ii. 1995 : Prise de position des artistes contre la guerre en ex-Yougoslavie, pour la défense de l’espace public et de la démocratie.

Toute une série d’actions, certaines artistiques, d’autres directement politiques, vont être menées par des artistes, singulièrement à partir de 1995. La prise d’otages français n’est pas du tout la motivation de leur intervention, et il semble que ce soit la polarisation du conflit, le rendant en apparence plus lisible, qui a favorisé la réaction des gens de théâtre, mais qui explique également les simplifications auxquels ils vont se livrer dans la description des camps qui s’affrontent. L’implication de la communauté théâtrale devient au fil de l’année 1995 si importante, que certains ont pu sentir une obligation de prendre position, comme l’explique  Jean-Christophe Bailly :

‘« Sur la Yougoslavie, je n’ai rien dit publiquement, ce qui n’est pas une position nécessairement plus facile que de dire quelque chose. Et là, il y a une pression de l’actualité, relayée par celle du milieu intellectuel pour intervenir. Je m’en suis tenu à l’écart […] [à cause d’]une distance, presque instinctive, face au pathos de tous les discours que j’ai pu entendre […] Je n’ai pas la sensation de pouvoir produire autre chose que des généralités, du bon sens et de l’écœurement, d’autre part, je n’ai jamais été d’accord avec le mot d’ordre : "Sarajevo, capitale culturelle de l’Europe."  Je ne crois pas que l’on doive polariser la culture sur un lieu qui incarne la tragédie et le bégaiement de l’histoire. Il y a là une impudeur involontaire par rapport à la tragédie elle-même […]. C’est comme si on allait se greffer sur ces drames, de manière purement symbolique, saigner les gens là où ils saignent déjà. » 1047

Le doute de Jean-Christophe Bailly sur sa capacité à dire quelque chose d’utile, se fait ainsi critique des causes comme des modalités de la mobilisation de ses collègues, les unes et les autres trop émotionnelles, l’envolée lyrique et symbolique frôlant pour Bailly l’indécence ou la naïveté. Cette position est intéressante en ce qu’elle est minoritaire, car même si tous les artistes n’ont pas pris position, très peu ont explicité les raisons de leur non-intervention, et encore moins ont critiqué ceux de leurs collègues qui prenaient parti, ce qui explique l’impression un peu faussée qui a pu se dégager alors, selon laquelle l’ensemble de la communauté théâtrale avait fait bloc pour dénoncer à la fois la guerre en ex-Yougoslavie et, à travers l’événement, dénoncer la mise en danger d’une série de valeurs associées à la « culture » - d’où la formule « capitale culturelle. » Dès le mois d’avril 1995, des artistes de théâtre prennent fait et cause pour la Bosnie. Les « Pièces de résistances », créées le 10 avril 1995 au Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis, réunissent cinquante-deux metteurs en scène pour un « chantier » théâtral autour d’un « manifeste pour tous ceux, qui en Europe et ailleurs, sous les noms de démocratie, de citoyenneté, de réalités multi-culturelles indivisibles, défendent résolument les mêmes exigences vitales. » 1048 Leur texte fait écho à la « Déclaration de Sarajevo libre et unie » des habitants de Bosnie 1049 , et témoigne du fait qu’à travers la situation dans l’ex-Yougoslavie, c’est un ensemble de valeurs démocratiques qui sont attaquées et qu’il convient donc de défendre. Ce texte se réfère explicitement à la notion d’espace public, et à la fonction de contre-modèle que nous évoquions précédemment, en opposant leur « réalisme éthique » 1050 aux principes d’action des hommes politiques : « Résister à la dislocation de l’espace public, est aussi un réalisme, une attitude, une lucidité en actes et en raison. […] [Il s'agit de] lutter pour un espace ouvert, pour le respect mutuel, pour ne pas cesser de bâtir l’espace public commun des libertés individuelles et collectives, des mémoires et des droits. » 1051 Ce texte, mais aussi le chantier en tant que tel, témoignent d’une volonté des artistes en question de faire du geste théâtral une parole publique, adressée à l’assemblée des citoyens présents, mais au-delà, aux hommes politiques. C’est sur ce terrain que va également se situer la Déclaration d’Avignon et, à partir de cet événement, l’implication spécifique d’un groupe d’artistes. A l'unilatéralité du soutien de l'Etat Français aux Serbes répond la radicalité de la critique anti-Serbes des artistes. Or, si les crimes contre l'humanité peuvent être condamnés sans plus de détails sur les circonstances dans lesquels ils ont été commis, la situation géopolitique extrêmement complexe des Balkans semble a priori interdire de trancher sur la légitimité ou non de la guerre. Les motivations de ces défenseurs aussi ardents que néophytes dans ce domaine sont donc à creuser.

Notes
1047.

Jean-Christophe Bailly, « Les Communautés publiques », in Yan Ciret, Chroniques de la scène monde, La Passe du Vent, 2000, p. 119.

1048.

Manifeste cité par Maryvonne Saison, in Les théâtres du réel, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 19.

1049.

Idem.

1050.

Idem.

1051.

Ibid., p. 19.