3.1 Le Tiers

‘Tiers’ est une notion tardive dans la théorie sémiotique. C’est à Jean Claude Coquet qu’on attribue la théorisation d’un Tiers : ‘Tiers actant’. Cependant l’analyse dans les divers corpus a montré aux autres sémioticiens qu’on peut le concevoir autrement (dans un texte) que le Tiers actant dont parle J.C.Coquet. Cela nous a permis de parcourir dès le début la théorisation sémiotique et de voir comment les personnages secondaires (autre que les actants principaux : sujet, objet, destinateur, destinataire) sont conçus et ensuite évoluent au sein de cette théorisation.

  • i) L’Adjuvant et l’opposant chez Greimas

Pour construire une structure narrative, Greimas s’appuie sur l’étude de V. Propp 159 et introduit les actants principaux dans la grammaire narrative sur la base de l’analyse des contes. Il donne trois catégories actantielles dans lesquelles il classe l’adjuvant et l’opposant dans la troisième catégorie 160 . Ensuite, Greimas définit l’adjuvant comme jouant « le rôle d’auxiliant positif quand ce rôle est assumé par un acteur (...) il correspond à un pouvoir-faire individualisé qui, sous forme d’acteur, apporte son aide à la réalisation du programme narratif du sujet » 161 , et l’opposant comme jouant « le rôle d’auxiliant négatif » qui est « pris en charge par un acteur, (...) correspond (....) à un non-pouvoir-faire individualisé qui, sous forme d’acteur autonome, entrave la réalisation du programme narratif en question » 162 .

Ce sont des personnages qui assurent un rôle actantiel en vue de donner (ou d’empêcher) la modalité de pouvoir-faire de l’actant-sujet pour la réalisation de son programme. Cependant cette troisième catégorie actantielle va disparaître dans la mesure où la grammaire narrative va être mise en place. Il n’y avait pas encore la notion de ‘Tiers’ dans la théorie greimassienne, par conséquent, la structure reste binaire.

  • ii) Le Tiers actant chez Jean-Claude Coquet

C’est à J.C.Coquet qu’on attibue la notion du Tiers. En créant le rôle actantiel d’un Tiers, il ouvre la voie à une structure ternaire dans un texte. Pour sa théorisation, il remarque d’abord la réduction des catégories actantielles dans l’évolution de la grammaire narrative (en même temps il critique la structure binaire) :

‘« Cette tripartition binaire 163 nous paraît, (...) trop proche du schéma narratif proppien pour servir de base générale à l’analyse des procès (...) Il n’est donc pas étonnant que le Dictionnaire, sans cesser d’être fidèle à la pratique de la binarisation, ne conserve que les articulations substantives, par conséquent les deux premières catégories. » 164

A partir de ces catégories actantielles réduites à deux qui sont en bipartition dont, d’une part, le couple sujet/objet, d’autre part, le couple destinateur/destinataire, J.C.Coquet introduit le statut d’un Tiers actant :

‘« Si le Sujet et l’Objet sont apparemment dans une relation de présupposition réciproque (et donc sur le plan d’égalité et d’autonomie), le Destinateur occupe une position de comandement face au Destinataire. C’est une instance transcendante par rapport au parcours du Sujet, dit le Dictionnaire, p.244. Modalement, le Destinateur est ainsi l’actant qui dispose de jure d’assez de pouvoir pour imposer à son vis-à-vis des obligations qu’il a décidé de lui voir exécuter (modalité du devoir). (...) Si nous admettions le bien-fondé de cette analyse, deux relations primitives intégreraient trois actants, le Déstinateur (D), le Sujet (S), et l’Objet (O) :’ ‘R (S,O) vs R (D, S, O) » 165

J.C.Coquet ouvre ainsi le type de relation ternaire s’appuyant sur la modalité de ‘devoir’ qui permet d’unir le couple Sujet-Objet au Destinateur. Et il donne le nom de ‘Tiers actant’ à ce Destinateur qui a une instance transcendante par rapport au Sujet-destinataire.

  • iii) Le Tiers personnage chez Jean Calloud

Quant à Jean Calloud, il observe les personnages (bibliques) en articulant deux plans dans le parcours génératif : narratif, discursif.

Le Tiers dont parle J.Calloud, n’est pas de même nature que le Tiers actant de J.C.Coquet. Dans son étude « Parabole de la conversion sémiotique » 166 , J.Calloud soulève la problématique du statut du rôle actantiel ‘opposant’ qui est sur le plan discursif, l’‘adversaire’ (rôle thématique). Il l’observe d’après l’analyse du texte des Actes des Apôtres 9,1-19. A la différence du modèle narratif où la rivalité dualiste se résout par la seule élimination de l’un des deux camps, sur le plan discursif, le personnage initialement adversaire entrant dans un parcours figuratif, devient le ‘Tiers personnage’ (témoin d’une rencontre) grâce à l’intervention d’un Tiers (Tiers-absent qui a le caractère transcendant). Ainsi J.Calloud montre-t-il dans son analyse les deux présences d’un tiers qui ont chacun une nature différente : le Tiers actant, le tiers personnage.

« de l’adversaire au tiers personnage » (opération du débrayage du rôle thématique ?) : dans le modèle narratif, la rivalité dualiste se résout par la seule élimination de l’un des deux camps, ou de l’un des deux protagonistes, souvent à travers un combat. L’adversaire est souvent une figure du ‘challenger’ jaloux ou méchant. Mais J.Calloud, trouvant dans la Bible des types d’adversaires énigmatiques, propose une révision de la question du ‘méfait’. Au lieu de traiter le méfait comme la simple soustraction d’un objet, on peut le considérer comme un croisement de deux lignes et l’empiètement d’un espace sur un autre, à partir de quoi le récit construit de plus subtils assemblages, à la faveur de pertes, de chutes, de marques, de failles supplémentaires 167 . Une telle révision invite à considérer ‘l’affrontement’ comme ‘rencontre’, par l’intervention d’un tiers.

Du fait de cette remarque, J.Calloud décèle dans un texte trois plans différents : les plans narratif, discursif, figuratif. L’articulation de ces trois plans lui permet une subtilité (affiner) extraordinaire dans l’analyse sémiotique. Donc nous considérons ici seulement la notion d’un Tiers. Par exemple, un personnage qui a le rôle actantiel ‘rival’ peut avoir le rôle thématique ‘adversaire’ (sur le plan discursif), et sur le plan figuratif ‘challenger’ ou autres.

Dans un conte, souvent pendant que le sujet est en quête de son objet valeur pour un programme, apparaît l’anti-sujet qui vise le même objet. Pour acquérir cet objet valeur, les deux sujets deviennent adversaires et entrent en rivalité. A la fin du conte, souvent un Destinateur (tiers actant) intervient pour juger le vrai et le faux sujet.

Tandis que dans le texte que J.Calloud analyse, le Tiers actant intervient non pas au moment de la sanction, mais avant même que l’affrontement ait eu lieu entre les deux adversaires. De sorte que, lorsqu’ils se trouvent face à face, ils ne sont plus dans une relation dualiste mais ternaire, et ils deviennent l’un et l’autre témoins de la rencontre avec un Tiers qu’ils ont rencontré auparavant. Ces adversaires transformés chacun en un témoin de la rencontre, J.Calloud les classe dans le type d’‘adversaires énigmatiques’.

Nous constatons ainsi l’existence de deux sortes de tiers dans un texte : ‘Tiers actant’, ‘Tiers personnage’. Le Tiers actant est une instance transcendante qui assure le rôle de Destinateur selon la notion de J.C.Coquet. Le Tiers personnage est une figure d’acteur qu’on ne peut observer que dans un parcours figuratif où il subit une transformation : par exemple, le personnage qui a initialement un rôle d’adversaire devient le témoin d’une rencontre.

  • iv) Le Tiers témoin

Il n’est pas aisé d’appliquer ces notions du tiers au texte de Bernanos. Il semble que cette difficulté dérive du texte lui-même, parce que chaque texte déploie des figures différentes, et par conséquent on ne peut pas appliquer tout simplement la structure (d’un cadre) conçue à partir d’un texte à un autre corpus qui -construit autrement- a sa propre structure.

En effet, nous avons trouvé dans SSS que la troisième instance est multiple, le narrateur lui-même intervenant pour donner son objet-message (sanction). On y voit donc diverses figures du tiers : Destinateur proprement narratif (dans la structure binaire) ; Tiers actant de J.C.Coquet ; Tiers-témoin d’une rencontre qui n’est cependant pas le tiers personnage dont parle J.Calloud (parce que dans le texte qu’il analyse l’intervention d’un Tiers précède la rencontre de deux personnages : par exemple, Paul et Ananias, de sorte que ces deux personnages sont les témoins de ce Tiers). Dans SSS, s’il y a un tiers personnage, il est le sujet de la rencontre : né d’une rencontre inattendue.

Nous avons trouvé dans SSS, deux genres de sujets nés d’une rencontre. Si un personnage se trouve devant une rencontre-événement, il se transforme inévitablement en un sujet témoin, mais malheureusement ce n’est pas toujours dans le bon sens. Nous l’appellerons ‘ le faux témoin ’ lorsqu’il devient l’adversaire décisif de la personne rencontrée, et ‘le tiers-témoin ’ lorsqu’il devient l’adhérent voire le témoin de cette rencontre. Le premier renforce la structure binaire, tandis que le dernier ouvre la relation (structure) ternaire.

Nous reconnaîtrons donc les structures binaire ou ternaire selon l’absence ou la présence de ce tiers témoin.

Notes
159.

A.J. Greimas, 1966.

160.

Les deux premières catégories actantielles sont d’une part le couple l’actant-suejt/l’actant-objet, d’autre part le couple déstinateur/destinataire.

161.

A.J. Greimas, Dictionnaire..., 1979, p.10

162.

A.J. Greimas, Dictionnaire..., 1979, p.262

163.

Il s’agit de tois couples actantiels : Destinateur – Destinataire ; Sujet – Objet ; Adjuvant – Opposant.

164.

J.-C. Coquet, Sémiotique, l’Ecole de Paris, Hachette université, Paris, 1982, p.53-54

165.

J.-C. Coquet, 1982, p.54

166.

J. Calloud, « Sur le chemin de Damas », S & B, n°37, 38, 40, 42, 1985-86.

167.

« l’interférence des divers acteurs laisse une trace ou une marque, sorte d’écriture sur le corps, attestant le passage à un autre ordre. » (S&B, n° 42, p.11)