b. La culture comme passage de l’ombre à la lumière.

1981 marque en effet une rupture dans l’histoire des politiques culturelles. La culture occupe, pour la première fois depuis 1959, une place primordiale dans le programme politique global d'un parti ce qui induit un poids inédit du Ministère de la Culture au sein d'un gouvernement. « André Malraux avait su faire de la politique culturelle un pan du projet social du général De Gaulle. En 1981, c'est tout un projet de société qui a semblé pouvoir s'incarner dans une nouvelle politique culturelle. » 208 1981 a poussé encore plus loin le poids politique du Ministère de la Culture, car c'est la première fois qu'aucune raison de pure contingence ne préside au choix de Ministre de la Culture :

‘« Malraux fut amené à créer le Ministère, parce qu'il était devenu indésirable au ministère de l'Information, Duhamel souhaita et obtint un ministère dont l'importance était alors très en-deçà de ce que son poids politique dans la majorité gouvernementale lui destinait, à cause de sa maladie. A l'inverse, depuis Jack Lang, le portefeuille de la culture n'a échu qu'à des hommes [ et femmes ] d'une envergure politique importante. Ce poids politique récemment acquis tient sans doute au doublement du budget […] et aussi à la visibilité et à la popularité qu'a su y conquérir Jack Lang. » 209

Ceci s'explique par plusieurs facteurs, comme la personnalité de J. Lang – charismatique pour les uns, mégalomane pour les autres – et sa relation avec Mitterrand, mais aussi et surtout par le rôle des artistes et intellectuels durant la campagne présidentielle et dans l'accession au pouvoir des socialistes, ainsi que par le fait que « les soutiens les plus actifs du PS se recrutent largement parmi les classes moyennes à fort capital culturel, qui forment en même temps les principaux bénéficiaires de l'action culturelle publique. » 210 Une fois au pouvoir, la grande et incontestable nouveauté du ministère Lang va être d'abord économique avec le doublement du budget en 1982, et corrélativement administrative. Le soutien de Mitterrand à l'ambition de son Ministre se veut absolu puisque, insistant sur l'enjeu social de « l'égalité d'accès à la culture », il évoque rien moins qu'un « New Deal de la culture ». 211 La rhétorique de légitimation de la culture subit également des modifications dont les conséquences vont se faire progressivement sentir. Pour justifier l'importance des financements demandés, Lang utilise dans son célèbre Discours de Mexico un slogan qui fera date mais finira par se retourner en son contraire : « Culture et économie : même combat. » Le rapprochement est favorisé par la conception de la culture centrée non plus sur l'œuvre mais sur le processus de création, qui rend poreuses les frontières entre création artistique et innovation technique, par le déplacement de l'intérêt de l'œuvre achevée, dispensatrice de sens, vers la création comme acte de « performance » autorise la parenté entre activité artistique, esprit d'entreprise et production. » 212 L’idée de J. Lang selon laquelle « la création peut être le moteur de la renaissance économique » 213 va aboutir à l'idée que la culture est un marché, et ce processus va être renforcé par le mouvement parallèle et précédemment décrit d'institutionnalisation de la culture avec le développement d'une classe de managers culturels. La diffusion de la loi de Baumol 214 et l'importation de modèles d'analyse économique vont contribuer à renforcer tout au long des années 1980 la conversion des institutions culturelles au langage de la gestion. Le triomphe de la culture comme champ institutionnel s’accompagne d’un passage de relais de la vocation politique à la légitimation économique, et en termes d’acteurs, des militants de la culture à des managers professionnels.

Notes
208.

P. Urfalino, op. cit., p. 307.

209.

Idem.

210.

Vincent Dubois, Politiques culturelles : Genèse d'une catégorie d'intervention publique, Belin, 1999, p. 235.

211.

François Mitterrand, Discours de Mexico, colloque de l'Unesco consacré au thème « Changement social et création », 19 mars 1981.

212.

P. Urfalino, op. cit., p. 356.

213.

Idem.

214.

Définition de la Loi de Baumol : Les entreprises de spectacle vivant sont inéluctablement condamnées au déficit pour plusieurs raisons liées les unes aux autres (impossibilité à automatiser leur production artistique, la production artisanale de pièces uniques, la soumission à des coûts de production incompressibles élevés alliée à la limitation de la diffusion). Le spectacle vivant présente donc par rapport aux produits reproductibles un différentiel de productivité qui entraîne un différentiel des coûts. L'intégralité des coûts ne saurait être transmise dans les prix et les recettes de marché sous peine de faire du spectacle vivant un produit de grand luxe ou de réduire drastiquement ses moyens matériels d'expression (pièces à deux personnages, sans décor). En continuant de rémunérer l'ensemble des facteurs et acteurs sans disparité par rapport aux secteurs à forte productivité, avec des recettes progressant moins rapidement que les coûts, les déficits se créent. L'analyse de Baumol se conclut donc sur le constat que les entreprises de spectacle vivant ne peuvent survivre grâce aux seules ressources obtenues des spectateurs. D'où la nécessité d'autres financements, qu'il s'agisse du mécénat privé ou du secteur public.