Dé-responsabilisation

Si certains, dans la catégorie dont nous traitons, se sentent investis d’une responsabilité envers le monde (qui peut les amener à prendre des positions élitistes et méprisantes à l’égard des non-initiés), la tendance inverse existe aussi, de dé-responsabilisation. Toute forme de religion, en ce qu’elle propose des explications transcendantes et un sens ultime, encourage la fuite et le désengagement des réalités sociales révoltantes. Le New Age souligne l’importance de l’expérience intérieure, encourage l’exploration de soi et affirme la divinité cosmique à l’intérieur de chacun. La question de justice sociale est reléguée au second plan, et remplacée par une forme d’enfermement narcissique, ou tout au moins solipsistique.

Pour cette catégorie aisée de New Agers, ce processus de dé-responsabilisation est central. De nombreux discours, pratiques, et orientations thématiques tendent à limiter la responsabilité et le sentiment de culpabilité des participants. Auprès d’une population aisée mais consciente (de par son niveau d’éducation ou son passé activiste) il s’agit souvent de se donner bonne conscience par rapport aux populations désavantagées.

Au sein du New Age, la transformation du monde commence avec chaque individu, et en ce sens reporte sur les nécessiteux la responsabilité de leur condition économique. Ce processus a pour effet de renforcer le statu quo ; en parallèle la règle d’or selon laquelle il faut « penser positif » permet à certains d’évacuer de leur esprit tout ce qui ne va pas autour d’eux. Une fois libéré de l’image de la souffrance, la possibilité même de s’en tenir responsable disparaît, comme le souligne M. Fox :

‘[New Age] can easily fall into an “all-light” view of reality. This is bad physics as well as bad psychology and bad theology and bad politics. It feeds the status quo and offers legitimization to the privileged at the expense of the less privileged. 490

Le New Age, en ce qu’il se pose comme « nouveau », professe une volonté de rupture avec le passé. C’est d’ailleurs cette volonté que l’on retrouve dans l’idéal, évoqué plus haut, d’action spontanée libérée de toute causalité. En ce sens, la nouvelle spiritualité se démarque très nettement de la notion de responsabilité telle qu’elle est envisagée dans les religions traditionnelles américaines. Les religions judéo-chrétiennes rendent l’homme responsable de tout, y compris des péchés de ses ancêtres jusqu’au péché originel, celui du premier homme. En revanche, au sein des Nouveaux Mouvements Religieux, l’inverse se produit : les New Agers ne sont plus responsables de l’histoire de leurs familles, communautés ou nations.

L’attrait qu’exerce la spiritualité amérindienne illustre ce processus : il s’agit pour les New Agers, en devenant indien, non seulement d’accéder à une tradition religieuse enrichissante, mais aussi d’évacuer les notions de responsabilité du colonisateur par rapport aux peuples exploités. A. Smith soulève ce point :

‘When white “feminists” see how white people have historically oppressed others and how they are coming very close to destroying the earth, they often want to disassociate themselves from their whiteness. They do this by opting to “become Indian.” In this way, they can escape responsibility and accountability for white racism. 491

D’autres pratiques, comme l’astrologie, permettent de se libérer des sentiments de responsabilité – non seulement responsabilité de notre tempérament, mais également de nos actes. En effet, si nos caractéristiques principales, y compris nos défauts (irascibilité, mépris, intolérance, ou autres) sont inscrites dans les astres, nous n’avons guère de chance de nous libérer de cette influence, et donc une raison de moins pour en assumer la responsabilité et tenter de nous améliorer. Quand elle est utilisée afin de prédire l’avenir, l’astrologie suscite fatalisme et attentisme, ce qui est bien loin de la notion de « responsabilité totale » qui voudrait que l’on crée spontanément au lieu de réagir. N. Drury cite à ce propos deux astrologues du New Age qui posent un regard critique sur l’utilisation que l’on peut faire de leur « science » :

‘For the Hubers [Bruno and Louise Huber, Swiss astrologers], any inclination towards using astrology for prediction implies an essentially fatalistic approach and an innate vulnerability – the very opposite effect from what is called for in the quest for individual freedom and personal responsibility. 492

En effet, l’une des applications de l’astrologie dans le New Age mène au millénarisme, qui prédit l’avènement de l’ère astrologique du Verseau. Cette branche de la nouvelle spiritualité, que Hanegraaff appelle « New Age sensu stricto » 493 , a pour effet de créer de la part des adeptes une attitude infructueuse d’attentisme et de fatalisme. Puisque cette nouvelle ère est liée à une configuration interstellaire, l’humanité ne prend pas part au phénomène de transformation, et ne peut ni l’empêcher, ni l’accélérer. D. Spangler lui-même, qui fut à l’origine de la propagation de cette prédiction aux Etats-Unis et qui est généralement considéré comme l’un des pères fondateurs du New Age, en viendra à remettre en cause la prophétie, en ce qu’elle génère des comportements stériles :

‘However, as a prophecy the New Age was something to believe in but not something that offered a means of creative participation. That is, the Age of Aquarius would come whatever I or anyone else did or did not do. 494

D. Spangler note plus loin qu’il préfère envisager le New Age non pas comme une prophétie qui dé-responsabilise les hommes en les privant de toute possibilité d’action sur le monde, mais plutôt comme un mythe qui peut se poser comme un modèle d’action créatrice et responsable :

‘As a simple prophecy, the New Age idea becomes trapped in history as an event and subject to expectation. As a metaphor or myth, it paradoxically stands outside history as an image of the creative force within life, within ourselves, within the earth, within the cosmos, and within the sacred that can “make all things new.” 495

A un autre niveau, le choix de s’en remettre à un gourou pour toutes les décisions de la vie quotidienne, comme celles de l’évolution spirituelle, peut aussi être un moyen d’abdiquer sa responsabilité. N. Drury pose la question très simplement : « Are gurus an excuse for us not to make our own decisions? » 496 Ici encore, le débat sur le libre-arbitre remonte directement à la Réforme, cette problématique contemporaine du New Age a donc une hérédité dans l’histoire religieuse américaine.

L’autre tendance de la nouvelle spiritualité consiste à situer la divinité à l’intérieur de chacun, comme le résume D. Spangler : « The other extreme is to locate divinity within the self, so that if I go deeply enough or high enough within myself, I will find God. » 497 Or, si Dieu est intérieur et en chacun, le divin reste-t-il transcendant ? Cela signifie-t-il que chacun se fait ses propres règles, valeurs, en fonction de ce qui l’arrange ? Une telle conception de la vie rappelle la révolution contreculturelle des années 1960, où les valeurs, les codes moraux, et les responsabilités de la société traditionnelle, récusés sans être remplacés, ont créé un vide de sens moral. Cela rappelle une tendance plus générale de l’homme du XXème siècle à se conférer des pouvoirs divins par le biais de la technologie :

‘Furthermore, there is in our culture an unconscious assumption of divinity, the shadow of which can be seen clearly in the ecological crisis facing us. There is no question that scientifically and technologically we have taken godlike powers to ourselves, and in our cavalier and utilitarian attitude toward the earth and other species have often given a religious imprimatur by assuming we are God’s favored creation on the earth. 498

Par bien des chemins, la « nouvelle conscience » limite la notion de responsabilité, au point qu’elle semble, par certains aspects, permettre à ses membres de nier tout sentiment de responsabilité. En se posant comme « nouveau », le New Age fait rupture avec le passé et les New Agers peuvent ainsi oublier leur rôle en tant que membres d’une nation ou d’un peuple. Le regard attentiste posé sur le futur permet aussi une attitude fataliste ; alors que la place du divin en chacun, et la nouvelle importance du gourou, sont deux facteurs qui libèrent les participants de leur responsabilité face à un divin transcendant.

Notes
490.

M. Fox, “Spirituality for a New Era”, (pp. 196-219) in D. Ferguson (ed.), New Age Spirituality, p. 209.

491.

A. Smith, “For All Those Who Were Indian in a Former Life,” Ms. Magazine, November/December 1991, p. 44.

492.

N. Drury, Exploring the Labyrinth, p. 94.

493.

W. Hanegraaff, New Age Religion and Western Culture.

494.

D. Spangler, “The New Age: The Movement Toward the Divine,” pp. 85-86.

495.

D. Spangler, “The New Age: The Movement Toward the Divine,” p. 88.

496.

N. Drury, Exploring the Labyrinth, p. 66.

497.

D. Spangler, “The New Age: The Movement Toward the Divine,” p. 94.

498.

Ibid., p. 95.