1-2 De l'origine des termes.

« Ethnique » est un mot de la langue ecclésiastique tiré du latin ethnicus. On appelait « ethnè » les païens, les idolâtres, par opposition aux chrétiens et aux juifs. Le sens attribué au terme va se transformer au XVIIIè siècle en prenant une orientation plus conforme à la notion grecque d'ethnikos: peuple ou peuplade. Ethnos, signifie l’appartenance et l’identité s'oppose à Polis qui représente les institutions.

Chez les Grecs, la notion d'ethnos est une catégorie qui fait référence à l’appartenance et à l’identité. Elle constitue même un pôle de la hiérarchisation qui s'est établie entre deux formes principales de sociétés: la polis et l'ethnos. Si la polis (cité-Etat) est une catégorie précisément définie et valorisée, celle où s'accomplit pleinement l'existence des Grecs, la catégorie d'ethnos, au contraire, est un concept flou et dépréciatif. Ainsi que l'explique Will : « [...] le terme ethnos est utilisé par eux [les Grecs] pour désigner les groupements humains de caractères différents et par l'origine et par l'étendue et par l'originalité politique, qu'il s'agisse de l'Hellénisme entier, de grands peuples barbares comme les Perses, des habitants d'une Cité ou de tribus insignifiantes. » 75

Ainsi, dans la « Politique », Aristote utilise la notion d'ethnos aussi bien pour désigner des peuples grecs qui ne sont même pas organisés en villages, comme les Arcadiens, que des Barbares comme les habitants de Babylone. Il y a donc dans le concept d'ethnos, l'idée de segmentarité, que celle-ci soit à l'oeuvre des tribus, dans un « Etat tribal » 76 ou dans un « Etat segmentaire ». Cette conception de l'ethnos comme forme de société à laquelle manquent l'intégration, l'autosuffisance et la division du travail, et, surtout, le concept d’institution, véritables signes distinctifs de la polis, s'est maintenue en latin où le terme ethnicus désigne les païens et dans la tradition ecclésiastique qui nomme ethnè: «  Les nations, les gentils, les païens par opposition aux Chrétiens ». 77

C'est ce dernier sens que relève Mauss dans son texte sur la Nation. Dans sa typologie des sociétés, Mauss réserve une place à part aux sociétés à forme tribale, sociétés encore polysegmentaires par les clans qui y subsistent, mais où la tribu connaît déjà une organisation constante, des chefs au pouvoir permanent, que ce pouvoir soit démocratique, aristocratique ou monarchique. 78

Il faudra attendre la seconde moitié du XIXe siècle, pour que le mot « ethnique » change de sens et soit repris par les théoriciens en référence à une problématique strictement raciale. Dans L'essai sur l'inégalité des races humaines, Gobineau l'emploie conjointement avec les termes race, nation et civilisation, en donnant le sentiment que le mot désigne chez lui, le mélange des races et la dégénérescence qui en résulte. Renan s'inscrira également peu ou prou dans ce courant en distinguant clairement ce qui relève du caractère ethnique et de l'appartenance sociale.

Le premier à introduire la notion d'ethnie dans la langue française sera Georges Vacher Lapouge (géologue, anthropologue social) en 1896. Au moment de l'affaire Dreyfus, il emploiera le terme dans on ouvrage Les sélection sociales. Georges Vacher Lapouge, qui se définit lui-même comme zoologiste, veut éviter de tomber dans la confusion existant entre les races, qu'il identifie par l'association de qualités morphologiques et psychologiques avec les communautés linguistiques et culturelles. Cette définition négative sera reprise dans une séance de la Société d'anthropologie de Paris du 19 juillet 1939 où Regnault définira comme ethnie ou glossethnies les communautés linguistiques pour les distinguer des races. En 1935, Georges Montandon, médecin d'origine suisse, qui, durant la Seconde guerre mondiale, fera partie du Commissariat aux questions juives, reprend les idées de Vacher Lapouge et publie L'ethnie française où il définit l'ethnie comme un groupement naturel comprenant la totalité des caractéristiques humaines ; pour lui l'ethnie englobe la race. Dans un opuscule publié en 1940, intitulé « Comment reconnaître le juif », il définit l'ethnicité comme un élément propre à l'homme et inné. On peut pour synthétiser les travaux de Gobineau, de Vacher Lapouge et de Montandon, affirmer qu'ils ont inscrit la notion d'ethnie en France comme un terme désignant des individus liés par des liens raciaux, culturels et affectifs sans que soit prise en considération la dimension des frontières nationales. Ces auteurs vont également opposer au thème de la dégénérescence celui de la « pureté » et Gobineau convoquera la biologie pour prouver l'existence d'une hiérarchie raciale avec, au sommet de la pyramide, la race des Germains. Dès lors, le métissage est considéré par cette idéologie comme un phénomène qui menace dangereusement la supériorité de l'Occident. Vieillard-Baron rappelle l'influence incontestable de ce paradigme, influence qui sera tout de même tempérée par la guerre de 1870. En effet, l'esprit revanchard qui suit la défaite amenuise les préjugés raciaux à l'égard des indigènes et devant l'urgence et la nécessité de réorganiser une armée forte, un grand nombre d'hommes en mesure d'aller au front sera appelé 79 .

C'est en 1933 qu'en Angleterre le terme d'ethnicité fera réellement son apparition dans le sens large attribué aux groupes ethniques. On le trouvera ainsi dans l'Oxford English Dictionary sous le vocable anglais « ethnicity » associant paganisme et superstitions païennes, mais il est précisé que le terme est rarement employé.

Il faudra attendre les années soixante, avec l'appropriation par les sociologues américains du terme ethnicity, pour que le concept amorce une rupture avec toutes connotations raciales. Un colloque au début des années soixante-dix fera le point sur l'usage et le sens du concept d'ethnicité, les actes publiés en 1975 font entrer le terme ethnicity dans le vocabulaire ethnologique. Dès lors, outre-atlantique, l'ethnicité s’inscrit dans une culture communautariste un peu raciste sur les bords. L’ethnicité est appréhendée positivement, officialisée et institutionnalisée, elle émerge comme un facteur de mobilisation pour une partie des groupes minoritaires qui en tirent un certain nombre d'avantages et de bénéfices.

Notes
75.

WILL (Edouard), (1965) Doriens et Ioniens. Essai sur la valeur de critère ethnique appliqué à l'étude de l'histoire et de la civilisation grecques, Paris, Les Belles Lettres, p.14.

76.

EHRENBERG (V), (1976), L'Etat grec, Paris, Maspero, p. 53

77.

Littré à l'article ethnique.

78.

MAUSS (Marcel), (1969) Oeuvres, t. III, Cohésion sociale et division de la sociologie, Paris, Minuit, p. 580.

79.

VIEILLARD-BARON (Hervé), (1997) « De l'origine de l'ethnie aux fabrications ethniques en banlieues », Migrants-formation, n°109, juin p.30