Conclusion de la première partie

Section I. L’approche par les capabilités commence à faire école

Les remises en cause fortes des approches économiques de la pauvreté, des inégalités et du développement établies par Sen ont eu un impact notable, bien qu’il ne concerne encore qu’une minorité d’économistes. Les considérations dont il a fait preuve envers les personnes les plus démunies ont amené un certain nombre de ses lecteurs à s’engager dans le programme de recherche qu’il propose. Sa contribution économique et philosophique sur des questions ayant une pertinence théorique et politique majeure, ainsi que son style de communication « courtois, assidu, persistent et dialogique » (Gasper, 1999, p. 1) a progressivement mobilisé un réseau important de chercheurs et de praticiens travaillant dans sa lignée. À cet égard, Sen semble avoir été assez adroit concernant le choix de ses lieux d’enseignement 147 , de recherche et de publication 148 , lui assurant une diffusion large et solide de ses idées. La diffusion de son approche a été d’autant plus large qu’en dehors de la sphère académique, il s’est impliqué dans des organisations internationales telles que l’Organisation Internationale du Travail, l’Institut Mondial de la Recherche pour le Développement Économique, l’Organisation des Nations Unies. En outre, il a su présenter ses théories normatives et explicatives en leur donnant un caractère de programme de recherche, plutôt qu’un caractère définitif et complet.

Depuis 2001, une conférence internationale a lieu chaque année 149 rassemblant les chercheurs de divers pays travaillant sur les aspects théoriques ainsi que sur les aspects plus techniques de l’approche par les capabilités. Un certain nombre de travaux ont pour objet de rendre opérationnelle l’approche de Sen et de présenter les résultats obtenus dans plusieurs domaines. À cet égard, il nous semble que deux contributions se distinguent et représentent assez bien la manière dont l’approche par les capabilités de Sen commence à faire école. Nous faisons références ici aux travaux économiques de Sabina Alkire et Ingrid Robeyns. La première a soutenu en 1999 une thèse de doctorat à l’Université d’Oxford intitulée Operationalizing Amartya Sen’s Capability Approach to Human Development: A Framework for Identifying Valuable Capabilities — thèse réalisée sous la direction de Frances Stewart et John Finnis (Alkire, 2002, p. vi). La seconde a réalisé une thèse de doctorat, intitulée Gender Inequality: A Capability Perspective, à Cambridge sous la direction de Sen lui-même entre 1998 et 2002 (Robeyns, 2006, p. 1). Toutes deux n’ont de cesse depuis leurs recherches doctorales d’appliquer, de compléter et de promouvoir l’approche par les capabilités de Sen, étant certainement parmi ses interlocutrices privilégiées. En septembre 2004, elles ont contribué à créer l’« Association pour le Développement Humain et la Capabilité » 150 dont l’objectif est de « promouvoir une recherche de haute qualité dans les domaines interconnectés du développement humain et de la capabilité » (HDCA, 2006, p. 1), et dont Sen fut président deux ans, avant de passer la main à Nussbaum.

Dans un ouvrage publié en 2002, Valuing Freedoms, Alkire propose un exemple d’application de l’approche par les capabilités de Sen pour évaluer trois programmes d’organisations non gouvernementales visant à réduire la pauvreté au Pakistan. Sur la base d’un travail de terrain, elle montre qu’une évaluation coût-avantage s’intéressant seulement aux changements matériels ou financiers ne rend pas compte des changements concernant un grand nombre de capabilités comme l’estime de soi. En ce sens, les projets des ONG qui ne sont pas viables d’un point de vue économique étroit peuvent cependant mener à de nombreux changements non matériels bénéfiques dans la vie des plus démunis. Son interprétation et son application de l’approche de Sen est intéressante, et se fonde sur l’ensemble des écrits de Sen — ce qui rejoint notre perspective qui ne se limite pas aux seuls écrits traitant spécifiquement des capabilités et des fonctionnements.

Alkire (Ibid., p. 174) propose trois interprétations concernant l’intérêt des « capabilités de base » pour une évaluation sociale :

évaluer l’extension des fonctionnements généraux de base qui sont des pré-requis pour être en mesure d’exercer des capabilités de valeur ;

évaluer l’extension des fonctionnements de base sur l’hypothèse que près de 100 % des personnes choisiraient de les réaliser si elles en avaient la possibilité ;

évaluer l’extension des capabilités de base des gens.

La troisième interprétation semble plus fidèle à l’approche par les capabilités défendue par Sen mais, pour elle, chaque interprétation peut être défendable dans ce cadre. D’après notre lecture de Sen, il nous semble aussi que ces interprétations sont cohérentes avec l’esprit de l’approche bien qu’elles ne l’épuisent pas. Cependant, il s’agit là, et Alkire (Ibid., p. 195) le précise bien, d’une application en lien avec l’évaluation de la pauvreté absolu ce qui explique la concentration sur les fonctionnements ou les capabilités de base. En outre, si l’identification des besoins et des intérêts humains basiques peut être réalisée à un niveau général, leur spécification doit émerger à un niveau inférieur qui est celui du contexte particulier de l’évaluation, généralement par la discussion avec les personnes concernées.

Notons que si la troisième interprétation est privilégiée, cela signifie que l’objectif est de développer une capabilité de choisir à long terme. Pour Alkire (Ibid.), cette option interdit toute coercition dans l’exercice des fonctionnements, mais aussi toute initiative de renforcement systématique des fonctionnements. En revanche, à court terme il est possible d’évaluer et de promouvoir certains fonctionnements instrumentaux pour l’atteinte de cet objectif. Enfin, l’objectif d’égalité des capabilités de base ne doit pas compromettre la capabilité de jouir de « modes d’être et de faire » non basiques mais valorisés :

‘Lorsqu’il y a des conflits ou des « cas difficiles » — par exemple lorsqu’on peut satisfaire les besoins basiques seulement en nuisant aux autres capabilités — cela peut seulement être résolu par un jugement de valeur — impliquant si possible les participants. La « capabilité de satisfaire les besoins humains de base » ne doit pas nécessairement diminuer les autres capabilités. (Ibid.)’

De fait, pour ses trois études de cas, Alkire ne s’est pas limitée à l’évaluation des capabilités de base, comme la santé, l’éducation, la participation politique, les opportunités d’emploi ou l’espérance de vie. À partir de sa méthode participative, il est apparu que l’ensemble des capabilités de valeur, même pour les femmes très pauvres, inclut souvent de manière importante d’autres capabilités : « le revenu tangible des activités, et leurs effets conséquents sur la vie, la santé et la sécurité économique n’étaient jamais considérés comme les impacts les plus importants par les participants » (Ibid., p. 234). En ce sens, elle est allée plus loin que Sen lui-même, qui dans ses travaux empiriques s’est principalement concentré sur les capabilités de base, et même pire sur les données disponibles concernant ces capabilités de base — tout en recommandant la mise au point de données meilleures et d’analyses empiriques solides sur d’autres variables. En effet, elle montre que si elle s’était préoccupée uniquement des capabilités de base fréquemment mobilisées par Sen 151 , une activité mise en place par Oxfam comme la culture des roses n’aurait pas un résultat impressionnant à cet égard. Cependant, sa perspective consiste à s’intéresser à l’impact de ce type d’activité sur les capabilités importantes pour les personnes concernées. Or, il s’avère que ce projet a eu des impacts que d’autres projets n’auraient pas eu et qui peuvent être très significatifs en ce qui concerne les fonctionnements auxquels les femmes touchées accordent de la valeur : elles ont-même choisi le projet, après avoir étudié les options et évaluer les risques inhérents à chacune, développant et exerçant ainsi une certaine qualité d’agent ; elles considèrent cette activité comme ayant une valeur à la fois sur le plan esthétique et sur le plan social ; leur statut social s’est vu amélioré, puisque les visiteurs d’Oxfam et d’autres organisations viennent rencontrer non pas le propriétaire de la terre ou le leader religieux, mais le « groupe des cultivatrice de roses » (Ibid., p. 85).

Partant, Alkire souligne l’importance de ne pas avoir une idée préconçue des capabilités importantes qu’une initiative de développement doit chercher à favoriser. C’est pourtant un travers fréquent des institutions de développement comme l’illustre le cas de la Banque Mondiale qui réduit sa lutte contre la pauvreté aux seules dimensions de l’éducation, la santé, l’alimentation, la consommation, et les équipements collectifs, négligeant du même coup tout ce qui touche aux relations humaines, aux arrangements esthétiques, à la religion, à la culture, ou au sens du travail (Ibid., p. 27). Selon l’interprétation d’Alkire, si l’on cherche à évaluer la manière dont un projet, une politique ou une institution améliore la capabilité globale des personnes, il est nécessaire d’identifier tous les impacts — positifs ou négatifs, tangibles ou intangibles, quantifiables ou qualitatifs — des initiatives de développement sur ce qui a de la valeur aux yeux des gens 152 . Ce n’est qu’ensuite que l’on peut chercher à les classer et à les pondérer, et ainsi envisager une évaluation (partielle) de l’expansion de la capabilité en lui laissant toute sa force d’approche pluridimensionnelle et son sens du respect des valeurs sociales et de l’autonomie humaine.

Les travaux de Robeyns (2002a, 2005) sont quant à eux plutôt centrés sur l’évaluation des inégalités entre hommes et femmes en Europe, en se fondant sur l’approche par les capabilités de Sen. Elle a également cherché à promouvoir la perspective senienne dans des travaux plus théoriques et généraux sur les questions de justice sociale et distributive (Robeyns, 2000, 2002b). Son article de 2005, « Sen’s Capability Approach and Gender Inequality: Selecting Relevant Capabilities », nous servira ici de référence puisque Robeyns y présente l’interprétation spécifique qu’elle retient pour rendre opérationnelle l’approche par les capabilités. Elle n’est pas fondamentalement différente de celle d’Alkire, mais présente un autre éclairage et montre que l’approche peut servir dans d’autres contextes que l’extrême pauvreté.

Robeyns (2005, pp. 66-69) estime que l’approche de Sen possède un fort potentiel pour traiter les préoccupations des féministes, pour au moins trois raisons : 1) les fonctionnements et les capabilités sont celles des individus, ce qui donne à l’approche un caractère d’« individualisme éthique », mais pas d’« individualisme ontologique » puisqu’elle ne suppose pas des individus isolés, ni que les capabilités individuelles soient indépendantes de notre souci des autres ou de leurs actions ; 2) l’approche par les capabilités ne se limite pas aux aspects marchands du bien-être ou de la vie humaine et permet de saisir la complexité et les ambiguïtés de la répartition du bien-être, en autorisant les comparaisons partielles ; 3) enfin l’approche reconnaît explicitement la diversité humaine, qui peut être manifeste autant en termes d’âge, de sexe, de race, d’appartenance ethnique, de sexualité, de situation géographique que de handicap, de grossesse ou de responsabilité. Cependant, si Robeyns voit de nombreux avantages dans l’approche par les capabilités de Sen, elle n’en souligne pas moins un problème en lien avec son incomplétude :

‘L’égalitarisme par les capabilités, au sens strict, défend seulement l’idée que pour faire des évaluations d’inégalités, on doive se centrer sur les capabilités. Mais tout exercice d’évaluation admet, explicitement ou implicitement, des théories sociales additionnelles, comme une conception des facteurs de conversions individuels, sociaux ou environnementaux 153 , et une théorie normative du choix. Si les théories sociales sont racistes, homophobes, sexistes […] ou biaisées d’une autre manière, l’évaluation des capabilités sera affectée en conséquence. (Robeyns, 2005, p. 69)’

En ce qui la concerne, Robeyns (Ibid.) revendique explicitement une conception féministe des facteurs de conversions, ce qui signifie qu’elle adhère à une vision de la nature humaine et sociale qui ne nie pas les interdépendances entre les gens, ni l’importance du soin aux autres ou la nature sexuée de la société. Cependant, elle souligne que concevoir la nature humaine et sociale d’une certaine manière ne suffit pas pour appliquer l’approche de Sen aux inégalités de genre. Trois autres spécifications doivent être ajoutées : 1) la manière dont on sélectionne les capabilités importantes ; 2) les raisons qui font qu’on choisit d’évaluer les fonctionnements ou les capabilités ; 3) la manière dont on pondère les fonctionnements ou les capabilités.

Sur le premier point, en cherchant à respecter autant que possible l’esprit avec lequel Sen à fonder son approche, elle rappelle que le processus d’obtention d’une liste de capabilités par rapport au contexte spécifique de l’évaluation possède une importance cruciale pour des questions de légitimité politique ou académique (Ibid., p. 71) 154 . En ce sens, Robeyns (Ibid.) souligne qu’un processus démocratique pour l’élaboration de la liste des priorités donnera plus de légitimité aux résultats — qui sont ici les objets de la liste — que si l’on copie par exemple la liste de Nussbaum, même si l’on obtenait finalement la même liste que Nussbaum. De manière similaire, lorsqu’on souhaite appliquer l’approche par les capabilités à un problème particulier comme les inégalités de genre, il est plus légitime académiquement d’élaborer une liste en s’aidant de la littérature scientifique dans le domaine, et non en reprenant une liste à vocation universelle. Afin d’orienter la procédure de sélection des capabilités pour chaque contexte d’évaluation, Robeyns (Ibid., pp. 72-73) propose cinq critères, que nous résumons dans le tableau suivant.

Le critère de formulation explicite : La liste doit être explicite, discutée et défendue, avant même de savoir quelles sont les données disponibles et concevables, quantitatives ou qualitatives.

Le critère de justification méthodologique : Il est nécessaire de clarifier et d’examiner la méthode qui a produit la liste, et de justifier de son caractère approprié.

Le critère de sensibilité au contexte : le niveau d’abstraction de la liste doit dépendre des objectifs recherchés par l’évaluateur et le langage doit être adapté au débat — philosophique, politique, social ou économique — dans lequel il souhaite s’impliquer.

Le critère des différents niveaux de généralité : si l’objectif est une application empirique ou de faire des propositions politique, alors la liste doit être réalisée en au moins deux étapes, afin de rendre explicites les biais existant et d’éviter de les reproduire automatiquement : A) la formulation d’une liste « idéale », non contrainte par les limites des données ou des mesures, ni par la faisabilité politique ou socio-économique ; B) la formulation d’une liste plus pragmatique qui tienne compte de telles contraintes.

Le critère d’exhaustivité et de non-réductionnisme : Les capabilités listées doivent inclure tous les éléments importants et elles ne doivent pas être réductibles les unes aux autres. Cela n’exclut pas le fait qu’un sous-ensemble puisse avoir un statut important et être considéré indépendamment de l’ensemble plus large.

En ce qui concerne les raisons de choisir d’évaluer les fonctionnements ou les capabilités, Robeyns (Ibid., pp. 86-88) montre que si l’on s’intéresse à des inégalités entre des groupes, les inégalités en termes de fonctionnements accomplis peuvent être considérées comme un reflet des inégalités en termes de capabilités. En effet, à moins qu’il y ait une raison plausible d’attendre que les membres d’un groupe choisissent systématiquement des fonctionnements différents des membres d’un autre groupe ayant la même capabilité, une différence importante de fonctionnements selon le sexe, l’âge, la nationalité ou d’autres appartenances a de grandes chances de signifier une différence de capabilité entre les groupes. Cet argument suppose cependant que la répartition des préférences au sein des divers groupes soit identique et que les différences de choix soient le résultat de contraintes spécifiques au groupe. Il est donc nécessaire de compléter l’argumentation en enquêtant sur la nature différenciée de la formation des préférences et des contraintes qui pèsent sur les choix individuels — ce que Robeyns effectue d’une manière plutôt pertinente en ce qui concerne la structuration sexuée des préférences et les contraintes qui pèsent sur le choix des femmes relativement à ceux des hommes dans les sociétés occidentales.

Enfin, si l’objectif de l’évaluation est d’obtenir un jugement global concernant la situation relative des membres de divers groupes — et pas seulement un jugement désagrégé concernant certains types de capabilités ou fonctionnements —, alors il est nécessaire de procéder à un choix normatif quant au poids respectif des divers objets de la liste générale retenue (Ibid., p. 89). Ce choix doit semble-t-il 155 être réalisé en suivant à nouveau les deux premiers critères qui concernent l’élaboration de la liste : le critère de formulation explicite et celui de la justification méthodologique.

Notes
147.

 Après un début de carrière en Inde à l’Université de Jadavpur, puis à l’Université de New Delhi et au Delhi School of Economics en Inde, Sen a enseigné l’économie et la philosophie à Harvard, à la London School of Economics, à l’Université d’Oxford et au Trinity College de Cambridge — dont il fut recteur de 1998 à 2003

148.

 Sa bibliographie est impressionnante tant par le nombre des articles que par le prestige des revues qui l’ont publié qui concerne à la fois la littérature économique et la littérature philosophique. Il a su diffuser ses idées non seulement dans les plus grandes revues scientifiques, mais aussi dans des médias touchant un public plus large, phénomène qui s’est accentué après 1998.

149.

Les trois premières ont eu lieu à Cambridge en Grande-Bretagne, la quatrième à Pavie en Italie, la cinquième à Paris en France, la sixième à Groningen aux Pays-Bas. Notons toutefois que si la première conférence était spécifiquement dédiée à l’approche par les capabilités de Sen, la seconde concernait l’approche de Nussbaum et les suivantes se préoccupaient autant de la perspective de Sen que de celle de Nussbaum. Ces conférences furent d’ailleurs l’occasion de clarifier ce qui les distingue et de confronter leurs positions respectives.

150.

 Alkire est la secrétaire de l’Association alors que Robeyns est chargée de la communication. L’association s’occupe également de l’édition du Journal of Human Development créé en 2000 — l’éditeur étant Sakiko Fukuda-Parr. L’association compte aujourd’hui plus de 500 membres, des chercheurs du monde entier, parmi lesquels on trouve Kenneth Arrow.

151.

 Alkire (2002, p. 85) cite en particulier celles qu’il mobilise avec Drèze pour l’étude du développement en Inde (Drèze et Sen, 1989, 1995), soit la « capacité à vivre longtemps, à lire et à écrire, à échapper à la morbidité évitable, à travailler en dehors de la famille quel que soit son sexe, et à participer à la vie politique ».

152.

 Selon cette perspective, l’évaluation peut tenir compte d’impacts autres que sur les seules capabilités et qui peuvent même entrer en concurrence avec le développement des capabilités individuelles, au moins à court terme. Alkire (2002, p. 92) cite la reforestation, la sécurité de la nation, la préservation des sites culturels, les programmes anti-drogues et la recherche, comme des éléments qui peuvent aussi avoir une très grande valeur pour les gens.

153.

 Précisons ici ce qu’elle entend par « facteurs de conversion » en nous référons à Robeyns (2000, pp. 5-6) : il s’agit des facteurs qui permettent de convertir des droits d’accès en capabilité. Ils peuvent être individuels, lorsqu’ils dépendent spécifiquement des attributs, talents ou autres caractères d’un individu comme le fait d’être en capacité physique de se déplacer à bicyclette. Ils peuvent aussi être sociaux, lorsqu’ils dépendent des normes et des pratiques sociales comme le fait d’appartenir à une société qui n’autorise que les hommes à monter à bicyclette. Ils peuvent enfin être environnementaux, lorsqu’ils dépendent de l’environnement comme le fait de vivre dans un contexte d’inondation. Par exemple, avoir un droit (légal) d’accès à une bicyclette ne signifie pas une capabilité égale de se déplacer à bicyclette, car tous les facteurs de conversion cités peuvent l’affecter.

154.

 Robeyns fait référence ici à l’article de Sen (1997a), dans lequel il prône une analyse compréhensive des résultats d’un choix. Cela signifie pour lui que l’acte de choix — le processus qui aboutit à un choix —, possède une pertinence non négligeable lorsque que l’on évalue un choix, ce qui implique notamment de prendre en considération l’identité de ceux qui le réalise. On retrouve ici l’idée récurrente de Sen selon laquelle les approches économiques doivent être conséquentielles, mais pas conséquentialistes.

155.

 Robeyns ne le précise pas aussi clairement, mais cela semble être sa propre démarche. C’est aussi tout à fait en accord avec ce que préconise Sen puisque, nous l’avons vu, l’attribution des poids doit être le résultat — toujours provisoire et localisé — d’un processus démocratique de compréhension et d’acceptation, passant par l’examen éclairé des divers jugements positionnels (Sen, 2000b, p. 86).