2-1-2 L’individu et la collectivité vis à vis d’internet

Selon D. Wolton, le succès des NTIC se résume en trois mots « autonomie, maîtrise et vitesse ». Avec internet, l’individu prendrait une dimension nouvelle : via le média électronique, ses rapports à l’autre seraient bâtis sur les principes de l’égalité et de la communauté virtuelle. Nous employons ici le conditionnel car nous jugeons improbable le respect du fondement créateur du média électronique ; les communautés internautes sont virtuelles – et non opposées à la réalité – mais, elles reproduisent généralement des communautés présentes dans la vie « non-connectée », et leur présence sur le Web 147 intervient en écho d’une existence première dans la société civile. Certes, il y a toujours l’électron libre qui vient se greffer sur tel ou tel groupe de « connectés » mais une adhésion durable à un ensemble ne peut se faire, selon nous, sans le concours des autres médias et des acteurs sociaux.

D’après Howard Rheingold, les communautés virtuelles seraient « supérieures aux communautés traditionnelles dans la mesure où elles permettent de trouver directement ceux qui partagent avec vous les mêmes valeurs et les mêmes intérêts 148  ». Cette citation renvoie à la notion d’individu et de collectif de référence et / ou d’appartenance composée ou re-composée sur internet. Elle confère au réseau des réseaux une puissance de contacts entre les individus totalement inédite.

D.Wolton 149 pose par exemple la question des solitudes interactives et du passage non résolu de la communication technique – internet en l’occurrence – à la communication humaine – les meetings politiques ou les manifestations. Il y a un pas à franchir entre les deux niveaux, qui s’appelle l’action militante : aller de la première étape à la seconde nous semble ressortir en partie de stratégies discursives, de promotion d’une cause ou d’un parti et donc, par extension, participe d’une logique de propagande.La démarche inverse – de la communication humaine à celle de la technique – ne ressort pas de la même dynamique stratégique dans la mesure où l’individu qui se rend à des meetings est déjà a priori convaincu du bien-fondé de l’idéologiedu parti politique.Nous reviendrons ultérieurement sur cette notion « d’a priori favorable » ; mais c’est le trajet que fait le « propagandé » potentiel de l’ordinateur à la rue qui aura toute notre attention. La question des communautés électroniques et l’engagement militant dans la sera traitée dans la troisième partie de ce chapitre.

Internet avait pour projet, outre la diffusion de l’information, de réduire les distances – spatiale et temporelle - entre les individus et de proposer des communautés fondées sur l’égalité. Qu’en est-il aujourd’hui ? Internet, et nous rejoignons ici encore D. Wolton, n’a pas simplifié les relations humaines ni aboli la question du temps dans l’acte de communication.Il aurait au contraire accentué le décalage entre communication humaine et technique de communication. Internet optimise-t-il la transmission de l’information ?Certainement, mais cela ne garantit pas une société interconnectée en permanence et promet tout au plus un « mieux-communiquant ». La promesse du village global est un mythe de la société d’information. Elle la rend inégalitaire, perfectible et la renvoie au mur de ses imperfections morphologiques, de ses impasses politiques et sociales ; car cet idéal de l’interconnectivité reviendrait à « une absence de décalage entre l’émetteur, le message et le récepteur. (…) Si ces décalages, relativement incompressibles, ont l’inconvénient de réduire l’efficacité de toute communication, ils ont par contre l’avantage (…) d’expliquer pourquoi la communication est rarement totalitaire. Justement parce qu’il n’y a pas de correspondance entre ces trois espaces 150  ». C’est précisément cette croyance dans les capacités d’internet qui nous paraît remarquable, dans la mesure où elle préfigure son importance présente et future dans les conflits et, ipso facto, dans les stratégies médiatiques des entités belligérantes.

Notes
147.

WEB = World Wide Web

148.

Rheingold Howard, « Virtual Communities », Whole Earth Review, été 1987, p. 79

149.

Wolton D., op.cit., p. 107.

150.

Ibid ., p. 111.