B. Un détour par Borgès : le rôle fondateur de la lecture.

Il se trouve que cette intuition a été mise en scène littérairement depuis la première moitié du 20ème siècle, par un écrivain-lecteur dont les pratiques éclairent un large spectre d’œuvres : il s’agit de Borgès. On se souvient de la nouvelle que ce dernier fit paraître dans le recueil Fictions : « Pierre Ménard, auteur du Quichotte   », nouvelle écrite en 1939. Rappelons que chez l’écrivain argentin, cette fiction fondatrice 129 met en scène un auteur, Pierre Ménard, et son projet étonnant :

‘ Il ne voulait pas composer un autre Quichotte – ce qui est facile – mais le Quichotte. Inutile d’ajouter qu’il n’envisagea jamais une transcription mécanique de l’original ; il ne se proposait pas de le copier. Son admirable ambition était de reproduire quelques pages qui coïncideraient – mot à mot et ligne à ligne – avec celles de Miguel de Cervantès. 130

L’essentiel de la nouvelle s’organise en deux volets : une récapitulation de l’œuvre de Pierre Ménard, et la description de la réalisation du projet du Quichotte (dont on apprend qu’elle a donné lieu à des milliers de brouillons raturés puis jetés), sans pour autant qu’il soit proposé au lecteur de lire les différents états du manuscrit du fictif auteur. Michel Lafon fait très justement remarquer à ce sujet que le travail d’écriture effectué par Pierre Ménard est « fréquemment [qualifié] (« la souterraine, l’interminablement héroïque, la sans pareille »[…])…mais on n’entend jamais en quoi exactement [il] consiste. » 131 . De fait, on ne saura à aucun moment comment s’y prend Pierre Ménard pour « retrouver » en lui-même le texte du Quichotte, pour en reconstituer quelques passages (le chapitre IX de la première partie et le chapitre XXXVIII), sans du tout les recopier. En revanche, on découvre un fragment du résultat final. Une brève citation du Quichotte de Pierre Ménard est comparée à une brève citation du Quichotte de Cervantès : les deux textes sont rigoureusement identiques d’un point de vue formel… Mais le narrateur – et c’est là que la présence d’un narrateur lecteur de l’œuvre devient absolument cruciale pour la signification globale du récit – le narrateur, donc, s’emploie à caractériser la différence essentielle qui sépare ces « deux versions » du Quichotte :

‘ Comparer le Don Quichotte de Ménard à celui de Cervantès est une révélation. Celui-ci, par exemple, écrivit (Don Quichotte, première partie, chapitre IX) : « …la vérité, dont la mère est l’histoire, émule du temps, dépôt des actions, témoins du passé, exemple et connaissance du présent, avertissement de l’avenir ».
Rédigée au XVIIème siècle, rédigée par « le génie ignorant » Cervantès, cette énumération est un pur éloge rhétorique de l’histoire. Ménard écrit en revanche : « …la vérité, dont la mère est l’histoire, émule du temps, dépôt des actions, témoins du passé, exemple et connaissance du présent, avertissement de l’avenir ».
L’histoire, mère de la vérité ; l’idée est stupéfiante. Ménard, contemporain de William James, ne définit pas l’histoire comme une recherche de la réalité mais comme son origine. La vérité historique, pour lui, n’est pas ce qui s’est passé ; c’est ce que nous pensons qui s’est passé. 132

Au-delà de cette confrontation thématique et idéologique, le commentaire du narrateur va plus loin puisqu’il décrète également que l’identité textuelle des deux citations n’empêche en rien une différence de style :

‘ Le contraste entre les deux styles est également vif. Le style archaïsant de Ménard – tout compte fait étranger – pèche par quelque affectation. Il n’en est pas de même pour son précurseur, qui manie avec aisance l’espagnol courant de son époque. 133

Cette appréciation qui n’est pas dénuée d’humour ne peut pas manquer de souligner le rôle essentiel du narrateur dans cette aventure littéraire : c’est sa lecture qui fonde la valeur du texte de Ménard, c’est même elle qui lui confère son identité particulière, différente de celle du Quichotte originel. La mise en abîme est le ressort qui déclenche une telle conception. En effet, c’est au moment même où le récit historique ( l’histoire ) est présenté comme l’origine de la réalité passée, que le narrateur/commentateur affirme la prééminence du Quichotte de Ménard, c’est à dire de la version historiquement seconde de l’œuvre. D’ailleurs cette proposition provocante est exploitée dans ses conséquences ultimes à la suite de la nouvelle. Il sera dit en effet que le vrai Quichotte est celui de Pierre Ménard, beaucoup plus riche d’interprétations possibles que la pâle copie de Cervantès !

Cette nouvelle a exercé et exerce encore une véritable fascination sur les critiques, vraisemblablement parce que selon la formule de Deleuze, la répétition la plus exacte, la plus stricte [y] a pour corollaire le maximum de différence 134 . Ainsi elle donne lieu à la réflexion aussi bien en littérature (Michel Lafon suit à la trace les études « borgésiennes » depuis les premières théorisations sur l’intertextualité par Julia Kristéva en 1969 jusqu’à celles d’Antoine Compagnon, de Michael Riffaterre et de Gérard Genette qui reviennent sur cette nouvelle avec insistance) 135 , qu’en esthétique comme le montre le récent travail de Jacques Morizot 136 . Encore n’avons-nous eu accès qu’à ce qui s’est produit en France sur le sujet, mais les études abondent dans le domaine hispanophone…

Il faut dire que le problème posé par Borges intéresse la conception littéraire dans son ensemble et touche de près la réflexion sur la littérature francophone, algérienne notamment. Quand le narrateur nous apprend de Pierre Ménard qu’  Il consacra ses scrupules et ses veilles à reproduire dans une langue étrangère un livre préexistant 137 , il découvre un enjeu de taille. Il interroge l’identité de l’œuvre et il la déplace du texte même à la lecture que ce texte permet : il nous dit ainsi que ce n’est pas tant le texte en lui-même qui est l’œuvre, mais la relation de lecture et d’interprétation qui se noue entre l’œuvre et le récepteur. Reste alors au théoricien et à l’historien à réfléchir aux conditions d’existence du texte qui autorisent une telle conception.

Notes
129.

Michel Lafon, Borges ou la réécriture, Paris, coll. Poétique, Seuil, 1990 :

« Je rappelle que « Pierre Ménard » est la première « fiction » écrite par Borges qui, à la suite d’un accident et de quelques autres événements dont je reparlerai, avait voulu mettre ses capacités créatrices à l’épreuve d’un genre nouveau… » p. 59. Ce genre nouveau sera d’ailleurs ultérieurement défini par M. Lafon comme le récit de l’écriture et/ou du commentaire d’un texte, d’une oeuvre, etc.

130.

Jorge Luis Borges, Fictions, « Pierre Ménard, auteur du Quichotte », Nouvelle éd. augm. Folio, Gallimard, Paris, 1983, p.45.

131.

Michel Lafon, idem, p.56.

132.

Jorge Luis Borges, idem, p.50

133.

Ibidem, p.50

134.

Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p.5 – cité par Michel Lafon, idem, p.13.

135.

Dans l’ordre chronologique : Julia Kristéva, Sèméiotikè, Recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil, 1969. ; Gérard Genette, « L’utopie littéraire », Figures I, Paris, Seuil, 1966. ; Antoine Compagnon, La Seconde Main ou le Travail de la citation, Paris, Seuil, 1979. ; Michel Riffaterre, « La trace de l’intertexte », «Approches actuelles de la littérature », La Pensée, n°215, octobre 1980. ; Gérard Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Seuil, 1982.

136.

Jacques Morizot, Sur le problème de Borges. Sémiotique, ontologie, signature, Paris, Kimé, 1999.

137.

Jorge Luis Borges, idem, p.51.