3-5 Un pays fragilisé.

Après avoir été érigée en modèle et qualifiée de « miracle ivoirien », l’économie ivoirienne va entrer dans une phase de crise, permettant à certains d’ironiser sur le « mirage ivoirien ». En effet, à partir de 1960, s’appuyant sur le potentiel naturel ivoirien : vastes espaces forestiers faiblement peuplés au Sud, un climat chaud et humide favorable à l’agriculture de plantations, le nouvel Etat indépendant, a opté pour un modèle de développement fondé sur les exportations de matières premières agricoles fortement recherchées sur les marchés internationaux. Ces ventes agricoles viennent financer les investissements. L’essor des cultures dans le Sud forestier, a exigé la venue d’allochtones, largement favorisée par une politique volontariste (ouverture des frontières, intégration des étrangers, « géopolitique nationale ») du gouvernement du président Houphouët-Boigny. Ce système fonctionne parfaitement jusqu’aux années 80. Les cours mondiaux des productions d’exportation sont très élevés. La redistribution de recettes importantes s’effectue en direction des planteurs (afin qu’ils agrandissent leurs surfaces de production), elle sert également à financer des infrastructures (routes, écoles, équipements sociaux…), elle permet enfin le financement d’un système clientéliste visant à museler les revendications d’une potentielle opposition. La croissance économique est importante (le taux de croissance du PIB a atteint 7% par an entre 1960 et 1980), on parle alors de « miracle ivoirien », dont l’expérience est érigée en véritable modèle de développement par les institutions internationales.

Cependant, la conjoncture se retourne brutalement au début des années 80, les cours des matières premières ne cessent de diminuer…Le gouvernement pariant sur une crise passagère ne va pas changer sa politique de redistribution et va emprunter pour pouvoir continuer à financer la croissance 45 . En 1987, l’Etat cesse le remboursement de la dette, ce qui conduit les institutions financières internationales à suspendre leurs crédits. Dans ce contexte, Félix Houphouët-Boigny déclare, le 9 juillet 1987, la « guerre du cacao » 46 , embargo sur les exportations de cacao visant à faire remonter les cours mondiaux.

Cette « guerre » soldée par un échec, a duré un an et demie (elle prend fin le 2 janvier 1989), le taux de croissance du PIB est au plus bas, le pays très endetté doit accepter les conditions du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale ; il répercute alors la baisse des cours aux planteurs.

La crise économique devient alors une crise sociale… A partir de 1985, les revenus et le niveau de vie moyen chutent de façon considérable, tandis que le chômage et la pauvreté augmentent (à la fois dans les secteurs formels et informels). Pour Alice Sindzingre 47 , « en termes réels, les revenus auraient chuté en moyenne de 45% entre 1979 et 1993 ». La crise a entraîné un fort accroissement des inégalités et du malaise social, celui-ci s’est particulièrement nourri des scandales récurrents sur la gestion des fonds publics.

A ces tensions sociales viennent s’ajouter des tensions foncières. La forte croissance de l’économie de plantation reposait également sur un système extensif : chaque année de nouvelles terres étaient défrichées. Ce système ne peut plus fonctionner à partir de 1990 car il n’y a plus de forêt à défricher. Dans le centre et le Sud-Ouest, les autochtones ont été « submergés » par les vagues de migration, favorisées par la politique libérale d’Houphouët –Boigny pour l’accès au patrimoine foncier ; ils occupent la majeure partie de l’espace cultivé. Pendant la période de croissance de l’économie, les autochtones avaient progressivement mis en place des stratégies d’ascension sociale par l’accès au capital scolaire, nombre d’entre eux étaient devenus fonctionnaires. La montée du chômage, due à la crise (particulièrement dans l’administration), les conduit à revenir dans leur village d’origine. Ils se trouvent alors en concurrence avec les allochtones auxquels ils revendiquent « un droit de préséance sur la propriété du sol » 48 . La crise économique et sociale exacerbe les tensions entre autochtones et allochtones autour du conflit foncier. Plusieurs facteurs permettent d’expliquer cette crise généralisée : tout d’abord la libéralisation de l’économie mondiale (et plus particulièrement la chute des cours des matières premières) ; par ailleurs, les besoins croissants du régime clientéliste (dus à l’augmentation de la contestation intérieure, la généralisation de la corruption), la montée du chômage, la saturation des bassins forestiers du Sud et l’usure du pouvoir liée à la longévité d’un régime vieillissant.

Notes
45.

La Côte d’Ivoire recevait des crédits de la Banque Mondiale depuis 1968 et a signé son premier programme d’ajustement structurel avec la FMI et la banque en 1981.

46.

GOMBEAUD (Jean-Louis), MOUTOUT (Corinne), SMITH (Stephen), (1990), La guerre du cacao. Histoire secrète d’un embargo. Paris, Calman-lévy. La Côte d’Ivoire est le premier exportateur mondial de cacao et détient plus d’un tiers de la production mondiale. Cette position ne sera cependant pas suffisante pour créer une situation de pénurie permettant la remontée des cours, le gouvernement ivoirien n’ayant pas de réserves financières suffisantes.

47.

SINDZINGRE (Alice), (2000), « Le contexte économique et social du changement politique en Côte d’Ivoire », in Afrique contemporaine, 1er trimestre, n°193, p. 33

48.

DOZON (Jean-Pierre), (2000), La Côte d’Ivoire au péril de l’ivoirité. Genèse d’un coup d’Etat. Afrique contemporaine , janvier, n°193, p. 17.