5.3.1. Le langage de la technique comme expression

Nous avions également convoqué des extraits de l’œuvre de Merleau-Ponty pour y puiser quelques concepts ayant traits aux propriétés distinctives du langage : expression de l’être lui permettant de prendre conscience de lui-même à travers son propre discours en prenant le risque de se « lancer » dans une parole nouvelle, inédite, au moyen d’instruments préexistants et partagés 74 . Les résultats du questionnaire sur lesquels nous avons déjà beaucoup travaillé sont assez unanimes en ce qui concerne la position des akidoka quant à leur motivation à pratiquer, nous en conviendrons. La quête identitaire en constitue le cœur : « C'est devenu une quête de soi, une recherche d'identité » (QR_ 75). Certains propos sont encore plus proches dans leur formulation de l’essai de définition que nous venons de donner concernant certaines caractéristiques du langage :« Créer les liens avec moi-même. Exprimer l’ « être ». Répondre à la question qui suis-je » (QR_ 76), ou encore, pour répondre à une question portant sur la possibilité d’utiliser un autre support que l’aikidô pour poursuivre des buts similaires : « Pratique de recherche et d’éveil de la conscience, quelle qu’elle soit » (QR_ 77). Un élément important est à relever : si, pour que l’on puisse parler légitimement de langage en se référant à Vygotski, l’envoi des signes qui forment le message doit être intentionnel, le message lui-même, si l’on s’en rapporte à Merleau-Ponty, n’est nécessairement pas encore totalement conscientisé puisqu’il participe précisément à un processus de conscientisation en cours d’exécution. L’expression de l’être va donc prendre des détours, procéder par images approximatives, par rapprochements, et user largement du registre de la parabole et de la métaphore. Chacun d’entre nous sait probablement, pour en avoir fait l’expérience, que derrière un discours constitué de phrases simples, banales, traitant en apparence d’un sujet anodin, peut être dirigé vers l’autre – et compris par lui – un message extrêmement fort et complexe, tandis que le locuteur lui-même voit le voile qui recouvrait sa pensée profonde s’écarter concomitamment au fil de ses propos. Nous allons donc admettre deux niveaux possibles à la nature du message exprimé : le niveau essentiel où l’expression de l’être demeure obscure à ses propres yeux tant que le message n’a pas été délivré (dans les deux sens du mot)  et le niveau que nous appellerons de traduction pragmatique qui véhicule le premier en en constituant une allégorie … autrement dit, qui dit plus que ce qu’il dit, même s’il semble se cantonner à un registre lexical réduit.

Ces précisions nécessaires apportées, nous allons poursuivre notre analyse en continuant de recouper nos données avec nos modèles conceptuels. Le niveau de l’expression de l’être, tel que nous avons essayé de le circonscrire en soulignant son état de conscientisation encore inachevée, peut encore être relevé dans de nombreuses réponses au questionnaire : « Je situe cette recherche autour d’une possibilité de découverte puis d’expression de sentiments, de buts internes impérieux, mais que je ne qualifie encore pas » (QR_ 78), ou encore : « En aikidô, j’ai ressenti tout de suite un axe qui m’intéressait plus particulièrement : j’ai eu l’impression qu’enfin j’allais pouvoir exprimer une intériorité qui même si elle ne correspondait pas à des critères reconnus pouvait prétendre à une certaine légitimité » (QR_ 79). A ce stade, il est indispensable de noter que ce processus d’émergence de la conscience par la délivrance du langage fonctionne sans doute selon des rythmes très lents, mais qu’il paraît attesté par de nombreux témoignages : « J’ai découvert cette philosophie profonde, j’ai développé une sensibilité pour ressentir quand j’agis en « syntonie » avec moi-même » (QR_ 80), « Je me sens mieux parce que plus moi-même » (QR_ 81), « Mieux faire la part entre ce qui est réceptif (féminin) et ce qui est actif (masculin), ce qui était confus en moi. Renforcer le Yang dont je pense avoir été en « déficit » et mieux me percevoir en tant qu'homme » (QR_ 82). Ces changements profonds dans le psychisme peuvent également vraisemblablement générer quelques « crises » existentielles : « L’ego apparaît d’une façon démesurée souvent à un moment de sa pratique » (QR_ 83). La conscience semble se chercher, se trouver, se perdre à nouveau : « Être et paraître s’équilibrent et se déséquilibrent sans cesse, la conscience de soi étant difficile à maîtriser » (QR_ 84). L’élan qui pousse l’être à s’exprimer au travers du langage peut également être compris ainsi : pour avoir conscience d’exister, il faut des repères à cette existence, un espace pour l’admettre : « A travers la création, se situer dans notre environnement » (QR_ 85). Enfin, le passage du niveau de l’expression de l’être à celui de la traduction pragmatique nous semble pouvoir prendre particulièrement sens lorsque, comme le rapporte fort joliment une aikidoka : « L’envol physique de la chute symbolise l’envol de notre esprit, notre âme, notre pensée » (QR_ 86). L’exemple de la chute s’avère tout spécialement pertinent pour évoquer une certaine liberté éprouvée dans le mouvement, quand la force toute puissante de la pesanteur se trouve annihilée l’espace d’un instant par l’intervention de shite, et fournit de la sorte une image particulièrement lisible et flagrante de l’allégorie. Mais, et ceci est un point central de notre thèse, toute interprétation d’une technique d’aikidô nous paraît également constituer une traduction pragmatique d’une expression de l’être qui cherche à se manifester. En d’autres termes, même si exécuter, correctement et le plus finement possible d’un strict point de vue technique, un kihon représente un objectif à poursuivre, ce n’en constitue par pour autant une finalité, celle-ci, d’ordre existentiel, se cherchant à travers lui et par lui à un autre niveau. En cela, la pratique de l’aikidô manifeste bien la première des conditions qui caractérise le langage, au sens où l’entendait Merleau-Ponty.

Lorsque Jean-François passe du « ce que je savais ou que je ne savais pas faire » au « ce que j’aimais ou aimais moins » pour arriver en définitive au « ce que je suis, qui je suis en aikidô », manifestement il traverse littéralement les niveaux que nous avons évoqués : « Je crois que j’ai montré ce que je savais faire, et j’étais bien dans mes bottes, à savoir, ce que je ne sais pas, ça c’est vu, mais je m’en fous, je m’en fous en fait, parce que ce n’est pas le but. Mais réellement, ce n’est pas une question de but, c’est que moi, intérieurement, avec ça, je suis bien, j’ai montré ce que je savais faire et ce que je ne savais pas faire, là, où il y avait des choses que j’aimais bien, je les ai montrées, là où je ne les aimais pas bien, ça se voyait, j’avais manqué de travail sur certaines choses, où manqué de maîtrise, ça c’est vu, je suis très content de content de ça parce que j’ai l’impression d’avoir montré ce que je suis en aikidô, voilà qui je suis en aikidô » (EE_ 92, Jean-François, p. 36). On notera au passage l’adéquation de ce que rapporte Jean-François avec la théorie de la motivation de Nuttin, à laquelle nous avons eu recours dans la conception de notre grille de lecture de la réalité de l’aikidoka, en observant que le plaisir ressenti n’apparaît pas comme un objectif en soi mais bien comme le sentiment d’approcher le véritable but visé. On ressent cela aussi dans le discours de Patrick : « On en a fait une toute simple sur deux enchaînements de ume no tachi, la première que j’ai faite, c’est celle-là, deux enchaînements de ume no tachi que j’aime bien aussi, parce qu’elle est décalée dans le temps sur les techniques, donc c’est assez plaisant à faire, et la troisième que j’ai faite, c’est une technique que j’ai retravaillée, que j’avais retravaillée ... J’avais retravaillé deux ou trois week-ends avant ... avec Jérôme, on avait retravaillé ume no tachi, que j’adore » (EE_ 93, Patrick, p. 52). Autrement dit, je ne cherche pas le contentement, je cherche à exprimer ce que je suis et c’est parce que j’y parviens que j’éprouve un contentement : « J’ai adoré ce passage de grade pour ce moment là ! pour tout ce qui s’est passé au boken après. Par rapport au fait que j’ai pu montrer ce que j’aime dans le boken, que j’aime dans l’Aiki, et la subtilité que j’aime travailler et montrer, voilà, je ne sais pas si je l’ai bien montrée, mais en tout cas, c’est ce que j’aime, c’est mon mouvement dans l’Aiki, et il se montre là » (EE_ 94, Jean-François, p. 54). Cette idée, ils ne sont pas les seuls à l’exprimer, nous la retrouvons également dans les propos de Gilles : « Oui, j’ai choisi de montrer un principe, je ne sais pas si c’est un principe, mais ... le fait d’avoir deux coupes dans un seul geste, quand on voit par exemple sur une attaque à quatre, quand on coupe, à gauche et à droite, dans un seul geste circulaire à peu près, et donc, voilà, je me rappelle avoir choisi ça, et montré. Je ne savais pas du tout qu’on allait me demander ça. Simplement je sais les choses que j’aime bien faire, que j’aime bien ... […] C’est une chose qui … Je trouve, je peux m’investir vraiment, j’ai la sensation de m’exprimer pleinement en le faisant ! enfin, pleinement ... Si, beaucoup m’exprimer en le faisant ... » (EE_ 95, Gilles, p. 59-60). Les deux niveaux du message sont toujours bien présents, l’un précis, clair, technique, se formule sans véritable effort et détails à l’appui, l’autre, comme nous l’avons montré, se décline de manière beaucoup moins explicite et n’apparaît que sous forme d’un mot-concept qui tente de le résumer : « m’exprimer ».

Et si s’exprimer implique toujours de ressentir un certain plaisir, il y rentre également un certain émerveillement de celui qui s’exprime devant le fait d’y parvenir, et plus spécifiquement devant l’instrument qui rend la chose possible, en l’occurrence ici la technique d’aikidô. De même que l’orateur par un discours habile subjugue son auditoire et, le percevant captivé, ressent en lui toute la « magie » des mots qui lui apportent son pouvoir d’expression, Jean-François ressent la « magie » de la technique d’aikiken :« Le principe, c’était vraiment de rentrer dans l’espace du partenaire, sans qu’il se rende compte que tu rentres, sans générer de défense. […] Donc, il faut baisser le niveau d’énergie, et il faut ne pas montrer de signe extérieur d’agressivité, ou d’action, il faut vraiment que ... c’est le côté que j’adore en aikiken, c’est la magie, c’est une forme de magie, tu rentres, le partenaire ne s’en est pas aperçu, voilà ! Donc j’ai montré ça » (EE_ 96, Jean-François, p. 61). Cet extrait d’entretien, ainsi que le précédent, concernent une épreuve particulière de l’examen de passage de grade auquel il se rapporte : démontrer un principe à travers une technique et non pas uniquement la technique en soi. Ce qui nous amène à envisager un autre niveau intermédiaire entre l’expression de l’être et le message allégorique qui la traduit pragmatiquement, le niveau relatif aux principes. Ce plan appartient tout à la fois à l’individuel et au collectif. Un principe se distingue en effet de la technique en elle-même par son degré d’abstraction qui l’apparenterait davantage à l’expression de l’être, telle que nous l’avons évoqué avec toutefois une spécificité que lui confère la dimension didactique propre à un enseignement, mais il ne peut par contre se circonscrire à l’échelon du singulier. Il appartient en propre à l’objet « aikidô » vu en tant qu’objet culturel et construction intergénérationnelle traduisant une certaine lecture de la réalité et une certaine conception de l’universalité, chaque coauteur ayant apporté sa pierre à l’édifice commun et s’étant appliqué à assimiler l’œuvre de ceux qui l’ont précédé. Il n’est donc pas au départ une expression personnelle de l’être spécifique mais il a pu le devenir par intériorisation, annexion, incorporation, auquel cas, si le processus est entièrement achevé, il ne se différencie plus vraiment de l’expression de l’être. En revanche, le processus peut n’être que partiellement accompli et, dans l’occurrence, ce niveau a une existence propre. Quoi qu’il en soit, la difficulté d’exprimer sur demande un principe à travers une technique nous semble par conséquent du même ordre, ou peu sans faut, que celle qui consiste à exprimer son propre message existentiel. Nous sommes toujours devant un problème de traduction de l’impalpable en du concret que le Maître identifie face à l’embarras qu’éprouvent les impétrants à mettre des mots sur leurs actions : « C’est-à-dire que j’ai peut-être aussi demandé quel est le principe pour qu’il se rende compte que ce qu’il montrait ne créait pas l’évidence, enfin ne faisait pas l’évidence du principe. Le groupe est susceptible, capable normalement de détecter la manifestation technique d’un principe et si ce n’était pas le cas, si les gens ne pouvaient pas répondre, ça veut dire que ça n’était pas suffisamment bien exécuté, suffisamment bien mis en évidence […] Pas suffisamment didactique, c’est exactement ça. C’est-à-dire que c’est un des gros paradoxes. Faire une technique, c’est faire une technique mais maintenant faire une technique pour que le principe qui la sous-tend soit vu, c’est autre chose que faire une technique. C’est encore … C’est autre chose. C’est une des grosses difficultés de l’enseignement d’un geste […] Ils étaient en difficulté par rapport à ça puisque le geste s’est produit dans un cadre de référence à un moment donné. Enfin, tout geste se produit dans un cadre spatio-temporel défini et là, le fait qu’ils aient à démontrer non pas seulement le geste mais le principe didactique qui est derrière, fait qu’il faut qu’ils mènent deux cadres de référence en même temps et ça, ce n’est quand même pas facile en examen. On est un peu … On est en direct avec l’examinateur et on a cette confrontation avec soi-même qui ne laisse pas beaucoup de place pour gambader entre différents cadres, différents paradigmes intérieurs. Donc c’est vrai que bon, c’est une véritable difficulté mais pour des gens qui passent un examen de ce niveau, c’est important aussi que la question soit posée parce qu’il y a la didactique qui définit un comment faire mais aussi un comment être qui est fondé sur un principe qui est la liberté. Ce qui n’était sûrement pas montré, c’était le suffisamment de détachement, il n’y a sûrement pas suffisamment de détachement pour que ce soit visible, pour que l’action devienne lisible, analysable entre guillemets. Il faut pouvoir se déconnecter pour que … Il ne faut surtout pas être réactif » (EE_ 97, Maître, p. 60-61). Le puissant atout que possède le discours parlé et écrit est de pouvoir alterner à l’envi emploi de concepts et d’exemplifications, permettant un double éclairage explicite du message. C’est d’ailleurs ce que nous nous efforçons de réaliser ici. Sur un tatami, le pratiquant doit pouvoir être capable d’émettre ce qu’il à transmettre uniquement par le truchement de l’action, de l’exemple concret. Le parallèle que nous utilisons, entre l’orateur et l’aikidoka, entre le mot et la technique d’aikidô, nous a semblé très utile dans la démonstration ce que nous venons de traiter mais il peut encore s’étendre à d’autres situations.

Ainsi, lorsqu’une thématique le touche trop, semble l’impliquer beaucoup trop, pénétrer trop profondément son jardin secret, notre orateur modèle va bien entendu ressentir de la gêne à s’exprimer et montrer scrupules et réticences à le faire. Et bien, il peut en être de même pour un aikidoka, Guillaume en fournit un exemple : « Je me suis mis en retrait un peu, pas physiquement, mais vraiment, je me suis fermé un peu sur ce truc là, et au moment où ça aurait du être mon tour, je n’avais pas encore de principe, et je crois que c’était ça, c’était la chose qui joue, vous plait dans l’aikidô, ce pourquoi vous faites de l’aikidô ? […] Quelque chose qui est démontrable ... enfin, c’était intime, ça me paraissait bien intime comme question, et j’étais un petit peu gêné » (EE_ 98, Guillaume, p. 73). En revanche, d’une manière similaire à notre discoureur qui se voit ravi d’amener et de traiter d’un sujet peu courant où il peut faire preuve à la fois d’excellence et d’originalité, à sa propre satisfaction comme à celle de ses auditeurs, le pratiquant peut avoir le souci de personnaliser son intervention, la parapher en quelque sorte, la certifier conforme à lui-même dirons-nous en nous rapportant à ce que nous évoqué il y a peu, comme en témoignent Patrick : « Comme on l’avait beaucoup travaillée avec Gilles et Jean-François, ils m’avaient dit, mais de toute façon, avant le passage de grade, ils m’avaient dit, de toute façon toi, Patrick, tu nous a montré des choses, et je suis sûr que tu vas nous sortir des choses que tu ne nous a jamais montrées ... et, il s’est avéré que ... à ce moment là… » (EE_ 99, Patrick, p. 52), et Jean-François : « Je l’avais travaillé un peu avec Patrick, mais on n’avait pas travaillé ce kihon en particulier, moi je l’avais travaillé tout seul, en fait, la forme, lors de la préparation, on s’était tous gardé un peu des atouts, je crois que tu gardes, tu partages 99% mais tu t’en gardes un bout pour montrer que tu fais des choses qui sont propres aussi à toi, qui sont valorisantes pour ce que tu as montré. Et ça, ça faisait un peu partie de ... comment dire ... tu sais de la carte que tu sors ... » (EE_ 100, Jean-François, p. 74). Mais, pour continuer notre étude parallèle, nous savons qu’un discours brillant nécessite un certain état d’esprit de la part de celui qui le prononce, que le plus talentueux des avocats d’une cause a ce qu’on appelle des jours avec et des jours sans. Cela n’est pas sans rapport avec les émotions d’arrière-plan telles que les décrit Damasio. Quoi qu’il en soit, l’aikidoka doit également faire face à ce type de problème. Témoin Catherine : « Non, je n’étais pas énervée, non, j’étais très calme, trop calme, trop calme, voilà […] Trop calme, c’est comme si, je me rappelle, David attaquait vraiment fort et tout, et j’avais l’impression de ne pas vraiment répondre à ses attaques » (EE_ 101, Catherine, p. 13). La différence peut-être tient dans le fait que l’émotion d’arrière-plan fondamentale sur laquelle rappelons-le se construisent toutes les autres, primaires et sociales, peut varier conséquemment avec le temps à l’intérieur du même examen de passage de grade. Lorsqu’on se rapporte à ce que nous avons admis concernant le rôle des émotions dans la pratique de l’aikidô, on comprendra toute l’importance du fait sur l’expression du pratiquant. C’est toujours Catherine qui parle : « J’aurai voulu tenter autre chose, Ce n’est pas sorti […] Fatiguée, un peu… Pas dans l’énergie de l’aikiken […] A la fois en terme de variété technique, j’aurais aimé, je pense, montrer plus de choses différentes, à la fois en terme de présence, simplement de présence […] Oui, ça m’échappait un peu, ça m’échappait un peu » (EE_ 102, Catherine, p. 13). Mais l’émotion n’est pas la seule en cause dans l’état d’esprit du moment, une fois encodée elle devient sentiment mais à ce stade, la psyché est intervenue, a brouillé les cartes : « Le Maître m’avait dit, quand il m’a appelé : tu feras kaishi, bon, tu me fais une belle démonstration de kaishi […] Et après, il m’a dit, bon : tu travailles avec les armes, c’était accessoire, c’est bon. Il m’aurait dit, tu feras une belle démonstration d’armes, peut-être … J’aurai réagi différemment, je ne sais pas […] D’ailleurs, je voulais me préparer, et… j’avais oublié mes armes ... » (EE_ 103, Catherine, p. 13). Le langage de l’aikidô connaît lui aussi les actes manqués. Heureusement, comme nous l’avons dit, émotions et sentiments peuvent évoluer rapidement et, quelques minutes plus tard, intervenir de manière beaucoup plus positive sur le déroulement de l’action : « Ah ! ça allait… Je me suis éclatée ! […] Pourtant, j’ai fait des variantes, par exemple, dans la forme de kaishi, il y a un court et un long, j’ai un peu mélangé les deux, non ? » (EE_ 104, Catherine, p. 19). La partie inédite nécessaire au rituel comme au langage, tant est que le premier ne puisse pas prétendre à constituer légitimement une catégorie du second, a débordé sur la forme, signifiant ostensiblement de la sorte sa présence. De plus, le contentement, que nous pouvons nous représenter comme le « baromètre » de l’approche du but « expression », entérine le fait. Il y a bien entendu relation directe entre exigence d’inédit et expression de soi d’une part et émotion et sentiment d’autre part. S’exprimer en tant qu’être unique ne peut qu’être spécifique et particulier et les moyens qu’il faut mettre en œuvre pour ce faire mobilisent nécessairement la globalité de cet être, corps et pensée, par conséquent émotions et sentiments. Nous parlions du sentiment de s’exprimer pendant l’examen, nous pouvons parler du sentiment de s’être exprimé après celui-ci. Pour Guillaume, c’est d’une problématique qu’il a littéralement accouché : « Et finalement, je crois que c’est ce qui est ressorti du passage de grade, j’avais l’impression que tout le passage de grade avait été construit là-dessus ! Qu’est ce que vous allez faire avec l’aikidô ? Comment vous allez le développer ? Comment vous allez l’enseigner ? » (EE_ 105, Guillaume, p. 77). Jean-François, pour sa part, revient sur son sentiment d’avoir vraiment pu exprimer ce qu’il était mais qui n’est pas sans conséquence profonde sur son état interne : « Oui. Ça fragilise d’une certaine façon, je me sentais fragilisé, contrairement au quatrième dan où j’étais ... Je me sentais, mais, super fort, au cinquième dan, je me sentais ... comment ? Moi ! Vraiment moi, bien dans moi, et avec ma sensibilité qui est par moment un peu exacerbée et qui fait que j’ai du mal à me plonger comme ça dans le ... J’ai besoin de temps, voilà, ça résume bien » (EE_ 106, Jean-François, p. 79). Pour nous résumer, nous dirons qu’il nous semble maintenant établi que l’aikidoka parvient bien à exprimer son être à travers sa technique mais que des paramètres internes, qu’ils soient issus du corps sous forme d’émotions ou de la psyché par son influence dans la construction des sentiments, interviennent dans le succès ou non de cette démarche. Mais, dès ce premier stade d’émission et avant d’envisager la phase de réception, le rôle de son partenaire va être capital. Le Maître nous en livre un exemple lorsqu’il évoque le travail de Jean-François avec Paolo : « Il a une connaissance qui est très bonne, c’est un bon pratiquant mais il n’a quand même pas la technicité de Guillaume. Il n’a peut-être pas autant de travail sur le sujet et puis Paolo, lui, c’est un attaquant qui est fort, qui amène des choses un peu fortes, un peu dures parfois, avec une certaine inertie entre guillemets, enfin une part d’opposition importante. Donc, pour Jean-François, c’était un petit peu difficile déjà de s’exprimer. Il y avait moins de liberté » (EE_ 107, Maître, p. 28). Le message, dès sa conception, est conditionné par le receveur potentiel. Par le langage, nous exprimons pour nous connaître, pour savoir qui nous sommes, ce que nous sommes, mais nous exprimons bien sûr pour communiquer avec autrui et le retour qui nous en est fait participe de plein droit à cette connaissance de nous-mêmes ; ce que l’autre va émettre à son tour dans notre direction constitue même, selon Vygotski, la clef, la condition sine qua non de l’émergence de notre conscience.

Notes
74.

D’après les citations de Merleau-Ponty, chapitre 3.1.1. « De l’aikidô en tant que langage et système d’analyse retenu pour son étude »