Mais la crise de la confiance peut aussi susciter le besoin d’en savoir plus, et de savoir autrement, d’autant plus que la crise affecte non seulement la confiance quant à la véracité des images montrées, mais également la confiance du (télé-)spectateur dans l’honnêteté (l’objectivité n’est même plus demandée en tant que telle) des médias dominants. Or ce sentiment fait peser un grand risque sur le bon fonctionnement d’une démocratie représentative qui repose sur la possibilité des citoyens de réagir aux décisions prises par leurs gouvernants en fonction de l’information qui leur est transmise. Et c’est précisément la volonté de trouver des modes de transmission de l’information alternatifs, c’est-à-dire qui présentent à la fois un contenu et une forme différents, mais comportent également une critique des médias dominants, qui peut permettre au théâtre de retrouver un rôle politique considérable. D’une part, les artistes font partie des citoyens les plus susceptibles de mettre à distance l’information qu’ils reçoivent parce qu’ils en prennent le temps, et d’autre part ils disposent des outils pour faire une contre-information efficace, le théâtre étant lui aussi un média. Certes il touche moins de monde que d’autres médias alternatifs contribuant à rééquilibrer l’espace public – comme Internet, dont on a beaucoup théorisé déjà l’influence novatrice en tant que contre-pouvoir. Mais le théâtre présente l’intérêt de toucher le spectateur non pas uniquement en tant qu’individu, et l’incite de ce fait à placer sa réception mais aussi peut-être sa ré-action dans une perspective collective. D’ailleurs il est à ce propos intéressant de noter que lors des rencontres organisées ou spontanées qui ont lieu après ces spectacles 2233 , les questions des spectateurs portent souvent moins sur des questions théâtrales que sur les événements politiques qui constituent le ou l’un des thèmes du spectacle. Précisément parce que la mission de lutte contre la désinformation que peut se fixer le théâtre est largement remplie par d'autres médias, les spectacles peuvent se consacrer aux modalités de critique qui lui conviennent le mieux, singulièrement la confrontation entre le texte et la scène, et plus précisément l’image et la parole : le théâtre est le lieu de l'image et de la parole, de la parole comme image, de l'image comme parole commentée, contredite, répliquée par le texte. De plus, par son statut hybride d’hétérotopie, le théâtre se situe également dans une hétérochronicité qui constitue une contestation en acte du traitement expéditif de l’information dans les médias audiovisuels. Nous allons à présent étudier de manière plus concrète les modalités esthétiques de cette critique des médias dans plusieurs spectacles dont certains ressortissent ponctuellement au théâtre de lutte politique, et d’autres entièrement.
Marya Mc Laughlin, cité par Jean-Louis Missika, La fin de la télévision, La République des idées, Seuil, 2006, p. 87.
« A la question posée par la SOFRES : " Pensez-vous que les choses ne se sont pas passées comme la télévision les montre ? " 24% des personnes interrogées répondaient par l’affirmative en 1975, 32% en 1989, et 48% en 1991. Ce scepticisme, plus répandu chez les cadres et les professions intellectuelles (57%) que chez les ouvriers (42%), chez les diplômés du supérieur (58%) que chez les sans-diplômes (43%), et maximum chez les jeunes, n’en est pas moins en très forte augmentation dans toutes les catégories analysées. » Jean-Louis Missika, « Les médias contestés », in SOFRES, L’état de l’opinion, Paris, Seuil, 1992 :
Paul Verluise, géopoliticien, in Quelle France dans le monde au XXIe siècle ? Article consultable à l’adresse : http://www.diploweb.com/france/14.htm
La campagne pour le référendum sur la constitution européenne a considérablement affecté la crédibilité des médias, et les collusions du monde médiatique dominant avec le monde politique, mais aussi avec le monde des affaires, dénoncées depuis longtemps, ont occupé une place d’importance dans la campagne pour l’élection présidentielle en 2007.
Luc Boltanski, La souffrance à distance, Paris, Métailié, 1993, p. 229.
Idem.
Ce fut le cas pour toutes les rencontres auxquelles nous avons pu assister et que nous mentionnons dans cette partie.