3. Le renforcement de la mission de cohésion sociale locale des politiques culturelles : Les missions spécifiques des Scènes Nationales.

a. La tentative de renouveler le service public théâtral par la triade exigence artistique, démocratisation et saine gestion.

Alors que la décennie 1980 a vu le triomphe des artistes créateurs, le tout début des années 1990 renoue avec l’ambition de décentralisation et de démocratisation. Les Ministres de la Culture successifs mettent en relief « le rôle des artistes dans la société et sur les missions de service public des équipes subventionnées, et certains artistes eux-mêmes tentent de renouveler leur art par l'invention de formes de production originales et la rencontre de publics nouveaux. » 1561 Dans cette optique, les établissements culturels eux-mêmes se voient renouvelés dans leur fonction sociale comme dans leur statut même. Comme le note Emmanuel Wallon, « se dessine un compromis entre "l’ambition sociale de la culture" (selon la formule chère au maire d’Hérouville-Saint-Clair, François Geindre), remise au goût du jour, et l’exigence artistique soulignée au cours de la décennie précédente. » 1562 Et le changement de nom de certains établissements culturels atteste du renouveau de cette double ambition. Dès 1990, le Directeur du Théâtre Bernard Faivre d’Arcier regroupe 62 établissements qui existaient déjà diversement sous les noms de Maisons de la Culture, Centres d’Action Culturelle et Centre de Développement Culturel, jadis organisés au sein de l’ANEAC (Association Nationale des Etablissements d’Action Culturelle), et les rebaptise Scènes Nationales. Elles viennent compléter le dispositif d’aménagement culturel du territoire mis en place depuis l’après-guerre, composé également des trente Centres Dramatiques Nationaux, auxquels se sont joints à partir de 1985 les Centres dramatiques régionaux. En 1991, le label Scène Nationale est officialisé avec la création de l’Association des Scènes Nationales. Toutes les Scènes Nationales ont la même mission triple, fixée par le Ministère de la Culture :

‘« - S’affirmer comme un lieu de production artistique de référence nationale, dans les domaines de la Culture contemporaine.
- Organiser la diffusion et la confrontation des formes artistiques en privilégiant la création contemporaine.
- Participer dans son aire d’implantation (voire dans le département et la région) à une action de développement culturel favorisant de nouveaux comportements à l’égard de la création artistique et une meilleure insertion sociale de celle-ci. » 1563

Toute la gageure des Scènes Nationales consiste ainsi à articuler les missions sociales liées au financements locaux, au maintien voire au renouvellement d’une ambition artistique pluridisciplinaire et d’envergure « nationale ». La notion de « scène » 1564 renvoie à la vocation pluridisciplinaire de ces lieux qui accueillent « musique classique », « musique traditionnelle, du monde », « musique contemporaine », « jazz », « rock », « variétés », ainsi que « théâtre, théâtre musical », « mime, marionnettes, cirque », « théâtre lyrique », « danse », « cabaret, café-théâtre, humour », « autres », et « spectacle vivant jeune public » (avec là encore « musique », « théâtre », « danse », « mime, marionnettes et cirque ». ) 1565 La volonté d’ouverture s’élargit même au-delà du spectacle vivant, puisque, au côté de cette rubrique générique, les données officielles sur les Scènes Nationales distinguent deux autres « activités par genre », le « cinéma » 1566 et les « conférences, colloques. » 1567 Si elles sont dans les faits inégalement présentes dans les différentes Scènes Nationales, ces différentes activités renouvellent l’ambition d’une culture ouverte sur les pratiques culturelles populaires, et s’adressant à tous, non seulement en tant que spectateurs, mais comme citoyens, le concept de démocratisation culturelle ouvrant sur celui de démocratie culturelle. « Il ne s’agit pas tant de remplir les salles les soirs de spectacle, que d’inscrire la Scène Nationale dans la vie de la cité et d’ouvrir à la pratique artistique et culturelle comme pratique sociale, un plus large public, spectateur et citoyen. » 1568 Le Label Scènes Nationales redéfinit le principe du soutien de l’Etat aux structures culturelles autour de trois principes : le projet artistique, la gestion financière, le renouvellement du rapport au public. Le directeur est choisi pour son « projet culturel » 1569 par le conseil d’administration, après avoir fait l’objet d’une pré-sélection recueillant l’accord du Ministère de la Culture et du Maire 1570 , en vertu du double ancrage national et local, qui tend à se décentrer du premier vers le second pôle au cours de notre période. Ministre de la Culture de 1993 à 1995, J. Toubon réaffirme que les scènes nationales s’inscrivent dans la filiation des maisons de la culture de Malraux, tout en rappelant également le transfert de charge de l’Etat vers les collectivités territoriales, l’idée étant que « le réseau des scènes nationales peut constituer une réponse moderne et adaptée à notre exigence de démocratie culturelle » 1571 . Et en 1997, P. Douste-Blazy « engage la mise au point de "contrats d’objectifs" [encore plus précis que le simple "projet culturel"] pour les Scènes Nationales, afin d’accompagner le transfert des crédits déconcentrés aux régions et de rendre plus cohérente la politique nationale du spectacle vivant. Jusque là, les Scènes Nationales étaient sous la responsabilité de la Direction du Théâtre et des Spectacles au Ministère de la Culture, elles sont depuis cette date sous la tutelle des DRAC. » 1572 Le financeur majoritaire des Scènes Nationales n’est pas l’Etat, qui fournit environ 30 % du montant global, mais les collectivités territoriales, essentiellement les communes (près de 50%) puis les départements (entre 10% et 15%), et enfin les régions (entre 5% et 10%.) Ces collectivités territoriales envisageant la culture essentiellement dans sa fonction sociale, comme nous l’avons vu, il est à ce titre intéressant d’étudier la façon dont s’articulent, au sein des Scènes Nationales, la double ambition artistique et sociale du théâtre.

Notes
1561.

Alice Blondel, « Poser du Tricostéril sur la fracture sociale », op. cit., p. 291.

1562.

Emmanuel Wallon, « La zone à l’œuvre, ou comment ils se la jouent », Du Théâtre, n°17, été 1997, dossier « La politique culturelle en banlieue : fracture sociale et art », p. 37.

1563.

Statuts types des Scènes Nationales, article 3, Ministère de la Culture et de la Communication.

1564.

Pour ces termes et les suivants, comme pour les chiffres, notre source est constituée par les éditions annuelles des Chiffres Clés de la Culture, (Ministère de la Culture et de la Communication, DMDTS, à partir des données fournies par l’INSEE, éditions la Documentation Française.

1565.

En 1990/1991, le jeune public constitue 6% de l’ensemble des représentations, mais près de 40% de l’ensemble des représentations théâtrales. En 1997/1998 et 1998/1999, cette place recule puisque les représentations jeunes public ne constituent plus que 30%. Et la part des spectateurs de théâtre jeune public dans l’ensemble des spectateurs de théâtre recule légèrement aussi, de 17% en 1990/1991 à 14,5% en 1998/1999. Le jeune public est présent de deux façons, qui correspondent à des tranches d’âge différentes : les plus jeunes sont ciblés par le biais de spectacles spécifiques, tandis que les adolescents – collégiens et surtout lycéens – constituent une catégorie spécifique de spectateurs pour les spectacles destinés à tous, dans le cadre des sorties scolaires. Sur les 1 830 703 spectateurs payants des Scènes Nationales pour la saison 2004/2005, 351 395, soit 20%, étaient des scolaires. Pour ces chiffres et tous les suivants, notre source est constituée par les éditions annuelles des Chiffres Clés de la Culture, (Ministère de la Culture et de la Communication, DMDTS, à partir des données fournies par l’INSEE, éditions la Documentation Française. Il est très difficile de comparer les données fournies par les Chiffres Clés de la Culture d’année en année, car le mode de présentation des données évolue. Ainsi la part des scolaires dans le public n’est pas mentionnée avant une date très récente, tandis que les spectacles jeunes publics ne figurent plus dans l’édition 2004/2005 des Chiffres Clés.

1566.

La part des représentations de cinéma dans l’ensemble des représentations données dans les SN est en 1990/1991 comme en 1998 / 1999 de près de 78%, ce qui est logique dans la mesure où plusieurs séances d’un même film peuvent être données en une seule journée. La part dans le nombre total de spectateurs atteint quant à elle environ 30 %. Cette présence doit être nuancée par le fait que toutes les Scènes Nationales ne mettent pas en place cette activité.

1567.

L’ambition des Scènes Nationales de constituer également un lieu culturel au sens large d’information et de réflexion des citoyen semble avoir échoué. En 1991/1992 les colloques-conférences constituaient 0,6% des représentations totales mais 1,5% des spectateurs pour seulement 0,2% des représentations et 0,5% des spectateurs en 1994/1995, et ils ne sont plus référencés pour la saison 1998/1999.

1568.

Anne-Laure Boselli, directrice du festival Paroles Plurielles, et responsable des relations publiques à la Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois. « Le projet culturel et artistique des Scènes Nationales », in Du Théâtre, la revue, Hors Série n°2, février 1995, p. 22.

1569.

Il s’agit là de l’héritage le plus direct du rapport Puaux de 1982, précédemment évoqué.

1570.

Statuts types des Scènes Nationales, article 17, Ministère de la Culture et de la Communication.

1571.

Jacques Toubon, préface, Du Théâtre, Hors-Série n°2, Les Scènes Nationales, février 1995, p. 8.

1572.

Claire Rondepierre, op. cit., p. 98.