I. Le cinéma déplace les foules

1) Le spectacle cinématographique maître de la ville

Au cours des années 1930, le cinéma opère une véritable main-mise, par suppression ou absorption, du spectacle vivant en général, et du music-hall tout particulièrement, et s’imposer définitivement comme le principal spectacle de la société urbaine, à Lyon comme en France. Dans la capitale, la part du cinéma dans les recettes de l’ensemble des spectacles passe ainsi du tiers en 1921 à 60 % en 1939 1295 . La progression du cinéma sur les autres spectacles, certes, ne date pas d’hier et l’on peut même dire qu’elle a été continue depuis 1905. Dans les années 1920, les grandes salles de spectacle lyonnaises – à l’exception des théâtres municipaux – étaient déjà en perte de vitesse. Mais, nul doute que le triomphe du cinéma parlant n’ait brusquement accéléré ce processus.

Le cinéma doté de la voix n’a en effet plus de spectacle qu’il ne puisse reproduire, et apparaît désormais comme un concurrent direct du théâtre et du café-concert. Du parlant au muet, se produit un bouleversement des genres, en France comme aux Etats-Unis, et un nouveau débouché pour les artistes et les auteurs de la scène qui, peu à peu, sont enclins à la déserter ou, pour le moins, à lui consacrer moins de temps. Du théâtre, Marcel Pagnol et Sacha Guitry en sont en France les meilleurs exemples. Ce n’est pas d’ailleurs le seul déplacement de leurs efforts vers le cinéma qui pose question, mais le fait qu’ils font des films de leurs pièces de théâtre. Un retour en grâce donc du théâtre filmé 1296 , cher aux films d’Art des années 1908-1914, ce qui peut être gravissime pour les salles de théâtre car leur public peut désormais trouver au cinéma ce qu’il cherche à la scène 1297 .

D’ailleurs, à Lyon, la concurrence exercée par le cinéma provoque l’inquiétude du directeur du théâtre des Célestins, qui n’avait jusque là – à ma connaissance tout du moins – jamais mentionné le 7ème Art dans ses rapports à la municipalité. En 1932, pour justifier ses recettes maussades, il se plaint que la jeunesse déserte le théâtre pour le sport et le cinéma 1298 . L’année suivante, il en vient à comparer les recettes de sa salle avec celles du cinéma de l’Eldorado, afin d’alerter la municipalité de la concurrence directe du cinéma parlant 1299 (d’ailleurs guère visible). La concurrence du cinéma sur le théâtre est d’ailleurs parfaitement symbolisée dans le projet de 1936 – non abouti – de la création d’une classe de cinéma au conservatoire, pour former acteurs, maquilleurs ou costumiers 1300 .

Mais c’est essentiellement le music-hall qui est frappé de plein fouet par l’apparition du parlant, ce sont ses artistes qui véritablement désertent la scène et font les beaux jours du cinéma. La plupart de grands acteurs français – Jean Gabin, Fernandel – sont en effet issus du music-hall, et les artistes renommés reprennent dans leurs films leur personnage, leur figure (Bach, Noël-Noël, Tramel, etc.). Car non content de parler, le cinéma chante et danse, occupant ainsi le rôle spécifique jusqu’alors du café-concert. De nombreux films sont ainsi réalisés autour d’un grand chanteur : Charles Trenet, Mistinguett ou Tino Rossi, dont le premier film, Marinella (P. Caron, 1936), est un véritable triomphe.

Le cinéma prend la place du music-hall et cela s’exprime directement dans la transformation de salles de café-concert en salles de cinéma, plus nombreuses encore qu’elles ne l’avaient été dans les années 1910-14. Le fait le plus marquant de la période, et qui le fut certainement pour les contemporains, est la disparition de la plus prestigieuse et la plus ancienne salle de café-concert de la ville, le Casino-Kursaal. L’établissement est en effet vendu durant l’été 1930 1301 par Edouard Rasimi et détruit complètement un an plus tard pour faire place à la salle Pathé-Natan. Le music-hall n’a alors plus de droit de cité dans le centre de la ville, plus de grande salle où s’exprimer. Les quelques mois de music-hall à la Scala entre septembre 1937 et janvier 1938 apparaissent comme un chant du cygne.

L’exemple du Casino ne constitue pas un épiphénomène : en dix ans, de 1929 à 1939, cinq établissements de spectacle vont laisser place au cinéma, transformation opérée sans rupture du reste dans quatre cas sur cinq par le propriétaire lui-même. Il s’agit de l’Olympia, aux Brotteaux, qui disparaît peu de temps après sa transformation en cinéma, sans doute dépassé par l’arrivée du parlant 1302 , de la salle de la Cigale, cours Lafayette, du petit théâtre de l’Humoristique dans le centre-ville que le propriétaire transforme en cinéma en 1935 1303 , de la brasserie Dupuis, boulevard de la Croix-Rousse, rachetée pour être transformée en cinéma, et enfin, mais non le moindre, le théâtre de l’Eldorado.

Ce dernier est un cas un peu à part. Principale salle de spectacles de la ville après le Casino-Kursaal, ce sont ses propriétaires qui choisissent en 1929 de rouvrir comme cinéma, adoptant d’emblée le cinéma parlant. Jusqu’au milieu des années 1930, l’Eldorado alterne représentations de music-hall et séances de cinéma. Mais l’année 1937 voit la disparition quasi-complète du spectacle vivant : entre septembre 1937 et juin 1938, deux séances de music-hall seulement sont organisées à l’Eldorado, soit 5 % des représentations de la période. A la fin des années 1930, ne subsiste des grandes salles de spectacle lyonnaises que le café-concert de l’Horloge.

Suppression d’un côté, absorption de l’autre : on compte en effet de plus en plus d’attractions, de numéros de chants dans les salles de cinéma. C’est un moyen comme un autre d’attirer une clientèle supplémentaire, notamment les nostalgiques des heures de gloire du café-concert. Au Pathé-palace, l’installation de grandes orgues et l’annonce d’attractions pour le mois de septembre 1933 est accueillie avec un enthousiasme surprenant par l’éditorialiste du Cri de Lyon :

‘« Bravo ! Le public commence à se lasser du cinéma et demande de la variété. A Lyon surtout, les cinémas ont poussé comme des champignons tandis que disparaissaient tous les music-hall, café-concerts ou café-chantants. 1304  »’

Le Cri de Lyon ne s’était jamais manifesté par son grand amour du théâtre, auquel il a toujours préféré le cinéma. Le cri du cœur poussé n’en est que plus révélateur de l’impuissance du public face au déclin du spectacle vivant. Les attractions dans les salles de cinéma caractérisent principalement le Pathé-palace, où viennent se produire de très grandes stars comme Ray Ventura en 1936 1305 ou Maurice Chevalier en 1937 1306 . Mais on trouve également des attractions dans les grandes et petites salles de quartier où se produisent des artistes locaux 1307 .

Le cinéma, spectacle phare à Lyon, acquiert en outre une notabilité importante dans la vie quotidienne de la cité, et ce par de multiples biais. Le premier est la presse : si en 1932, Le Cri de Lyon peut encore déplorer que Le Progrès constitue une forteresse dans la publicité du cinéma 1308 , c’est à ce moment le seul quotidien qui fasse l’impasse : on trouve une page hebdomadaire dans le Lyon Républicain, avec le descriptif des nouveaux films le jeudi, tout comme dans Le Nouvelliste. Au milieu des années 1930, Le Progrès à son tour consacre une page complète au cinéma les jeudis. La place du cinéma dans la presse quotidienne est accentuée par l’insertion de pavés sur les films (images représentant l’affiche ou le titre dans une typographie particulière) à partir de 1933. C’est la direction du Pathé-Natan qui est la première, cela dès son ouverture, à adopter une publicité visuelle. Les autres établissements suivent très rapidement et dès la fin de l’année 1933 le programme des spectacles est considérablement enrichi par les images des films qui – contrairement aux annonces du programme – sautent aux yeux des lecteurs.

La visite de stars de cinéma à Lyon contribue aussi à la visibilité du spectacle cinématographique. Beaucoup d’acteurs sont issus de la scène et entretiennent un rapport privilégié avec le public. Ils n’hésitent donc pas à se confronter aux spectateurs et apparaissent plus accessibles qu’au temps du muet. Il y a ceux qui assurent les attractions au Pathé-palace, dont j’ai déjà parlé, mais nombreux sont aussi ceux qui viennent à Lyon présenter leurs films, aidés en ceci par le décalage des sorties entre les différentes villes de France. Entre juin et août 1933 se succèdent ainsi à Lyon Raimu, Fernandel, et André Roanne 1309 . Entre le théâtre et le cinéma, les Lyonnais peuvent être littéralement submergés par les vedettes de l’écran, comme durant la semaine fameuse du 14 février 1936 où cohabitent Françoise Rosay aux Célestins, Tino Rossi à l’Eldorado et Noël-Noël au Pathé-palace. Plus rares, mais bien réelles, la visite des stars internationales du calibre de Jeannette MacDonald, en visite à Lyon (où elle chante à la salle Rameau) en avril 1933 1310 .

Enfin, la création des Journées lyonnaises du cinéma consacre la place du cinéma dans la ville. Une première manifestation avait eu lieu le 15 octobre 1930 à l’instigation de la presse cinématographique lyonnaise. Cette ébauche préfigurait les 1ères Journées lyonnaises du cinéma qui sont organisées 18 mois plus tard, du 14 au 17 mars 1932 1311 . De nombreuses vedettes (Georges Milton, Henri Garat ou l’inévitable Henri Baudin) participent à l’évènement, ainsi qu’un orchestre estampillé Pathé-Natan, alors que la future salle de la société n’ouvrira pas avant une année. Cela montre assez la part des grandes sociétés dans la promotion de l’évènement. Récupération ? Il n’empêche, la population pendant trois jours vit au rythme du cinéma : un concours de façades est par exemple organisé parmi les salles de cinéma. Selon Le Cri de Lyon, ces journées sont un succès complet, mais le journal est partie prenante.

Illustration 26. Façade actuelle du cinéma Pathé-palace, ouvert en 1933. Le coq, emblème de la société, domine toujours la rue de la République.
Illustration 26. Façade actuelle du cinéma Pathé-palace, ouvert en 1933. Le coq, emblème de la société, domine toujours la rue de la République.

(Collection personnelle)

Elles sont reconduites l’année suivante, du 13 au 16 mars, avec bien plus d’ampleur. Il est vrai que la salle du Pathé-Natan vient d’ouvrir ses portes, et qu’elle profite de ces journées pour faire sa publicité tout en attirant des vedettes de Paris. Le public lyonnais a la primeur de la présentation de dix-huit films, quasiment tous distribués par Pathé, et une trentaine de vedettes (dont Raimu, Simone Simon et Albert Préjean 1312 ) est présente. Les journées se terminent par un banquet présidé par Edouard Herriot et les frères Lumière et un bal dans les salons de la préfecture.

Malgré « l’immense succès », les journées lyonnaises du cinéma ne sont pas reconduites en 1934, très certainement à cause de la crise qui frappe alors l’industrie cinématographique. Il faut attendre 1938, et la date n’est certes pas un hasard, pour que les 3èmes journées soient à nouveau organisées, du 11 au 13 juillet 1313 . Malgré son éclipse, l’évènement que constituent les journées lyonnaises du cinéma illustre à merveille la place qu’occupe désormais le 7ème Art au sein de la société lyonnaise. Le théâtre et le music-hall ont perdu (momentanément) leur spécificité et le cinéma s’impose réellement comme « l’école de la vie 1314  ».

Notes
1295.

FOREST Claude, op. cit., page 51.

1296.

BEYLIE Claude, Une histoire du cinéma français, Paris, Larousse, 2000, pages 59-60.

1297.

Bien sûr, les deux spectacles ne procurent pas les mêmes sensations, ce qui est parfaitement clair pour le public aujourd’hui. Mais pour le savoir, il fallait pouvoir comparer, ce qui ne pouvait se faire avant l’apparition du parlant. Les premières années d’exploitation du cinéma parlant pouvaient donc réellement priver les théâtres d’une partie de leur public.

1298.

AML : 1140 WP 029 : Exploitation du théâtre des Célestins, lettre datée du 2 septembre 1932.

1299.

AML : 1112 WP 018 : Exploitation du théâtre des Célestins, comparaison des des recettes du théâtre avec celles du cinéma Eldorado (1930-1931).

1300.

AML : 1120 WP 032 : Projet de constitution d’une classe de cinéma au conservatoire, 1936.

1301.

Le Cri de Lyon n° 494, 23 juillet 1930.

1302.

Indicateur commercial Henri, années 1928-1930.

1303.

AML : 1179 WP 006 : Dossier du cinéma Paris.

1304.

Le Cri de Lyon n°679, 5 mai 1933.

1305.

Le Progrès, 8 février 1936.

1306.

Idem, 23 janvier 1937.

1307.

Idem, 25 janvier et 22 février 1936.

1308.

Le Cri de Lyon n° 611, 8 janvier 1932.

1309.

Le Cri de Lyon n° 683, 689 et 692 des 2 juin, 14 juillet et 4 août 1933.

1310.

Idem, n° 817, 14 février 1936.

1311.

Idem, n° 675, 7 avril 1933.

1312.

Le Cri de Lyon n° 673, 24 mars 1933.

1313.

Idem n° 931, 1er juillet 1938.

1314.

BOSSENO Christian-Marc, « Le répertoire du grand écran... », op. cit., page 186.