c. 1981-1993. Professionnalisation et dépolitisation des acteurs culturels : Managers vs militants.

Le processus de professionnalisation des métiers de la culture va fortement s'accentuer durant la décennie 1980. Le passage de relais s'effectue des militants culturels et autres bénévoles vers des professionnels dotés de diplômes et formations spécifiques ainsi que de la rhétorique et des références afférentes. 215 La culture devient peu à peu un marché très concurrentiel sur lequel s'engagent les universités, les organismes de formation privés et publics. Les DESS se multiplient à partir de la seconde moitié des années 1980. Certains se spécialisent dans les industries culturelles (le DESS de gestion des institutions culturelles de Paris-Dauphine), d'autres dans la fonction publique locale (DESS d'administration locale de la faculté de Reims). En 1992 on recense 430 diplômes universitaires pour l'ensemble des filières artistiques et culturelles dont 19 consacrées spécifiquement à la gestion culturelle et 11 à l'animation culturelle. Les grandes écoles comme Sciences Po, l'ENA puis même HEC et ESC Dijon intègrent une composante culturelle à leur formation, sous forme d'option. Ces formations sont extrêmement diverses tant dans leur mode de financement (public ou privé) que dans leur destination à l'intérieur du champ culturel. Tout l'enjeu consiste dès lors à former une classe de travailleurs doté de compétences les plus larges possibles, au sein d'organismes qui fonctionnent sur un mode propédeutique. Claude Mollard fonde en 1987 l'Institut Supérieur de Management Culturel, qui pratique une forte sélection mais garantit le placement des diplômés, son fondateur ayant l'ambition de créer « une sorte d'ENA des métiers de la culture, à la fois troisième cycle supérieur et école d'application. » 216 Cet organisme privé bénéficie d'un important comité de parrainage (Pierre Boulez, G. Duby…), et son équipe pédagogique est constituée de membres ayant occupé les plus hautes responsabilités (Faivre d'Arcier…) Cette institution exprime par son fonctionnement même le profil idéal de l'acteur culturel, défini par son réseau et par sa compétence de généraliste. En effet la formation est marquée par la forte hétérogénéité des compétences acquises, les disciplines universitaires traditionnelles telles l'économie, la sociologie ou le droit côtoyant d'autres, plus récentes et moins considérées comme la gestion, l'administration ou encore le marketing. Des disciplines spécifiques sont créées, souvent dénommées au gré des enseignants qui les inventent, telles les « outils du management culturel », « l' ingénierie culturelle », la « sémiologie de la communication culturelle », ou encore « la communiculture». 217 Ce processus de professionnalisation passe par une double logique de dépolitisation et de reconversion idéologique des acteurs culturels qui s'effectue sur le même mode que celui des élites intellectuelles post-soixantuitardes. Ce n'est donc pas tant le renouvellement du personnel que les stratégies de reconversion d'une partie des fonctionnaires de gauche aux techniques, au vocabulaire et à l'idéologie du management libéral et à l'économie de marché qui sont en cause :

‘« La mise à l'écart des références explicitement sociales et politiques du traitement de la culture au profit de logiques dites professionnelles s'opère par l'éviction des agents qui incarnent ces références, ou, plus souvent, et plus efficacement, par des stratégies de reconversion qui transforment, sans la clarifier, l'économie des positions et des pratiques des entrepreneurs d'action culturelle. A la manière des " cadres de gauche " investis après 1968 dans les " relations humaines " au sein des entreprises, les militants et / ou fonctionnaires de la culture qui s'engagent à partir des années 1980 dans le management, la gestion, la communication ou le marketing culturel contribuent pour une large part à définir ces métiers nouveaux. La mauvaise conscience de ceux qui se mettent au service de l'adversaire est dans ce cas moins importante - elle peut, dans l'action culturelle plus que dans les entreprises privées, se décliner sur le mode d'un simple changement de moyens au service de fins identiques - mais n'en pèse pas moins sur les modalités de cette conversion et, en fin de compte, sur l'identité professionnelle qui en résulte. » 218

La transformation essentielle en jeu dans les années 1980 est donc bien celle de la conception de la culture, qui n'est plus pensée dans son lien au militantisme politique mais dans son lien à l'économie. Et c'est paradoxalement le premier Ministère socialiste de la Culture qui est à l'origine de ce basculement politique en forme de recentrage sur l'échiquier politique de la culture.

Notes
215.

La réflexion était déjà amorcée dès la fin des années 1970 comme en témoigne le dossier de la revue Autrement : « La culture et ses clients, que veut le public : saltimbanques ou managers ? » Autrement n°18, avril 1979.

216.

Claude Mollard, Profession : Ingénieur culturel, (1987, La Différence), Paris, Charles Le Bouil, 1989, pp. 27-28. Cité par V. Dubois.

217.

V. Dubois, op. cit., pp. 252-255.

218.

Ibid, p. 259.