III.2.b. L’inondation exceptionnelle du Rhône

Dans le lit du Rhône, les hauteurs atteintes par l’inondation ont partout dépassé les niveaux de 1840, en moyenne de 42 cm (la différence minimum mesurée sur les quais de la rive droite a été de 25 cm au droit du pont Lafayette, la plus forte a été de 59 cm en aval du pont Morand).

Dans la traversée de Lyon, en rive droite, les eaux ont longé le mur de soutènement du cours d’Herbouville, envahissant ensuite tous les quais de l’aval de la place Saint-Clair (située au débouché du pont du même nom) au pont de l’Hôtel-Dieu (quais de Saint-Clair, de Retz, de Bon Rencontre) : seules les têtes de pont émergent. Entre le Pont Morand et le Pont de l’Hôtel-Dieu, l’inondation est presque complète sur la moitié est de la Presqu’Ile. En 1840 déjà, ce secteur avait été particulièrement touché, ce qui tendrait à confirmer le rôle une nouvelle fois joué dans ces situations paroxystiques par la microtopographie héritée des paléochenaux. On a relevé la cote de 1,55 m au carrefour des rues Grolée et Ferrandière, soit 25 cm de plus qu’en 1840. La crue du Rhône ayant été plus forte de la précédente, l’inondation a submergé les terrains restés au sec à l’époque : l’îlot des actuels palais et place de la Bourse ainsi que la moitié nord de l’Hôtel-Dieu et la rue Bourg Chanin (actuelle rue Bellecordière longeant l’hôpital en arrière du quai). De la même façon, le secteur de Bellecour a été à nouveau inondé par le refoulement à partir des bouches d’égout, mais le débordement du Rhône y a été là aussi plus étendu : toute la moitié est de la place Bellecour, recouverte par 70 cm d’eau environ, la majeure partie de la place de la Charité et de la rue du même nom, la rue Joseph (Auguste Comte) et l’entrée de l’avenue de Bourbon (V. Hugo) ont été touchées.

A l’aval du pont de l’Hôtel-Dieu, la ligne de quai est insubmersible, excepté deux lacunes dans la chaussée Perrache d’où les eaux débordent presque jusqu’au cours Charlemagne, entre l’emplacement de la future gare et le cours Bayard. Les autres terrains inondés dans la partie méridionale de la Presqu’Ile l’ont été par débordement indirect. Derrière Bellecour, le quai de la Charité a été envahi en plusieurs points à partir des bouches d’égout : entre l’Hôpital de la Charité et la place Groslier (Gailleton), dans la cour des Trois passages et à l’entrée de la rue de la Reine (Franklin). A Perrache, tous les secteurs non encore remblayés ont été touchés : en amont de la gare d’eau, les rues sont restées hors d’eau tandis que toutes les parcelles, mis à part les terrains ayant accueilli la prison, une caserne et les abattoirs, ont été noyées. A l’aval, presque toute l’extrémité méridionale a été inondée en arrière du cours Perrache, qui, on l’a déjà dit, s’est révélé insubmersible.

En rive gauche, la violence de l’inondation dans la plaine et le niveau atteint par les eaux furent aggravés par l’effet de barrage temporaire de la digue des fortifications : à hauteur du cours Lafayette juste en amont du boulevard des fortifications, les eaux se sont accumulées  à 1,75 m au-dessus du niveau observé au même moment dans le Rhône au droit du pont Lafayette, dépassant ainsi de près de 2 mètres (1,95 m exactement) le niveau atteint en 1840. Après la rupture du batardeau du fort des Brotteaux, la pente créée par ce différentiel a entraîné la formation d’un véritable torrent, dont les vitesses s’approchaient en certain points de celles observées en lit mineur. Mais bien que la crue de 1856 soit montée bien plus haut que celle de 1840, le champ des deux inondations eut un périmètre voisin : dans les deux cas, les eaux se sont avancées dans la plaine jusqu’au pied des balmes viennoises et de la terrasse de Villeurbanne, et ont épargné les habitations situées sur les « mollards » (en 1856, ces derniers ont conservé une revanche d’environ 50 cm sur le niveau maximum atteint par les eaux). Dans le quartier des Brotteaux, un plus grand nombre de secteurs a été épargné, du fait du développement des remblais depuis l’inondation de 1840 : ainsi, la partie amont du quai d’Albret, de la Redoute du Haut-Rhône jusqu’à la rue Duquesne, et l’ensemble des rues adjacentes : les avenues de Noailles (actuelle av. Foch), de Grammont (rue Vauban) et de Créqui, les rues Barrème et du Commandant Faurax. Plus à l’est, la portion de la rue Elisabeth (Garibaldi) allant de l’avenue Duquesne à la rue Tronchet émerge elle aussi des eaux. On peut également remarquer l’extension du remblai du cours Morand : ce dernier et la place Louis XVI étaient déjà hors d’eau en 1840, mais cet îlot insubmersible a été prolongé vers l’est jusqu’à la rue Elisabeth, et étendu vers le nord au-delà de la rue Tronchet. Dans les autres quartiers en revanche, l’inondation a été complète, y compris sur les terrains que la crue de 1840 n’avait pas atteints, à l’exception de la tête du pont Lafayette, du cours des Brosses, de la gare de La Mouche et des bastions militaires, hormis le fort et la caserne de la Part-Dieu. Enfin, la partie amont de la digue de la Vitriolerie, rehaussée après 1840, conserve une revanche de plus de 50 cm. La digue des Brotteaux fut submergée sous 20 à 45 cm d’eau.

Comme pour la crue de 1840, les cotes maximales atteintes en plusieurs points ont été relevées après enquête par les services de la voirie de la ville de Lyon, et donnent une idée de l’ampleur de la submersion et des zones les plus exposées (fig. 29 p. 145) :

  • 83 cm à l’est du village de Vaulx-en-Velin, au Fontanil (28 cm de plus qu’en 1840)
  • 1,72 m route de Vaulx au niveau de la digue de surverse, à la limite entre Vaulx et Villeurbanne (14 cm > 1840)
  • au moins 1,5 à 1,7 m d’eau aux Charpennes, dans l’actuelle rue Gabriel Péri (1m > 1840)
  • 1,3 m à la ferme de la Tête d’Or (45 cm > 1840)
  • 2,1 m chemin de Bellecombe (1,53 m > 1840)
  • 2 m à la ferme de la Part-Dieu, non loin de la gare actuelle (58 cm > 1840)
  • 1,7 à 1,8 m dans le quartier de la Villette : 1,8 m chemin du Sacré Cœur (1,13 m > 1840), 1,7 m rue de Chartres (1,1 m > 1840)
  • les quartiers densément peuplés de la Guillotière et de la Buire sont recouverts par plus de 2 mètres d’eau : 2,1 m rue de la Vierge (44 cm > 1840) et dans la Grande rue de la Guillotière (61 cm > 1840), 2 mètres chemin de la Buire (38 cm > 1840)
  • 86 cm au château de la Thibaudière (47 cm > 1840), à l’angle des rues d’Anvers et de la Thibaudière
  • Le long du chemin de Gerland : 33 cm face au château (21 cm > 1840), 80 cm à la ferme d’Ainay (13 cm > 1840), qui n’existe plus aujourd’hui mais se situe à l’emplacement du port Edouard Herriot, au sud de la rue la Dole

On ne peut que remarquer les grandes variations des différences de niveau entre 1840 et 1856 : de 13 à 33 cm seulement à Gerland et jusqu’à 1,53 m chemin de Bellecombe, à l’est du fort des Brotteaux. Comme on l’a déjà évoqué, les écarts les plus forts se situent à l’extérieur de la ligne des fortifications, en particulier à l’amont et aux abords du fort des Brotteaux, c’est-à-dire là où l’accumulation en arrière de l’ouvrage a été telle qu’elle a fini par faire céder la digue-promenade construite après 1840.

Selon les chiffres avancés par Pardé, l’inondation a noyé près de 200 000 hectares dans l’ensemble de la vallée du Rhône. La Saône et ses affluents ont recouvert 61 000 hectares (Pardé, 1925). D’après nos calculs, le Rhône a noyé près de 9 570 ha de Jons a Ternay ; un quart de cette superficie correspond à l’inondation des communes de Lyon et Villeurbanne : presque 990 ha à Villeurbanne (soit les 2/3 de la superficie communale), et 1585 ha dans la commune de Lyon (1/3 de la superficie communale108). La Saône quant à elle a inondé environ 380 ha dans la commune de Lyon (contre plus de 460 ha en 1840).

Photo 8. L’avenue de Saxe sous les eaux en 1856
Photo 8. L’avenue de Saxe sous les eaux en 1856

(source : AML 3PH00597, photographie L. Froissard)

Notes
108.

La superficie de Lyon intègre ici les anciens faubourgs de Vaise et la Guillotière ainsi que le territoire de St-Rambert qui à l’époque était une commune distincte de celle de Lyon.