1–1 Une autonomie discursive difficile à tenir

Les penseurs de la Contre-Révolution voient dans l’exercice « libre » des médias un danger au maintien de l’équilibre démocratique. Le point central de cette thèse, mettant en exergue la possible relation terrorisme - médias, est le contrôle étatique ; ce dernier passe par la diffusion de discours légitimant l’action de l’Etat contre les terroristes, et discréditant tout autre type d’actions et de discours allant contre elle. Les penseurs de la Contre-Révolution ont eu un impact considérable dans la politique de « law and order » (la loi et l’ordre) soutenue par M. Thatcher en Grande-Bretagne durant son mandat de premier ministre (1979-1990), notamment dans le cadre du conflit nord-irlandais. Ainsi la BBC a été sévèrement rappelée à l’ordre à deux reprises en 1980 par le gouvernement pour avoir diffusé l’interview d’un membre de l’Irish National Liberation Army 141 et réalisé un reportage sur l’IRA. Le document a été saisi avant même d’avoir été diffusé et la BBC menacée de procès au nom de la Prevention of Terrorism Act.

Dans la pensée contre-révolutionnaire, la logique de la raison d’Etat semble prévaloir sur toutes les autres. Seul le pouvoir central est à même de décider de la légitimité d’une action et donc du discours et des représentations issus de cette action, dans le but de maintenir un certain ordre démocratique : « Qu’un exercice particulier de la force soit légitimé ou non, il est le thème central de toute discussion de la Contre-Révolution 142 »

Les théoriciens de la Contre-Révolution ont donc réfléchi à des procédés susceptibles de décrédibiliser et de délégitimer l’action des « terroristes - révolutionnaires » ; ils proposent une vision dichotomique de la société en opposant rationalité – celle du pouvoir – et irrationalité – celle des terroristes – de manière à créer une rupture symbolique et sociale. A cela, s’ajoute généralement un processus de « déshumanisation de l’adversaire », participant d’une vision anhistorique : c’est-à-dire que l’Autre, le terroriste 143 , n’a pas de passé, un présent tragique et pas de futur.

Cet aspect est très présent dans les conflits israélo-palestinien et nord-irlandais : en Israël comme en Palestine, le camp adverse est souvent stigmatisé dans ses coutumes, ses modes de vie et ses pratiques religieuses, créant ainsi un fossé idéologique avec l’autre peuple. En Irlande du Nord, cette tendance s’est aujourd’hui atténuée, même si les tensions entre communautés sont encore prégnantes. A l’automne 2001, les violences survenues entre Protestants et Catholiques à propos du passage d’écoliers catholiques dans une rue protestante, avaient néanmoins montré le fossé identitaire et idéologique entre les deux communautés. Cet épisode a connu un fort retentissement dans la presse internationale du fait qu’il renvoyait à une violence primaire, visant de jeunes écoliers, dans laquelle insultes et jets de pierre accueillaient enfants et parents qui, pour se rendre à l’école, empruntaient une rue en « territoire » protestant. La polémique inhérente à cet événement peut être imputable à deux facteurs principaux : l’âge et la condition des victimes (des enfants se rendant à l’école) et l’incompréhension de l’opinion publique internationale face à des violences sectaires jugées d’un « autre âge ».

Le renforcement des altérités participe de la logique conflictuelle ; mais elle sert la pensée contre-révolutionnaire, qui les encourage. Dans ces situations de conflit, les sites internet auraient un double rôle discursif à jouer :

celui d’un redoublement du discours dominant, voire d’une amplification : nous avons pu constater ce phénomène d’hyperbolisation au moment de l’affaire Enderlin dans les sites revendiqués comme des sites de propagande pro-israélienne 144 . Ce phénomène amplificateur est très présent également sur le site du Democratic Unionist Party en 2002 145 : lorsque nous cliquons sur le lien « Manifesto », nous pouvons voir associées la photo d’un homme cagoulé et armé (reprenant ainsi les affiches de l’IRA) et celle des dirigeants du Sinn Féin levant un bras victorieux – Gerry Adams en tête avec pour sous-titre « Pas de terroristes dans le gouvernement 146  ». Le parallèle et l’amalgame, facilités par une connotation historique ostentatoire, visent la décrédibilisation.

celui de la production d’un contre-discours, proposant de revenir largement sur l’histoire des partis, replaçant ainsi leur lutte en contexte, et la légitimant : le site du Sinn Féin est assez révélateur de cette seconde tendance. Cette notion de contre-discours est complétée par un second aspect : les discours sur internet permettraient une re-contextualisation des événements violents, du parcours et des logiques politiques des acteurs/terroristes, ce que ne font pas ou peu les médias engagés dans les logiques minimalistes de la Contre-Révolution. D. Miller souligne cet aspect en observant que les médias britanniques, soit par suivisme de la logique étatique, soit pour des logiques éditoriales et économiques, s’intéressent assez peu à l’arrière-plan sociopolitique des violences sévissant en Ulster. Internet serait en ce sens à la fois un média alternatif et un média de complément.

Internet constituerait donc une voie nouvelle dans la co-construction des discours en tension dans les situations de crise : instrument de surlégitimation du discours dominant d’une part et moyen de produire un contre-discours a priori libre de toute censure d’autre part. Internet permettrait aux opposants au régime de s’approprier dans une moindre mesure et avec des moyens différents, les armes psychologiques de l’Etat.

Dans la pensée de la Contre-Révolution, la notion d’ordre social est première à toute autre : « the best insurgency is no insurgency at all !» (« la meilleure des révolutions n’est pas de révolution du tout ! »). Cette expression sous-entend qu’il n’y a pas de place pour d’autres discours que celui du pouvoir, et que tout discours ou acte d’insurrection doit d’abord être marginalisé dans l’espace public, pour pouvoir être ensuite contrôlé ou éradiqué sans que cela soulève d’objections majeures.

Ce courant de pensée véhicule une certaine idée de l’ordre social en dehors duquel tout « rebelle » est qualifié d’« extrémiste», d’« élément subversif» ; ce discours dominant et univoque, producteur d’idéologie, est diffusé librement par les médias : « Dans les discours quotidiens des médias de masse, ils (ces concepts) tendent à être maniés sans une conscience critique des manières dont ils préfabriquent une version de la réalité favorisant ceux au pouvoir 147 . »

Enjeu discursif et sémantique, l’essentiel est, en premier lieu, de représenter les auteurs de violence comme ennemis de l’ordre social. Par ailleurs, pour être « crédible » et entendu largement, ce discours ne doit pas émaner directement du pouvoir mais d’une instance autre, capable de diffuser l’idéologie dominante. Nous retrouvons là la théorie du dédoublement fictif du pouvoir, avancée par L. Quéré. La question du sujet et l’objet de l’énonciation sur internet sera posée dans la troisième partie de notre thèse.

La circulation de ces plaidoyers pour un consensus contre les violences terroristes, sans aucune distance critique réelle, ne peut trouver de légitimité totale et durable que dans une société en déséquilibre et sous le choc de violences terroristes. Il est important de souligner ici que la « gestion de l’information et l’organisation de la propagande deviennent des armes cruciales dans la lutte pour justifier l’intervention militaire et gagner le soutien du public 148  ». Nous signifions par là que les discours de la Contre-Révolution paraissent légitimés au moment où l’acte terroriste se produit, et que leurs effets sur les représentions médiatiques sont à l’œuvre dans un temps relativement court. Les attentats terroristes survenus en France en 1995 sont l’illustration de la légitimité de ces discours, essentiellement basés sur l’affect et la peur. C’est le discours de l’émotion médiatique. Ces mêmes théories de la Contre-Révolution sont également activables et trouvent un écho fort lors d’événements se réalisant sur un temps beaucoup plus long, comme le conflit nord-irlandais. Néanmoins le processus n’est pas identique ; dans le second cas, les penseurs de la Contre-Révolution appuient leur théorie sur une argumentation basée sur la raison, sur la peur et l’instinct de conservation de la société civile. Ces méthodes sont proches des logiques propagandistes décrites par Serge Tchakhotine dans Le viol des foules par la propagande politique 149 . Il ne s’agit plus seulement de dénoncer à chaud l’horreur des attentats, mais de produire une stratégie discursive de décrédibilisation de l’opposant, d’autant facilement mobilisable dans les médias et favorablement accueillie par l’opinion publique, que l’attentat a été meurtrier et inattendu. Parallèlement à cela, et au-delà d’une censure ouverte des discours issus des terroristes, une autre technique de la Contre-révolution est de provoquer le désintérêt des médias et surtout de l’opinion publique. Ces techniques sont potentiellement battues en brèche par les sites internet militants qui contournent le non-discours en proposant un sur-discours.

David Miller explique ce désintérêt médiatique et populaire pour le conflit en Ulster dans une sous-partie de son ouvrage 150 intitulée « What is the Role of the Media in the Conflict in Ireland ? » : des sondages ont montré que la couverture par les médias britanniques des attentats perpétrés par l’IRA encourageait les citoyens anglais à pencher en faveur de la politique du gouvernement anglais en Ulster. Par ailleurs, les Anglais sembleraient assez peu concernés par les événements survenant en Irlande du Nord. A ce sujet, Mark Urban propose l’explication suivante : « l’opinion publique en Angleterre est désensibilisée par des années de terrorisme et du coup a tendance à prêter peu d’attention aux vies des terroristes 151 »

D. Miller s’interroge sur la raison de ce désintérêt et formule l’hypothèse suivante : ce serait l’un des objectifs du gouvernement anglais que de contenir le conflit nord-irlandais dans les murs de l’Ulster, et de l’écarter de la politique britannique et donc de l’opinion publique. En faisant ainsi passer au second plan la question nord-irlandaise, le gouvernement anglais aurait moins de risques de voir les médias (contraints en permanence par des logiques de diffusion, d’audience et donc de rendement) et l’opinion publique s’intéresser au conflit. La chose est d’autant plus aisée que les violences touchent assez peu le sol anglais et restent relativement contingenté à l’Ulster. Il y a une distance physique qui facilite la distance symbolique. Le fait que le conflit nord-irlandais n’ait jamais été une « guerre populaire », contrairement à la guerre des Malouines qui a rencontré un écho favorable auprès de l’opinion publique anglaise, ajoute à cela. Les assertions de D. Miller sont à repenser aujourd’hui à la lueur de ces dernières années, puisque le processus de paix engagé réellement depuis 2002 et très sérieusement depuis 2005 (après le désarmement de l’IRA), a été mis sur le devant de la scène médiatique, notamment depuis 2005. Si nous poursuivons notre réflexion sur le conflit nord-irlandais, cet argument, loin de contredire le précédent, le renforce puisqu’il va dans le sens de la communication politique : quand un conflit s’enlise, on l’occulte aux yeux des médias et de l’opinion publique, afin de ne pas entraver l’action gouvernementale. Lorsque celui-ci s’ouvre aux voix d’un processus de paix, on le remet sur le devant de la scène politique et médiatique.

Enfin, D. Miller souligne le peu de place que semble occuper ce conflit sur la scène politique britannique, en précisant qu’« Aucune élection britannique n’a été gagné grâce à un succès militaire en Irlande du Nord 152  ».

La pensée contre-révolutionnaire produit un discours et propose des méthodes qui visent à contraindre le discours des médias afin de restreindre la publicisation de l’action des terroristes mais aussi plus largement de celles des opposants à l’Etat.

Notes
141.

L’Irish National Liberation Army (INLA) est une organisation terroriste dissidente de l’IRA, fondée en 1974.

142.

Schlesinger P., op.cit., p. 76 : « Whether a particular exercice of force is legitimate or not is central theme in any discussion of counter insurgency. »

143.
144.

Ce sont par exemples les sites Propagande et Amisraellai, disponible sur : http://www.propagande.fr.st/ et http://www .amisraellai.org.

145.

Nous précisons la date de consultation car à l’heure où nous écrivons, et depuis 2002, le site du DUP a modéré son discours sur internet. Nous pensons que cela peut être en partie dû à l’effet couplé de la légitimation accrue du Sinn Féin dans l’espace public national et international (notamment dans leurs efforts en faveur du processus de paix – légitimation intra et extra-étatique), et à l’imposition du parti républicain comme deuxième force politique d’Ulster (légitimation par les suffrages).

146.

« No terrrorits in government ».

147.

Schlesinger P., op.cit., p. 78 : « In everyday and mass-media discourses they tend to be handled without a critical awareness of the ways in which they pre-manufacture a version of reality favouring those in power. »

148.

Schlesinger P., op.cit., p. 78 : « management of information and the organisation of propaganda become crucial weapons in the struggle to justify military intervention and to gain public support ».

149.

Tchakhotine Serge, Le viol des foules par la propagande politique, Paris, Gallimard, 1992.

150.

Miller David, Don’t Mention the War, « Quel est le rôle des médias pendant le conflit nord-irlandais ? », Londres, Pluto Press, 1994, p. 273-283.

151.

Urban Mark, Big Boys’ Rules : the SAS and the Secret Struggle Against the IRA, Londres, Faber,1992, p. 243 : « miscellanous(public opinion in Britain) is disensitisized by years of terrorism and therefore tends to care little for the lives of its perpetrators».

152.

Miller D., op.cit., p. 281 : « No British elections were won with the aid of military success in Northern ireland ».