2. L’appropriation des traditions spirituelles est-elle une expropriation ?

Dans quelle mesure cette rédemption s’effectue-t-elle au détriment des peuples indigènes ? L’appropriation des traditions se double souvent d’une commodification qui précède la commercialisation. La propriété culturelle est niée (par l’association au fonds culturel commun), sujette à trivialisation, distorsion, et falsification. Outre la création de ce que certains observateurs nomment le « fakelore » 795 , sous l’influence de la nostalgie impérialiste, l’appropriation implique également le déni de l’histoire et la « dénaturation » des sociétés indigènes par la présence occidentale. L’identification fait souvent le jeu du déni des différences et des processus historiques que l’on trouve dans ce que G. St John nomme « les éco-nations d’inspiration indigène exposées dans les discours du New Age, des mouvements écologistes et éco-féministes ». 796 Ce même auteur constate que les droits que s’accordent les New Agers sur la culture aborigène, et les constructions symboliques et sémantiques parallèles qui en résultent, résistent à l’autorité traditionnelle indigène et la sapent, entraînant « l’érosion » des valeurs culturelles et de la cohésion de la communauté lorsque les jeunes indigènes sont exposés aux interprétations occidentales de leur spiritualité. 797

Cependant, le processus d’hybridation culturelle est inévitable, il est à l’œuvre de tout temps dans toutes les civilisations qui sont en contact, et vouloir figer une communauté aborigène est tout aussi illusoire que raciste (puisqu’il s’agit de faire correspondre le vivant à l’immobilité de la représentation). De plus, la démarche du New Age vers l’ « Autre » est sincère, et n’est pas systématiquement mal réalisée. Face au défi que constituent les relations interculturelles, d’autant plus dans le contexte déséquilibré du rapport entre colonisateur et colonisé, les efforts du New Age de concilier dans son cheminement vers l’indigénisation, conscience politique et historique, partage des luttes, respect de l’autorité indigène et du mode de fonctionnement, ne sont pas à négliger. En cela, le terme « appropriation » peut être repensé, non plus en termes de dépossession, mais en s’appuyant sur son sens premier : action de rendre propre à une utilisation. 798 La culture indigène est repensée dans un contexte de cohabitation. La réconciliation entre colonisateur et colonisé passe nécessairement par une rédemption, à la fois individuelle et politique. Et l’avenir des Etats-Unis sur le plan racial et ethnique implique une réconciliation mutuelle, qui met en jeu des appropriations croisées. Le New Age propose des formes de rapprochement cohérentes – depuis une trentaine d’années, la volonté syncrétique des New Agers, dans les premiers temps naïve et maladroite, s’est affinée grâce aux critiques des observateurs. Des motivations honorables s’accompagnent donc de modes d’action qui rendent justice aux peuples concernés :

‘On the other hand, a great deal of ‘othering’ is conditioned by deep sympathetic awareness, first-hand knowledge and a serious commitment to social alternatives such that the appropriation involves spiritual (e.g. personal belief in spirits, gods and divine cosmos), practical (e.g. diet, medicine, agricultural methods, architecture), social (e.g. public ritual and communal living) and political (actions in solidarity) lifestyle tactics. […] And many alternative lifestylers (often widely ‘travelled’, and who may have themselves, to some degree, ‘gone native’ like Cohen’s ‘existential tourist’ [Cohen 1979]) are as captivated by the religiosity and impressed by the simplistic practicality of the ‘other’ as they are sobered and horrified by the socio-historical contexts and consequences of colonialism. In a period recognised as one of mounting crisis for all of the planet’s inhabitants, wherein a cornucopia of discourses, personal philosophies and nascent political, scientific and cultural agendas have drawn inspiration from the knowledge and practice of others (including indigenes), such cultures have become valorised and defended for their real and/or imagined social/ecological record. 799

Les membres du New Age affirment la nécessité et l’utilité de ce type d’ « emprunts » interculturels dans la société en général, en ce qu’ils développent le respect, encouragent l’établissement d’alliances politiques concrètes, et par conséquent augmentent les chances de survie des cultures indigènes. Ce cheminement est considéré comme d’autant plus légitime qu’il s’apparente au mode de construction du sens post-moderne (cf. supra, Chapitre VIII. C. 1.). La quête identitaire se fournit sur un « marché du sens », où les éléments sélectionnés se prêtent ensuite à toutes formes de bricolage. A la commercialisation et la commodification de la culture indigène (afin de l’intégrer à une logique de marché), s’ajoute le processus de sacralisation qui incite à l’exagération et à l’hyperbole :

‘For the disenchanted of Euro-origin, the world's aboriginal peoples have become the embodiment of the sacred. Indigenes are mobilised to serve varying purposes in different orbits. They are ‘fetishised’ at the global level (Beckett 1994); discursive mediators for the national imaginary (Lattas 1990; Hamilton 1990); and models for developing ‘indigenous selves’ (Mulcock 1997a). 800

Le terme de « fétichisation » attire l’attention sur le glissement (omniprésent dans toute construction symbolique) de la réalité sociale à la représentation. De l’idéalisation d’un « objet culturel » à la lutte pour sa préservation, il n’y a qu’un pas. Cependant, les sociétés humaines vivantes s’accommodent mal de telles logiques, d’autant plus lorsqu’elles sont imposées de l’extérieur. Le dénigrement de toute possibilité d’évolution au nom des traditions et de la richesse des modes de vie constitue souvent une ultime dépossession.

Les velléités préservationnistes occidentales sont en proie au paradoxe selon lequel la volonté de préservation des traditions intervient comme une dynamique nouvelle en rupture avec la tradition. L’aide aux peuples indigènes se matérialise souvent dans une trahison du mode de fonctionnement qui les caractérise. Les alliances inter-culturelles pour la défense des peuples indigènes par exemple, impliquent une modernité incompatible avec les modes de vie ancestraux. Les ONG et les principes de la politique internationale à plus forte raison, s’avèrent soit incompréhensibles pour les autochtones peu habitués au fonctionnement de civilisation technologique et bureaucratique, soit compréhensibles pour des individus déjà impliqués dans la culture occidentale. La compromission dans le monde moderne et occidental, inévitable dès les premiers contacts, s’oppose donc à une « préservation », une reproduction à l’infini des coutumes.

L’analyse des sites Internet permet de repérer un discours sur l’indigénité qui se situe trop souvent sur le plan esthétique, sur le plan symbolique (idéalisation pas toujours fondée), et dans des discours tournés vers les Occidentaux. Certes, une approche esthétique peut être le « premier contact » qui incite par la suite à développer un intérêt plus concret ; et la vertu pédagogique de l’anthropologie culturelle n’est pas à négliger (en termes de tolérance, d’ouverture, par exemple). Mais le New Age n’est-il pas une fois de plus, en train de « parler sur », de « parler à la place de » ? Comme nous l’avons vu plus haut, les sites Internet consacrés aux indigènes sont le locus de discours par et pour des occidentaux (la principale lutte de ces sites semble de faire connaître, souvent par le biais de très belles photos, les spécificités de telle ou telle culture) : les indigènes n’y sont quasiment pas représentés.

Enfin, la représentation que constitue le mythe de l’indigène universel est la principale construction imaginaire responsable du réductionnisme et de la commodification des cultures indigènes. Le « tourisme spirituel » (ou pèlerinage New Age, cf. supra, Chapitre IX. C. 4.), dont les hauts-lieux sont souvent déterminés par les civilisations et les traditions plus que par les paysages, a certes le mérite de mettre l’humain au cœur de son exploration mystique. Cependant, il est fréquemment coupable de réductionnisme universel : ne recherchant que les points communs entre les différentes cultures, il aura tendance à faire des parallèles simplistes, à nier le particulier et le complexe.

Notes
795.

G. St John et M. Niman, People of the Rainbow : A Nomadic Utopia, Knoxville, The University of Tenessee Press, 1997.

796.

G. St John, Alternative Cultural Heterotopia, p. 196.

797.

Id.

798.

Dictionnaire Hachette 2001.

799.

G. St John, Alternative Cultural Heterotopia, p. 193.

800.

Ibid., p. 191