5.2. La figurativité au sein de la sémiotique visuelle

La thèse de Greimas sur la sémiotique des objets introduit les questions de la perception, de la transformation du monde et de la mise en jeu du sujet percevant. Ces questions seront reprises quelques années plus tard dans De l’imperfection, ouvrage que comme nous avons souligné auparavant, marque un tournement à l’histoire de la sémiotique:

‘« Les problèmes de l’appropriation et de la construction des objets semblent, à première vue, se situer à deux niveaux distincts, celui de la perception et celui de la transformation du monde. S’il n’est plus besoin d’insister sur le rôle primordial du sujet, qui, lors de la perception, va au devant des objets pour construire à sa guise le monde-naturel, la problématique peut néanmoins être inversée en affirmant le « déjà là » des figures du monde qui non seulement, de par leur être, seraient provocatrices, « saillantes » et « prégnantes » (selon la terminologie de René Thom), mais qui, en poussant plus loin, participeraient activement à la construction du sujet lui-même (Levinas). Le retour de pendule, pour redoutable qu’il soit, permettrait peut-être à la sémiotique de dépasser, une fois de plus, les limites qu’elles soient imposées, ne serait-ce que, par exemple, pour s’interroger sur les possibilités d’une esthétique sinon objective, du moins objectale » 82 .’

La problématique sur le monde naturel dans sa dimension sensible et visuelle est traitée à nouveau dans l’article «Sémiotique figurative et plastique » 83 : les « objets du monde », les « objets visuels », les « figures du monde » et les « formes » sont des termes redéfinis dans une perspective visuelle certes, mais qui à notre goût croise et complète le parcours de la relation de l’objet, en tant que référent, ou figure du monde, et l’homme en tant que sujet percevant.

La première distinction effectuée concerne les figures et les objets du monde : la représentation visuelle du monde naturel sur une toile concerne plutôt les figures du monde que les objets du monde, avec lesquels le degré de rattachement est très faible:

‘« A supposer que ce soit des figures (que les traits provenant de différents sens contribuent à constituer), ces figures ne peuvent être reconnues comme des objets, à moins que le trait sémantique ‘’objet’’ (tel qu’il est opposable, par exemple, à procès’’)- qui est intéroceptif et non extéroceptif et n’est pas inscrit ‘’naturellement’’ dans l’image première du monde- ne vienne s’adjoindre à la figure pour la transformer en objet ; à supposer que nous reconnaissions ensuite telle plante ou tel animal particuliers, les significations ‘’règne végétal’’ ou ‘’règne animal’’ font partie de la lecture humaine du monde, et non du monde lui-même » 84  . ’

L’objet visuel résulte du processus de lecture qui attribuera aux figures visuelles représentées sur une toile un investissement sémantique, une sorte de signifié, et transformera ainsi le monde figuré en monde intelligible et donc signifiant. La figure est qualifiée en tant que ‘’représentant’’ de l’objet, tandis que l’objet se situe au niveau de la ‘’reconnaissance’’ de la figure. Le passage de la figure du monde naturel à l’objet signifiant est assuré par la lecture sémiotique, une sorte de mise en articulation des classes et des relations entre les figures :

‘« Une telle lecture iconisante est cependant une sémiosis, c'est-à-dire une opération qui, conjoignant un signifiant et un signifié, a pour effet de produire des signes. La grille de lecture, de nature sémantique, sollicite donc le signifiant planaire et, prenant en charge des paquets de traits visuels, de densité variable, qu’elle constitue enformants figuratifs, les dote de signifiés, en transformant ainsi les figures visuelles en signes-objets 85 ’’)».’

Si dans « Conditions du monde naturel », Greimas parle de la sémiotique des objets, en distinguant les signes naturels et, à un niveau plus profond, les figures, dans « Sémiotique figurative et plastique », il se réfère à un niveau encore plus profond où se situent les signes-objets, issus de la lecture du sujet percevant.

Essayons de schématiser les rapports entre la figure, l’objet et le signe, et le monde naturel rencontrés jusqu’à maintenant :

Le signe-objet se situe au niveau le plus profond tandis que le niveau figuratif est le niveau intermédiaire non sémiotique, mais en même temps moins événementiel et plus profond que celui des signes-naturels. La figure précède le signe-objet, qu’elle représente. Le signe-objet est un terme complexe, ayant en son noyau, une partie qui relève de la figure, du monde naturel, tout en étanten même temps chargé de signification. En d’autres termes, le signe-objet apparaît comme une figure signifiante et devient ainsi intelligible, maniable et signifiant.

Notes
82.

GREIMAS A.-J., Du sens II, p. 13.

83.

GREIMAS A.-J., « Sémiotique figurative et figurative plastique », Actes Sémiotique-Documents, n ° 60, Paris, EHESS-CNRS, 1984.

84.

Ibid. p. 8,9, ou 10 ??

85.

Nous soulignons.