Deuxième partie. L’enracinement des clivages (1914-1929)

Le déclenchement de la première guerre mondiale ralentit l’expansion du spectacle cinématographique, mais ne bouleverse pas son cours. En effet, si les exploitations les plus précaires disparaissent, la plus grande partie des salles de cinéma ouvertes avant 1914 le sont toujours à la fin du conflit, et les nouveaux établissements qui ouvrent leurs portes dans les années 1920 renforcent le caractère hiérarchisé de l’exploitation cinématographique dans l’agglomération lyonnaise.

Cette dernière est plus que jamais caractérisée par la coexistence de grands établissements, situés dans le centre de la ville et sur la rive gauche du Rhône, et de petites salles de proximité installées dans les quartiers plus reculés et les communes de la banlieue. Cette coexistence recoupe celle, au sein de l’exploitation, de professionnels du cinéma et de petits commerçants sans grands moyens et aux carrières précaires, qui ne peuvent guère modifier le cours des choses. Les habitants de l’agglomération lyonnaise se partagent donc entre les établissements prestigieux de la presqu’île et ceux meilleur marché, mais bien moins confortables, de leur quartier.

La profonde inégalité existant entre les salles de cinéma est particulièrement sensible dans le système de circulation des films qui se met progressivement en place. Le faible nombre de copies disponibles pour la région lyonnaise détermine en effet une circulation hiérarchisée des films qui privilégie nettement les établissements les plus importants. Les salles de cinéma du centre-ville et du riche quartier des Brotteaux obtiennent ainsi rapidement les films qui sortent à Lyon tandis que les salles plus modestes, et leurs spectateurs, patientent plusieurs mois. Les règles de circulation conditionnent par ailleurs une certaine spécialisation de la programmation des petites salles de quartier, caractérisée par le passage de films considérés comme spécifiquement populaires et qui n’ont pas intéressé les principales salles de la ville.

Aux cloisonnements culturels générés par le paysage de l’exploitation commerciale se superpose, au début des années 1920, une distinction plus politique des publics. La création d’un spectacle cinématographique initié et soutenu par la ville de Lyon et le développement des séances de cinéma dans différentes paroisses de l’agglomération lyonnaise contribuent aux clivages de la société urbaine.