c. Les « Cités du théâtre politique », un emprunt transposé et non une application.

Il importe de préciser d’emblée les limites de la référence au concept boltanskien. Il s’agit véritablement ici d’emprunt, de transposition, et non d’application stricte d’un modèle. De plus, la dimension historique et la réflexion sur les textes fondateurs ne prend ni la même ampleur ni la même forme dans notre travail, et l'objet des sociologues est plus vaste que le nôtre puisqu'il s'agit pour eux, à partir d'une interrogation des logiques de justification de l'action auprès des autres, de penser rien moins que les conditions de l'ordre social. Notre objet est beaucoup plus circonscrit puisqu’au lieu de la société, il s’agit de penser le théâtre politique. Il ne saurait être question non plus de mener un travail sociologique sur le théâtre politique à travers les chiffres des programmations des théâtres 100 – mais bien plutôt d'emprunter des méthodes et des outils dont il nous semble qu'ils sont nécessaires à l'étude de notre objet. C'est donc, insistons sur ce point, sur le mode de l'emprunt que nous avons mené notre travail, qui traite d'un double emboîtement d'objets – le théâtre et le réel dont il parle, pour le dire schématiquement – et partant de sujets : les artistes, le public, les penseurs du théâtre, autrement dit la critique théâtrale, et les penseurs du monde, autrement dit les historiens, sociologues et politistes. Dans le modèle des cités, nous avons mobilisé la pluralité des registres de justification, la notion d'échelle de valeurs des multiples biens existants, le principe de hiérarchie de ces biens à partir de la définition d’un bien commun spécifique et le principe d'élaboration d'ensembles autonomes de justification, fondés sur une multiplicité de critères qui fonctionnent chacun comme un système cohérent, mais se définissent aussi contre les autres systèmes de justification - les autres cités. Nous avons également retenu la notion d'idéal-type que les auteurs reprenaient à Weber, et le procédé de va-et-vient entre modélisation théorique idéelle et repérage d’exemples concrets susceptibles de nuancer, voire de contredire la « pureté » desdits modèles. Mais, parce que le théâtre politique peut a minima se définir comme un théâtre qui questionne le monde comme il va, ce sont différents types et différents niveaux de discours sur le réel et de discours sur le théâtre qui vont dialoguer au sein de notre travail, au lieu qu'il s'agisse d'un simple va-et-vient entre discours et réel : le discours des artistes sur le monde et sur leur propre pratique d'artiste ; le discours des auteurs critiques sur le monde, sur la pratique des artistes et sur leur propre pratique de critique de théâtre ; le discours des sociologues et politologues sur le monde, sur la pratique des artistes et de la critique, et sur leur propre pratique. 101

Certains critiques ont estimé à propos de l'ouvrage de L. Boltanski et L. Thévenot qu'il renonçait à l'ambition d'élaborer un modèle du fonctionnement de la société au profit d'une sorte de grammaire des formes d'accord qui leur a été reprochée. 102 Il ne nous semble pas pourtant que le fait de mettre au jour la galaxie que forment les différentes cités équivaille à se limiter à un travail descriptif. Cette méthode permet plutôt d'imposer une rigueur analytique préalable à la prise de parti, avantage considérable pour le travail qui nous occupe. Ce qui fut perçu comme un reproche nous a donc servi au contraire de garde-fou dans l'élaboration des différentes cités. Ne pouvant éviter de partir avec eux, nous avons voulu éviter de partir de nos préjugés – tels l'idée que le théâtre politique serait dévalué par la critique théâtrale française aujourd'hui ou qu'au contraire il serait de nouveau à la mode – qui, faute d'outils méthodologiques permettant une étude scientifique, chiffres et pourcentages à l'appui, ne restaient que sentiments hautement subjectifs et liés au goût et aux convictions de l'individu cherchant. Le temps analytique puis celui de la synthèse ont donc joué comme double temps de suspension et de transformation du jugement. Ce qui nous a intéressée dans la sociologie de Boltanski, c’est son caractère d’explicitation, le fait qu’elle accorde du crédit aux discours des acteurs concernés, tout en les mettant à distance par leur confrontation, au lieu de procéder à un dévoilement de leur motivations cachées derrière les principes affichés. Le modèle des Cités permet en outre de ne pas utiliser des critères d’évaluation figés et a priori qui ne s'adaptent pas à tous les objets, et de même il permet d’évaluer les pratiques à l’aune des objectifs revendiqués au lieu que l’on parte d’un critère de jugement extérieur. Notre dernier emprunt spécifique aux cités boltanskiennes résidera de ce fait dans l’attention portée aux sujets et objets qui occupent le devant de la scène dans chaque cité.

Notes
100.

Les données fournies par La Documentation Française et par le Centre National du Théâtre ne fournissent aucun renseignement relatif au thème du spectacle, la seule donnée en termes de contenu concernant le fait qu'il s'agisse d'un texte contemporain ou non. Il faudrait donc étudier toutes les programmations des différents théâtres et établir une classification à partir de critères concernant le thème du spectacle et également le statut de la structure de diffusion au regard de la hiérarchie de l'institution théâtrale, tâche qui en elle-même constitue un sujet de thèse.

101.

Nous faisons le choix de l'expression « discours artistique » et non « discours des artistes », car nous étudierons à la fois leur discours sur leurs spectacles et leurs spectacles comme discours, explorant les éventuelles tensions et contradictions entre ces deux paroles.

102.

Voir à ce sujet Philippe Juhem, « Un nouveau paradigme sociologique ? A propos du modèle des "économies de la grandeur" de Luc Boltanski et Laurent Thévenot », Scalpel, Cahiers de sociologie politique de Nanterre, vol. 1, 1994, pp. 115-142.