3. Des évêques commencent à se préoccuper des ouvriers d’industrie

Sous la monarchie de Juillet, les progrès du machinisme ont détérioré les conditions de vie et de travail des artisans et ouvriers à domicile ; il en a été de même pour ceux qui se concentraient dans les villes des régions d’industrie textile et extractive, où parmi les travailleurs les plus misérables, se trouvait un nombre croissant de femmes et d’enfants. Comment les évêques de France ont-ils réagi face à ces changements ? Ont-ils dénoncé les effets négatifs de la révolution industrielle ? Ont-ils proposé des solutions ? Jean-Baptiste Duroselle, qui affirme “qu’à deux ou trois exceptions près, l’épiscopat n’a pas eu l’idée qu’il pouvait exister un problème ouvrier 428 ”, sous-estime les réactions des évêques face aux nouvelles conditions de travail. Les recherches importantes de Paul Droulers 429 concernant l’attitude de l’épiscopat face à la question ouvrière, en particulier sous la monarchie de Juillet, montrent qu’un nombre plus élevé d’évêques a réagi, tout au moins, à propos de la dureté du travail dans les ateliers et les manufactures.

Les évêques ont plus souvent critiqué l’attitude des patrons de l’industrie qu’ils n’en ont fait l’éloge. Si Mgr Manglard, à Saint-Dié, loue les patrons vosgiens qui ont su concilier les devoirs de la religion avec les progrès de l’industrie 430 , et si l’évêque d’Evreux, Mgr Olivier, fait l’éloge des riches manufacturiers qui ont ouvert des manufactures admirables d’ordre et de fécondité, ce dernier leur fait tout de même remarquer qu’ils sont condamnables quand les ouvriers, créatures de Dieu, “ne sont plus que comme les rouages de vos étonnantes machines 431 ”. Même dans les diocèses ruraux, plusieurs évêques déplorent le sort réservé aux ouvriers : à Aix en Provence, Mgr d’Arcimoles affirme que le pénible labeur consumerait l’existence des travailleurs sans un salutaire repos du dimanche 432 et Mgr Gros à Versailles parle de “l’ouvrier qui meurt avant le temps, affaissé sous le poids d’un travail incessant 433 ”. A Montauban, Mgr Doney souligne de son côté l’odieux abus de certains patrons par rapport à la misère des autres et, après les débuts de la IIe République, il ne se contentera pas de ce constat lorsqu’il évoquera des lois nécessaires sur l’organisation du travail et les conditions de l’ouvrier 434 . Evidemment, Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, n’envisage pas les mêmes perspectives lorsqu’il affirme que la foi est le seul “frein salutaire” aux passions incontrôlées de la nature, notamment chez les “classes ouvrières” 435 et lorsqu’il rappelle aux pauvres, certes au lendemain des journées de juin 1848, le devoir d’accepter de la main de Dieu leur condition pleine de privations 436 .

Certains évêques, en particulier dans les diocèses plus industrialisés, critiquent de manière plus précise les injustices provoquées par le libéralisme économique : plusieurs soulignent l’insuffisance des salaires comme Mgr Debelay à Troyes 437 , Mgr Gousset à Reims 438 , Mgr Donnet à Bordeaux 439 qui évoque “l’inique tyrannie des dispensateurs de salaire” et font de même les évêques de Cambrai dont on aura l’occasion de reparler. Des évêques ont également soulevé le problème posé par le travail des enfants : le cardinal de la Tour d’Auvergne, évêque d’Arras, dont le diocèse ne connaît pas encore l’exploitation du charbon, déplore, dans l’artisanat, la présence d’enfants “condamnés dès l’âge le plus tendre à des exercices violents et pénibles, qui flétrissent leur corps et ne leur laissent aucun loisir pour leur perfectionnement religieux et intellectuel 440 ”. Mgr Thibault, évêque de Montpellier, en conclut, dans son mandement de carême de 1841, que “des enfants sont descendus à l’état de machine 441 ”.

Mgr Thibault fait partie avec Mgr de Croÿ à Rouen, Mgrs Belmas et Giraud à Cambrai, Mgr Affre à Paris et Mgr de Bonald à Lyon 442 , des évêques qui ont eu les prises de position les plus hardies pour dénoncer les abus de la condition ouvrière et les plus perspicaces concernant l’analyse du nouveau contexte économique et social. Il fut, dans un diocèse où la crise de l’industrie textile traditionnelle sévissait, “un des évêques les mieux informés des conditions d’existence du petit peuple ouvrier des villes 443 ”. Pour sa part, Mgr de Croÿ a lancé le premier appel épiscopal en faveur d’une intervention législative de l’Etat pour réglementer les conditions du travail. Ses paroles furent très dures à l’égard de ceux qui exploitaient les enfants et ceux qui pensaient que le XIXe siècle symbolisait surtout le progrès : “Pauvres petits enfants ! que les lois se hâtent d’étendre leur protection sur votre existence … Que la postérité lise … qu’en ces jours de progrès …, il fallut une loi de fer pour défendre de tuer les enfants par le travail 444 ”. Le 4 mai 1840, Montalembert citera les paroles de l’archevêque devant la chambre des Pairs, pour décider son auditoire à voter une loi réglementant le travail des enfants124. Parmi les prélats les plus susceptibles de se préoccuper du sort réservé à leurs ouvriers, se trouvaient ceux du diocèse de Cambrai, qui comprenait alors le centre textile de Lille-Roubaix-Tourcoing et le bassin houiller de Valenciennes-Anzin. Mgr Belmas, évêque de Cambrai de 1802 à 1841 et Mgr Giraud, son successeur de 1841 à 1850, devenu archevêque, ont non seulement dénoncé l’insuffisance des salaires mais aussi la violation du repos dominical imposé par les patrons aux ouvriers 445 . Mgr Giraud, un des plus attentifs aux problèmes posés par une société devenant industrielle, reprochait déjà, quand il était évêque de Rodez, aux procédés ingénieux des manufacturiers de “transformer les machines en hommes et les hommes en machines 446 ”. Il consacra entièrement, le 1er janvier 1845, un mandement à la “loi du travail”. Il voulut montrer dans ce mandement que la religion savait aussi régler le travail 447 . Comme la plupart des évêques, il donnait au travail un rôle d’activité pénible expiatoire mais il dénonçait aussi par une démonstration cohérente le mépris du travailleur par le système industriel capitaliste libéral. Il montrait que l’ouvrier était sacrifié au profit : “Est-il nécessaire qu’il périsse corps et âme pour que le maître monte plus vite au sommet de l’opulence ? 448 ” ; il dénonçait l’exploitation du travail des femmes et des enfants : “La religion protestera contre cette oppression de la faiblesse de l’âge et du sexe … qui contraint des parents infortunés à immoler, et le jour et la nuit, leurs fils et leurs filles aux démons de l’usine et de la fabrique 449 ” et il en tirait comme conséquence l’exploitation de l’homme par l’homme “ qui spécule sur son semblable comme sur un vil bétail … qui suppute goutte à goutte ce que des ruisseaux de sueur peuvent lui rapporter d’or … 450 ”. Cette “traite des blancs” pour lui n’était pas plus acceptable que la “traite des noirs, ou la traite de toute créature faite à l’image de Dieu130”.

Les quelques évêques que nous venons d’évoquer ont eu des prises de position d’autant plus remarquables qu’ils n’ont pas fait abstraction du contexte économique et social et ont tenu compte de l’impact provoqué par les “crises de production et les chômages périodiques 451 ” pénalisant “la classe inférieure de la société 452 ”. C’est sans doute Mgr Affre , archevêque de Paris, qui a le mieux analysé les nouvelles conditions de production et de travail et qui a fait la critique la plus pertinente de l’économie libérale. Non seulement il dénonce l’accumulation “des richesses dans un petit nombre de mains privilégiées 453 ”, mais il met au grand jour la stratégie de ceux qui veulent profiter au maximum des possibilités offertes par le libéralisme économique en provoquant, si besoin, l’augmentation de la demande sur le marché : certains veulent “réduire le salaire au plus strict nécessaire ; d’autres préfèrent qu’il soit plus abondant, mais … en donnant le conseil impitoyable de les exciter à dévorer promptement le fruit de leurs sueurs en favorisant des besoins factices. Le salaire sorti du trésor du riche y retourne ainsi plus promptement pour en accroître indéfiniment la valeur 454 .”

Un nombre assez important d’évêques, dès les années 1830-1840, a donc dénoncé la cupidité des employeurs, leur culte de l’or substitué au culte de Dieu. Moins nombreux furent ceux qui étaient conscients que la pauvreté ouvrière était une nouvelle réalité. Quant aux solutions proposées, elles furent le plus souvent d’ordre moral ou religieux : retour sincère à la religion, aumône, honnêteté personnelle des employeurs 455 . Les solutions d’ordre économique et social n’étaient pas, pensaient-ils, de leur compétence 456 même si certains, comme Mgr Giraud, ont recommandé les caisses d’épargne et approuvé les salles d’asile pour accueillir les enfants en bas âge 457 ou ont demandé fermement comme Mgr de Croÿ, une loi réglementant le travail des enfants. Si les évêques accordaient une grande importance au respect de l’homme dans l’ouvrier, leur principale difficulté était d’admettre l’autonomie et la prise en charge de ce dernier pour sa propre promotion. Deux écueils majeurs les en empêchaient : leur mentalité basée sur la hiérarchie des personnes et leur crainte que la mise en place d’associations professionnelles ne remette en cause la propriété privée ou provoque la lutte des classes 458 .

Arrivé à Lyon, Mgr de Bonald va s’apercevoir, comme les autres évêques, que les mandements soulignant la pauvreté ouvrière ne sont pas forcément bien accueillis, ce qui ne va pas l’empêcher d’essayer, dans son nouveau diocèse, de resserrer les liens entre l’Eglise et la société. Mais, avant d’évoquer l’action pastorale de Mgr de Bonald et de ses prédécesseurs, il nous faut prendre en considération l’environnement de l’archidiocèse de Lyon avec, en particulier, ses évêchés suffragants.

Notes
428.

J.B. DUROSELLE, Les débuts du catholicisme social en France (1822-1870), P.U.F., 1951, 787 p. (p. 235)

429.

Paul DROULERS, “Des évêques parlent de la question ouvrière en France avant 1848”, Revue de l’action populaire, avril 1961, pp. 442-460 ; “L’épiscopat devant la question ouvrière en France sous la Monarchie de Juillet”, Revue historique, avril-juin 1963, pp. 335-362 ; “Catholicisme et mouvement ouvrier en France au XIXe siècle. L’attitude de l’épiscopat”, Le mouvement social, octobre-décembre 1966, pp. 15-43 ; “La presse et les mandements sociaux d’évêques français avant 1848”, Cahiers d’histoire, T. IX, 1964, pp. 385-397 ; “Le cardinal de Bonald et la question ouvrière à Lyon avant 1848”, Revue d’histoire moderne et contemporaine, T. IV, 1957, pp. 281-301. Se reporter, par la suite, à cette note, pour les références complètes à ces périodiques.

430.

Lettre pastorale de prise de possession du siège du 25 juillet 1844, citée par P. DROULERS, “L’épiscopatdevant la question ouvrière en France sous la Monarchie de juillet”... , p. 339.

431.

Mandement du 15 février 1844, ibid., p. 343.

432.

Mandement du 2 février 1848, idem, p. 338.

433.

Mandement du 2 février 1847, idem, p. 339.

434.

Mandements du 15 janvier 1847 et du 19 mars 1848, idem, p. 339.

435.

Mandements des 25 mars 1842, p. 2-3 et du 6 janvier 1845, p. 7, cités par P. DROULERS,“ Catholicisme etmouvement ouvrier en France au XIXe siècle. L’attitude de l’épiscopat” …,p. 29.

436.

Mandement de carême de 1849, cité par P. DROULERS, Action pastorale et problèmes sociaux sous la Monarchie de juillet chez Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, censeur de Lamennais, Vrin, 1954, 445 p. (p. 279).

437.

Mandement de carême du 12 février 1846, cité par P. DROULERS,“ L’épiscopat devant la question ouvrièreen France sous la Monarchie de juillet” …, p. 340.

438.

Mandements de carême du 2 janvier 1843 sur le dimanche et du 6 février 1847 sur l’aumône, cités par P. DROULERS, “Des évêques parlent de la question ouvrièreen Franceavant 1848” …, p. 456.

439.

Mandement du 15 janvier 1839, ibid, p. 456.

440.

Instruction pastorale du 25 février 1839, citée par P. DROULERS, “L’épiscopat devant la question ouvrière enFrance sous la monarchie de Juillet”, p. 337.

441.

G. CHOLVY et Y. M. HILAIRE (dir.), Histoire religieuse de la France (1800-1880) …, p. 68. Il faut noter que la loi concernant le travail des enfants a été votée le 22 mars 1841 et que son projet avait été introduit au parlement deux ans plus tôt.

442.

Soulignons que ces archevêchés étaient particulièrement concernés par les changements provoqués par l’industrie.

443.

G. CHOLVY et Y.M. HILAIRE (dir.), Histoire religieuse de la France (1800-1880) …, p. 67

444.

Mandement de carême du 8 février 1838, cité par P. DROULERS,“ Des évêques parlent de la questionouvrière en France avant 1848”, p. 444

445.

Mandement de Mgr Belmas du 11 février 1838, et de Mgr Giraud sur la loi du repos et de la sanctification du dimanche du 15 janvier 1846, cités par P. DROULERS, “Des évêques parlent de la question ouvrière en Franceavant 1848”, pp. 446 et 450. Les évêques évoquent fréquemment à cette époque la violation du dimanche mais plus rarement pour dire qu’il est non seulement le jour de Dieu mais un jour pour reposer le corps , “un jour des peuples, un jour social par excellence” comme le proclamait Mgr Giraud dans son mandement du 15 janvier 1846.

446.

Cité par P. DROULERS, “Des évêques parlent de la question ouvrière en France avant 1848”, p. 447

447.

Huit ans plus tard, Mgr de Bonald, à Lyon, intitulera son instruction pastorale de carême : “La religion doit régler et sanctifier l’industrie”.

448.

Cité par P. DROULERS, “Des évêques parlent de la question ouvrière en France avant 1848”, p. 449

449.

Ibid., p. 449

450.

Idem, p. 450

451.

Idem, p. 448 (Mandement du 1er janvier 1845 du cardinal Giraud sur la loi du travail). Toutefois, Mgr Giraud était bien conscient que seuls les spécialistes de ces questions pouvaient trouver des solutions puisque dans son mandement de carême de 1839, alors qu’il était encore évêque de Rodez, il écrivait qu’“éteindre la mendicité est une question d’économie politique dont nous n’avons pas à nous occuper” : cité par P. DROULERS, “Desévêques parlent de la question ouvrière en France avant 1848’p. 458

452.

Mandement de carême de Mgr Belmas, à Cambrai, du 7 février 1830, idem, p. 445

453.

Mandement de carême du 15 février 1843 sur les rapports de la charité avec la foi, idem, pp. 454-455

454.

Idem, p. 454

455.

P. DROULERS, “L’épiscopat devant la question ouvrière en France sous la Monarchie de juillet”, pp. 356-359

456.

Voir la note 131.

457.

P. DROULERS, “L’épiscopat devant la question ouvrière en France”, p. 357

458.

P. DROULERS, “Catholicisme et mouvement ouvrier au XIXe siècle. L’attitude de l’épiscopat ”…, p. 31 et du même auteur, “Des évêques parlent de la question ouvrière en France avant 1848” …, p. 458