3–2 Le territoire

La question du territoire est centrale dans les deux conflits et créatrice d’une partie des identités israélienne, palestinienne, républicaine et unioniste. La terre est tout : elle est politique, elle est religieuse, elle est sacrée.Le nœud des conflits réside dans une impasse, vécue comme quasi-transcendantale par les opposants, sur la notion de possession et de la dépossession de la terre et du territoire, puisque transcendée par la religion.Nous distinguons la terre et le territoire, puisque la terre est une et indivisible, c’est la terre des textes sacrés pour les Israéliens et les Palestiniens – la terre promise. C’est la terre d’une domination politique, économique et symbolique pour les autres – la terre d’Irlande. Nous n’opposons pas une terre religieuse israélo-palestinienne à une terre politique nord-irlandaise, nous souhaitons simplement souligner ici que, pour chacun d’eux, la terre puise son caractère sacré dans l’Histoire – religieuse, politique, etc. Le territoire, c’est le caractère profane de la terre, dans la mesure où au-delà de la transcendance divine, la terre a été divisée par l’homme en territoires économique, politique et social. Qui dit territoire dit frontières (réelle et symbolique) et qui dit frontières dit matérialisation d’une coupure, création d’une limiteentre deux espaces géographiques notamment. Les identités dans les deux conflits se fondent sur le territoire et s’affrontent sur la question de la disparition de ce territoire en tant qu’unité constitutive d’un peuple. Morceler le territoire par des frontières, revient quelque part à morceler les identités à un puzzle et parcelliser l’espace public ; les frontières sont autant une rupture physique entre deux territoires géographiques, qu’une rupture symbolique entre deux territoires appartenant à un imaginaire collectif. Et quand les frontières ne suffisent par à territorialiser l’identité, que celle-ci est menacée physiquement (par la violence des attentats) et symboliquement (par la violence des idées et des mots), des murs 103 se construisent (à Belfast, autour de Jérusalem-Est notamment) afin de créer un territoire dans le territoire.

Le territoire est le point d’ancrage majeur dans la construction des identités et définit un espace réel et imaginaire. Le nœud central du conflit israélo-palestinien vient de l’impossibilité de faire concorder territoire réel, les frontières actuelles entre Israël et la Palestine, les colonies de Gaza et de Cisjordanie, et territoire symbolique ou plutôt fantasmé 104 – celui du Grand Israël, et de la Palestine d’avant 1948 ou avant 1967. C’est justement parce que la terre est promise par les textes sacrés, est que cette promesse ne peut être tenue aujourd’hui par les politiques, que le conflit de la terre semble irréductible.

Les Républicains nord-irlandais veulent rejoindre la république d’Irlande parce qu’une partie de leur identité politique est construite sur une Irlande unie et que la relation symbolique qu’ils ont avec la terre est basée sur l’unité : politique, religieuse et linguistique. Les protestants sont appelés unionistes du fait de leur allégeance à la couronne britannique, mais ce terme pourrait qualifier également le désir des républicains de s’unir à la république d’Irlande.

Notes
103.

Dans le cas de l’Irlande du Nord, nous faisons référence aux « peace lines ». Ce sont des barrières ou des murs de séparation, allant de quelques centaines de yards à trois miles, partageant les quartiers protestant et catholique. En Israël, le mur de sécurité, présent dans différents parties du territoire israélien, dont Jérusalem-Est, a pour fonction principal de séparer physiquement Palestiniens et Israéliens, et de sécuriser le territoire.

104.

Le caractère fantasmé du territoire est à distinguer du territoire imaginé, dans la mesure où le territoire fantasmé n’est pas forcément réalisable. Il tire sa puissance symbolique de son caractère intangible, il est pensé comme un idéal, un absolu dont le caractère sacré tient autant dans sa réalisation que dans son irréalisation.