réflexion rejoint celle de Urs von Balthasar 82 . Il (C.W.Nettelbeck) interprète aussi la fonction de la ‘rencontre’ chez les personnages du troisième groupe comme éclairant le ‘destin de ses héros’ par l’intermédiaire d’autres personnages. Ainsi il accorde à ce dernier groupe une place privilégiée  83 .

Curieusement le héros et l’héroïne de Bernanos se rencontrent dans deux figures : d’une part l’adolescent et la femme sensible, d’autre part, le prêtre. Cependant Bernanos peint divers visages de prêtres montrant la complexe réalité de l’Eglise :

‘« (...) à côté de prêtres saints (Donissan, Chevance, les curés de Fenouille et d’Ambricourt) nous trouvons d’autres espèces de prêtres : des médiocres (Sabiroux, Espelette, Dufréty) ; des administrateurs (le doyen de Blangermont, le chanoine de la Motte-Beuvron) ; des hommes d’Eglise équilibrés (Menou-Segrais, le curé de Torcy) ; et finalement il y a le mauvais prêtre, l’imposteur Cénabre (...) » 84

Cette étude nous oriente sur la précision de la ‘figure’ en stylistique (‘topos’ de Aristote) et de la ‘figure’ en sémiotique objet de notre étude. Cette précision sera vue dans la deuxième partie de notre étude.

  • Le point de vue thématique  : Judith Hatten 85 fait un relevé du vocabulaire de la ‘folie’ dans Sous le Soleil de Satan, avec tous les thèmes associés à ‘folie’ et observe la ‘folie’ des deux héros : Mouchette et Donissan, en vue d’identifier ce qu’est ‘la folie’ chez Bernanos. Ainsi Hatten affirme qu’il y a deux folies coexistantes dans SSS : folie mystique et folie clinique :
‘« Il faut reconnaître la coexistence d’une folie mystique avec la folie clinique dans le roman. Dans le cas de Mouchette, la folie clinique est le premier pas qui la conduit à la folie mystique, et cette folie mystique est le moyen et la seule issue pour elle, totalement isolée, de rendre absolu le néant qu’elle perçoit tout autour : ‘La voilà donc sous nos yeux, cette mystique ingénue, petite servante de Satan, sainte Brigitte du néant.’ (213) Cependant, par une sorte d’échange, qui a lieu au cours d’une scène décrite par l’évêque comme une scène de folie, Mouchette, ‘en pleine démence’, est convertie. Sous cet aspect de folie mystique, Saint-Marin devrait être considéré aussi, car l’écrivain occupe une place privilégiée. Il est le double du prêtre dans l’univers bernanosien. Tandis que Mouchette cherche la liberté et l’être, et est victime de son ignorance, Saint-Marin recherche l’illusion, en essayant de se créer une vérité à sa convenance. Il n’est pas fou, il est lucide ; il n’est pas médiocre, il est vil. Lui aussi est hors du commun. Sa folie, qui est de renier la vérité pour en faire une oeuvre d’art, serait une folie lucide – car sa ‘vérité’ est toujours remise en question devant le fait de la mort, qui ne cesse de le hanter. La folie mystique dans le sens paulinien –la folie de la Croix- est le moteur de la vie de Donissan. Initié par Menou-Segrais, il répond à sa vocation en s’y abandonnant. Mais lui-même, l’homme libre et responsable, qui existe dans des circonstances particulières, doit juger de ce qu’est la volonté de Dieu, et là se trouve la source d’angoisse et d’erreur, à cause de la faiblesse de la raison humaine, et à cause du caractère passionné et violent de Donissan. C’est la source, aussi, de son humilité et de son espérance. C’est finalement le pivot de l’ambiguité folie-sainteté. » 86
  • Le point de vue stylistique , Philippe Le Touzé distingue trois schèmes dynamiques : Surface et profondeur, centre et périphérie, élan de la route et seuil. Et il finit son analyse ainsi :
‘« Soumis à de telles forces centrifuges, le roman sauve son unité par la cohérence des trois grands schèmes dynamiques dont l’exploitation se poursuit dans l’oeuvre de bout en bout. » 87

Notes
74.

C.W.Nettelbeck, 1970, p.10-11.

75.

C.W.Nettelbeck, 1970, p.34-5.

76.

Léon Cellier, « Notes sur le tragique », dans EB n°12, p.23-35.

77.

Guy Turbet-Delof, « L’emploi des temps et les deux doubles de l’auteur », dans EB n°12, p.73-80.

78.

Guy Turbet-Delof, dans EB n°12, p.79 : « D’où nos conclusions : 1) Dans ‘Histoire de Mouchette’, la simplicité monocorde du récit suggérerait la solitude de la ‘pauvrette’, victime de trois hommes (son père, le marquis, le député) qui sont autant de ‘goujats’ ; 2) Dans ‘la Tentation du désespoir’, Mouchette n’est plus seule et l’adoption par l’auteur d’un second point de vue (celui de l’historien, substitué par moments à celui du narrateur) traduirait la relation mystique de la ‘fillette’ à l’abbé Donissan, qui offre sa vie pour la sauver - voire son propre salut ; 3) L’affirmation croissante du mode historiographique du récit, son alternance et sa liaison de plus en plus étroites avec le mode traditionnel de la narration linéaire, symboliseraient la participation de l’auteur et de tous ses contemporains à la ‘salvation’ rétrospective de Mouchette. Bernanos aurait cherché, dans ‘Le saint de Lumbres’, à donner à cet exemple de communion des saints les plus grandes dimensions imaginables dans l’espace et dans le temps. »

79.

C.W.Nettelbeck, Les personnages de Bernanos romancier, 1970.

80.

C.W.Nettelbeck, 1970, p.17 : « (...) ceux qui ne jouent qu’un rôle épisodique, ceux qui font l’objet de la satire de l’auteur (des caricatures), et ceux qui font partie du drame surnaturel. »

81.

C.W.Nettelbeck, 1970, p.31-32.

82.

H. Urs von Balthasar, Le Chrétien Bernanos, Seuil, 1956, p.491 : « Chez lui profondeur et surface ne font qu’un et il n’oppose ni la vie en Dieu et la vie quotidienne, ni la réponse qu’on donne pour l’éternité et celle qui s’adresse chaque jour aux sollicitations du temps. »

83.

C.W.Nettelbeck, 1970, p.34-5.

84.

C.W.Nettelbeck, 1970, p.105

85.

Judith Hatten, « Ambivalence de la Folie », dans EB n°12, p.121-146.

86.

J. Hatten, dans EB n°12, p.145-146.

87.

Philippe Le Touzé, 1979, p.104-106.