4.2. Référentialisation – iconicité –référenciation. L’apparition de la figure

Sur les mêmes questions, c'est-à-dire la référentialisation, l’iconicité et la référenciation, Bertrand en parlant de la figurativisation distingue deux niveaux de profondeur : celle de la référenciation et celle de la référentialisation. Il définit ainsi la figurativité :

‘« Le suivi des énoncés correspond à un enchaînement d’images. Chaque sémème restitue une représentation spécifique du monde naturel, lorsque les effets du réel et de vérité se confondent dans l’illusion du « vécu » que nous impose le langage. Ce niveau de saisie de significations, quelle que soit la variété de leurs modes d’agencement lors de la textualisation est celui que l’on désigne en sémiotique par le terme général de la figurativité » 68 .’

Son approche de la figurativité est intéressante, car elle est placée du côté de la véridiction, de la saisie des significations imposées par le langage. L’idée de l’illusion, du vécu, en tant qu’expérience réelle donne une dimension complémentaire au terme polyvalent. Bertrand s’intéresse plus particulièrement à la question suivante : comment les figures sémantiques d’un texte produisent-elles un effet de réalité ? Il apporte à cette question une double réponse :

‘ « Parce qu’elles font référence à un élément du monde (…), mais aussi (surtout) parce qu’elles s’agencent dans le tissu du discours, à d’autres figures qui sélectionnent et confirment la « consistance » virtuelle des premières. La sédimentation sémantique qui se consiste alors s’organise comme un vaste réseau de relations, correspondant aux opérations d’actualisation du sens qu’effectue le lecteur en lisant, ou le spectateur en regardant» 69 .’

La première référence appelée référentialisation externe chez Greimas ou référenciation chez Bertrand conjugue les figures du monde naturel et leur reconstitution dans le discours (relation intersémiotique entre les figures du discours et les figures construites du monde naturel).La deuxième dite référentialisation interne chez Greimas ou référentialisation chez Bertrand concerne les relations intérieures au sein du discours. Contrairement à la thèse selon laquelle les figures se trouvent au niveau le plus superficiel du parcours figuratif, comme un habillage, Bertrand les envisage placées au sein de plusieurs paliers de profondeur :

‘« Des isotopies figuratives sont dès lors susceptibles, non seulement de susciter des impressions référentielles, mais aussi, perdant tout contact avec la référenciation, de structurer de manière très abstraite la signification et de « produire » le niveau profond du discours» 70 .’

Ou encore:

‘« C’est ainsi qu’une même isotopie figurative est susceptible de structurer en raison de la récurrence des schèmes organisateurs, la signification à différents paliers de profondeur du niveau iconique immédiatement appréhensible au niveau abstrait- et de provoquer ainsi un effet de validation mutuelle des diverses « lectures » que le texte propose, à la manière d’une parabole « débrayée » : lecture figurative, lecture philosophico-idéologique.»[ ]« classèmes thymiques (euphorie vs dysphorie) situés au niveau des structures profondes et dont les différents ordres de conversion rendent possible la description des configurations « émotionnelles » et « passionnelles », déterminent l’avènement des catégories descriptives) » 71 .’

Déjà, la mise au point de la figure, traitée non seulement comme un habillage, mais en termes de profondeur et non pas d’abstrait/concret, rend la tâche très intéressante, et offre une dynamique à la notion de figure (elle cache en elle) des termes tels que puissance ou force. La figure s’éloigne ainsi de l’approche décorative ou d’habillage, et acquiert une épaisseur. Loin de son rôle de motif, la figure gagne sur le terrain du rapport du monde avec le sujet. Le rôle du discours déjà évoqué par Greimas (cf. ci-dessus) ne peut qu’être encore plus dynamisé, si on y intègre la notion de figure. Ce serait un monde projeté sur un être profond sous jacent. Les figures du monde naturel apparaissent comme étant le résultat d’un processus progressif de sémiotisation effectué par le sujet. Il s’agit toujours d’un monde, produit d’une construction subjective et projeté sur le monde physique, qui le transforme en un monde de formes signifiantes. Pour parler de la différence entre les deux niveaux — l’unprofond et celui de surface — du monde naturel, Greimas 72 affirme, dans les Conditions du monde naturel, que le monde signifiant est considéré comme forme et non comme substance et que pour parler d’une sémiotique des objets, il faudrait passer à un niveau plus profond et moins événementiel du monde :

‘« Si la non-pertinence du mot en tant qu’unité significative devient chaque jour plus évidente, ce n’est pas en prenant pour point de départ les signes naturels qu’on pourra constituer un jour, comme certains semblent le penser, une sémiotique des objets. Aussi faut-il chercher un autre niveau où se situerait une vision plus profonde, moins événementielle du monde » 73 .’

Le centre d’intérêt se déplace de l’univers superficiel des ‘’signes naturels’’ au monde plus profond des figures :

‘« Au niveau événementiel et accidentel du monde des objets, on aura ainsi substitué un niveau des figures du monde ayant un inventaire fini, donnant la première image de ce que pourrait être le monde signifiant considéré comme forme et non comme substance » 74 . ’

Greimas considère que l’homme ne peut pas avoir accès à l’ontologie, la nature interne des signes (il ne connaît rien sur leur façon de production), mais qu’il peut seulement interpréter leurs relations sémiotiques analysables comme des discours du monde naturel, ce dernier étant conçu comme un « réseau de corrélations entre deux niveaux de réalité signifiante. Le travail d’analyse et d’interprétation sert à transformer le statut des figures du monde, en « objets humains », c'est-à-dire« signifiants pour l’homme » 75 .

Notes
68.

BERTRAND D., « Narrativité et discursivité : points de repère et problématiques », Actes sémiotiques, Documents, VI,59, Paris, EHESS-CNRS, 1984, p. 34.

69.

Ibid., p.35.

70.

Ibid., p.36.

71.

Ibid., p.37.

72.

GREIMAS A.-J., «Conditions du monde naturel » in Langages, no 10, Paris, Larousse, 1968, pp. 3-35

73.

Ibid., p.7.

74.

Ibid., pp. 7-8.

75.

Ibid., p. 5. Nous soulignons.