2. Un cardinal, primat des Gaules

Moins d’un an après avoir préconisé Mgr de Bonald, archevêque de Lyon, le pape Grégoire XVI le créait cardinal, dans le consistoire du 1er mars 1841, après que le gouvernement du roi Louis-Philippe lui ait proposé la promotion de l’archevêque 488 . Ce dernier était ainsi le seul évêque français avec l’évêque d’Arras, Mgr de Latour-d’Auvergne et l’archevêque de Rouen, Mgr de Croï, à faire partie du sacré collège des cardinaux à Rome. Le dimanche 8 mars, le cardinal put assister à la messe à la cathédrale Saint-Jean, avec la calotte rouge, et la barrette lui fut remise le 1er avril dans la chapelle des Tuileries à Paris 489 . Il reçut le chapeau de cardinal à Rome, le 23 mai 1842, des mains du Souverain Pontife qui lui donna l’anneau de cardinal et le titre presbytéral 490 de la Très-Sainte Trinité au mont Pincius. Le pape lui assigna aussi symboliquement un poste dans les congrégations du Concile, des évêques et réguliers, de la Propagande et de l’Index. Mgr de Bonald ne put pas être présent au

conclave où s’étaient rassemblés les cardinaux pour élire les successeurs du pape Grégoire XVI, mort le 1er juin 1846. En effet, l’élection fut rapide et l’archevêque de Lyon était encore à Marseille lorsqu’il apprit l’élection de Pie IX. Toutefois, il se rendit tout de même à Rome où il arriva le 24 juin, trois jours après le couronnement de Pie IX qui le reçut en audience particulière deux jours plus tard 491 .

Le cardinal de Bonald pouvait aussi faire valoir son titre de primat des Gaules que le pape Grégoire VII avait conféré, on l’a vu, à un de ses prédécesseurs, en 1079. Ce titre de primat attribué par le pape à l’archevêque de Lyon, Gebrin ou Jubin ,n’était pas nouveau, puisqu’il confirmait pour lui et ses successeurs le droit de juridiction primatiale sur les quatre “Lyonnaises”, c’est à dire sur les provinces de Lyon, Rouen, Tours et Sens 492 . D’ailleurs, un rescrit de l’empereur Lothaire en 854, qualifie l’Eglise de Lyon de “première Eglise des Gaules 493 ”. Mai si cette institution n’était pas nouvelle, elle provoquait des réticences puisque le pape était intervenu à la demande de l’archevêque de Lyon 494 . Grégoire VII y trouvait aussi un avantage puisqu’il supprimait ainsi la primatie détenue jusqu’alors par l’archevêque de Sens, métropolitain du domaine royal, dévoué au roi capétien Philippe 1erqui pratiquait la simonie pour mieux contrôler les évêchés royaux. De plus, cette primatie ne s’exerçait que sur les quatre provinces qui, sous le Bas-Empire, avaient porté le nom de Lyonnaises, d’où le pluriel “des Gaules” et son titulaire, l’archevêque de Lyon, n’exerçait plus qu’une juridiction d’appel et n’avait plus le “vicariat apostolique” permanent, possédé auparavant par le primat de Sens 495 . Il pouvait donc faire juger par son officiel primatial les “appellations” des sentences prononcées par les métropolitains soumis à la primatie. Le primat des Gaules pouvait aussi conférer les bénéfices par dévolution, lorsque les archevêques n’y avaient pas pourvu dans le temps prescrit 496 , de même que présider les assemblées des évêques. Par la suite, un décret, en 1095, du pape Urbain II, confirma cette primatie aux dépends de l’archevêque de Sens et lorsqu’en 1622, Paris a été érigé en archevêché, il a été précisé que cette nouvelle province était soumise à la primatie de Lyon 497 . Mais, après un procès entre l’archevêque de Lyon et l’archevêque de Rouen, en 1702, le conseil d ‘Etat du roi enleva la province normande à la primatie lyonnaise.

Au moment du concordat de 1801, comme le pape Pie VII avait aboli, par la bulle “Qui Christi Domini”, la constitution de l’ancienne Eglise de France, tous les privilèges, dont les primaties, devaient disparaître. Toutefois, dans le mémoire qu’il rédigea à l’occasion du concile provincial de Lyon de juillet 1850 et qu’il intitula “ Aperçu sur la primatie de Lyon”, l’abbé Lyonnet, vicaire général du cardinal de Bonald, évoque l’anecdote suivante : lors de sa venue en France, à l’occasion du sacre de l’empereur, en décembre 1804, Pie VII aurait demandé au cardinal Fesch qui l’accompagnait “pourquoi il ne prenait pas le titre de primat des Gaules”, celui-ci aurait répondu que, comme la bulle supprimait tous les privilèges, il ne se croyait pas en droit de prendre ce titre, le pape aurait alors précisé qu’il n’entendait pas par cette bulle “toucher aux prérogatives d’une Eglise si ancienne et si illustre 498 ”. Encouragé par cette remarque, Fesch ajouta, dès lors, à ses nombreux titres, celui de primat 499 et par une ordonnance du 23 mai 1808, il reconstitua les trois officialités, ordinaire, métropolitaine et primatiale, telles qu’elles existaient avant la Révolution 500 . Mais, l’officialité primatiale de Fesch n’a , semble-t-il jamais joué son rôle, en tous cas, pas quand il fut question d’annuler le mariage de l’empereur : si le 8 janvier 1810, Fesch écrivait à son vicaire général Courbon que l’officialité primatiale de Lyon devait confirmer le jugement des officialités parisiennes, dans sa lettre du 1er février, il en allait autrement puisqu’il lui écrivait que l’officialité primatiale ne s’occuperait pas de réviser les deux sentences de Paris qui cassaient le mariage de l’empereur 501 ”.

Parmi ceux qui occupèrent le siège de Lyon, Mgr de Pins, administrateur apostolique du diocèse de 1823 à 1840, fut sans doute celui qui s’attacha le plus à redonner du lustre à la primatie de Lyon. En janvier 1826, un de ses professeurs au grand séminaire de Lyon fut très embarrassé lorsqu’il pressentit que, voulant rétablir l’officialité primatiale de Lyon, l’administrateur du diocèse allait le choisir comme membre du tribunal ; comme, d’après lui, ce rôle ne convenait pas un directeur de séminaire, il demanda conseil à son collègue, le directeur du séminaire Saint-Sulpice à Paris, en soulignant dans sa lettre 502 que Mgr de Pins “mettait volontiers dans ses entreprises un peu de gigantesque”. Ce jugement semble confirmé par les demandes que Mgr de Pins a faites par la suite au pape Léon XII au cours de l’année 1826 : à plusieurs reprises, il fit état dans sa correspondance des anciens privilèges de l’archevêque de Lyon et de la possibilité pour lui-même d’en bénéficier. Une première fois, le 22 janvier, il exposa au pape le privilège ancien accordé à l’archevêque de Lyon, d’une part, et à l’évêque d’Autun, d’autre part, d’administrer les deux sièges au cas où l’un des deux deviendrait vacant 503 . Puis, en mars 1826, il s’intéressa au conflit de juridiction qui opposait l’archevêque de Paris, Mgr de Quelen, au prince de Croÿ, grand aumônier de France 504 , en s’interrogeant “s’il était du devoir de l’administrateur apostolique de l’Eglise primatiale de Lyon de provoquer et de recevoir l’appel qui lui serait adressé par la grande aumônerie contre les prétentions de Mgr l’archevêque de Paris, en vertu des privilèges de l’Eglise primatiale de Lyon 505 ”. Le 29 septembre 1826, Mgr de Pins écrivit à nouveau au Saint-Père pour lui dire que, finalement, il n’était pas intervenu dans le conflit entre l’archevêque de Paris et le grand aumônier car il n’avait pas eu de réponse officielle à sa lettre du 6 mars. Dans les deux lettres que Léon XII a envoyées à Mgr de Pins les 22 avril et 23 novembre 1826, la réponse du pape est sans ambiguïté, puisqu’il s’appuie les deux fois sur la bulle de Pie VII qui a supprimé tous les droits, privilèges et prérogatives des Eglises de France. Dans sa lettre du 23 novembre, le pape Léon XII précise qu’il ne sait rien de la déclaration de son prédécesseur au cardinal Fesch et il félicite Mgr de Pins de ne pas s’être mêlé du conflit intervenu à Paris 506 . Par conséquent, le pape confirmait que la primatie de Lyon n’était plus effective.

Toutefois, les archevêques de Lyon tinrent par la suite à garder le caractère honorifique de la primatie et, en premier, Mgr de Bonald, qui inséra le titre de primat dans le synode provincial de Lyon de juillet 1850. Dans une lettre du 28 mai 1851 adressée au pape Pie IX, il s’était plaint de la suppression de ce titre, opérée par la Sainte Congrégation du Concile au moment où elle avait procédé à la révision des actes du concile provincial qu’il avait présidé à Lyon. Toutefois, le cardinal avait pris la précaution de préciser qu’il n’entendait pas demander ni le renouvellement ni la confirmation des droits de juridiction annexés autrefois au titre de primat, mais qu’il désirait seulement le conserver dans son Eglise comme titre d’honneur et de tradition 507 . La réponse du pape Pie IX transmise par le nonce Garibaldi, le 25 juillet 1851, reprenait l’argumentation de Léon XII : “Le Saint-Siège depuis 1801, ne reconnaît plus dans les primats de France aucun droit annexé ou supposé inhérent à ce titre, en tant qu’il s’agit de juridiction. Le Saint-Siège ne pourra jamais dans sa correspondance et dans ses actes faire usage de ce titre …”. Mais, Pie IX voulait bien, “dans sa bienveillante condescendance”, ne pas mettre d’obstacle à l’archevêque de Lyon, “s’il désire conserver dans ses actes le titre de primat, comme simple titre d’honneur et de tradition 508 ”.

Quel type de notoriété ce titre honorifique accordait-il à l’archevêque de Lyon ? Il lui permettait d’être placé presque automatiquement à la présidence des assemblées des évêques ; seulement, depuis le concile national de 1811, il n’y eut pas d ‘assemblée d’évêques jusqu’à la fin des années 1840. Il lui permettait également de présider des manifestations religieuses auxquelles d’autres évêques participaient. Mais là n’était pas l’essentiel. Dans le contexte du début des années 1840, la primatie était plutôt un des éléments qui permettaient de faire contrepoids au prestige de l’archevêque de Paris.

En effet, de 1840 à la fin de la monarchie de Juillet, l’archevêque de Lyon et celui de Paris ont des moyens et une influence comparables s’ils veulent tenter d’entraîner les évêques derrière eux sur des questions importantes pour l’Eglise de France 509  ; d’ailleurs, depuis le Concordat, Paris et Lyon exercent tour à tour leur primauté. En principe, l’archevêque de Paris n’exerce pas une primauté de droit sur les autres évêques. Mais dès le début du Concordat, il a obtenu une situation privilégiée par le biais d’un traitement plus élevé que celui de ses collègues 510 . Seulement, le cardinal Maury, désigné pour occuper le siège de Paris, ne reçut pas l’investiture canonique du pape et ne put, par conséquent, jouer un rôle auprès des autres évêques. Ainsi, Lyon put apparaître comme le centre de gravité de l’Eglise de France sous le premier Empire d’autant plus que cardinal Fesch avait pris quelques distances avec son neveu à partir de 1811 511 . La Restauration redonna à Paris la première place en lui donnant comme archevêque Mgr de Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims avant la Révolution alors que l’archevêché de Lyon, toujours détenu par le cardinal Fesch, exilé à Rome, devait se contenter d’une administration provisoire 512 . Paris est devenu sous la Restauration un lieu de rencontre pour l’épiscopat car plusieurs évêques y étaient présents pour exercer leurs fonctions, politiques à la Chambre des pairs, ou religieuses en étant aumôniers à la cour ; ainsi, le successeur de Mgr de Talleyrand-Périgord, Mgr de Quelen a pu réaliser une entente épiscopale en vue de la condamnation des idées mennaisiennes en 1826 ou de la résistance aux ordonnances de 1828 concernant les écoles secondaires ecclésiastiques 513 . La révolution de Juillet a de nouveau mis en question la primauté de Paris car Mgr de Quelen a eu des relations difficiles avec le gouvernement du roi Louis-Philippe. Ce dernier tenait particulièrement à un nom prestigieux pour l’archevêché de Lyon pour faire le pendant à l’archevêché de Paris 514 .

En arrivant à Lyon, Mgr de Bonald avait conscience de la tâche qui lui incombait dans un diocèse important dont la vie religieuse clandestine pendant la Révolution avait permis entre autres l’éclosion de la vocation du futur curé d’une paroisse toute proche de Lyon dans le diocèse de Belley, celle d’Ars.

Notes
488.

Informations trouvées dans l’exposé des motifs du ministre de la justice et des cultes, précédant le projet de loi portant allocation d’un crédit extraordinaire de 45000 F sur l’exercice 1841, pour frais d’installation de Mgr de Bonald, promu au cardinalat. Séance de la chambre des députés du 23 mars 1841. [A.N., F19 (2446)].

489.

H. FISQUET, La France pontificale …, pp. 646-647. Dans le discours qu’il adressa au roi, Mgr de Bonald transmit les remerciements des victimes des inondations à Lyon de novembre 1840 qui avaient reçu une aide de la famille royale et comme à son habitude, il fit preuve de beaucoup d’humilité en soulignant que cette élévation n’était qu’ “une obligation plus étroite d’être au service des fidèles”.

490.

Ibid., p. 651. Chaque cardinal est membre du presbyterium, assemblée des clercs de Rome, et en tant que membre du clergé romain, est chargé en titre d’une paroisse romaine.

491.

Idem, p. 670

492.

Jacques VERNAY, “Autour de la primatie de Lyon”, L’année canonique, T. 5, 1957, p. 173.

493.

Antoine MICHALON, La cathédrale de Lyon, Presses de la S.A.E.P., Colmar-Ingersheim, 1974, 73 p. (pp. 11-12).

494.

J. VERNAY, “Autour de la primatie de Lyon” …, p. 173

495.

Jacques GADILLE , Le diocèse de Lyon, in Bernard PLONGERON et André VAUCHEZ (dir.), Histoire des diocèses de France.1983, 350 p. (p. 67).

496.

J. VERNAY, “Autour de la primatie de Lyon” … p. 173.

497.

A. MICHALON, La cathédrale de Lyon …, pp. 11-12.

498.

J. VERNAY, “Autour de la primatie de Lyon ”… pp. 174-175.

499.

H. FISQUET, La France pontificale …, p. 573, indique lui aussi que le cardinal Fesch commença à prendre le titre de primat des Gaules après son retour de Rome à la fin de l’année 1804.

500.

Ibid., p. 576. Le cardinal nomma pour officiaux, ses vicaires généraux, Bochard, Renaud et Courbon.

501.

J. VERNAY, “Autour de la primatie de Lyon” …, p. 175 et du même auteur, “Quelques précisions sur la primatie de Lyon”, L’année canonique, T. 6, 1959, p. 217.

502.

Lettre de M. Baudry, professeur au grand séminaire de Lyon, envoyée le 3 janvier 1826 à M. Garnier, directeur du séminaire Saint-Sulpice à Paris ; lettre citée par J. VERNAY, “Quelques précisions sur la primatie de Lyon” … , p. 217

503.

J. VERNAY, “Autour de la primatie de Lyon” …, p. 178

504.

Tous deux prétendaient être le pasteur du roi.

505.

Brouillon d’une lettre de Mgr de Pins à Léon XII du 6 mars 1826, cité par J. VERNAY, “Autour de la primatie de Lyon’ …, p. 177

506.

J. VERNAY, “Autour de la primatie de Lyon” …, pp. 178-179

507.

J. VERNAY, “Quelques précisions sur la primatie de Lyon” …, p. 218

508.

Ibid., p. 218. Le cardinal de Bonald devait attacher de l’importance à ce titre, puisque le 22 juillet 1851, n’ayant pas encore reçu la réponse de Rome, il avait demandé au cardinal Fornari d’intervenir auprès du Saint-Père.

509.

J.O. BOUDON, “L’archevêque de Paris au XIXe siècle, primat des Gaules ?” : communication faite à l’Institut d’histoire du christianisme à Lyon le 7 janvier 1998.

510.

J.O. BOUDON, Paris, capitale religieuse sous le second Empire, Le Cerf, 2001, 557 p. (p. 328)

511.

Ibid., p. 398

512.

Idem, p. 398. Le cardinal de Talleyrand-Périgord détenait un véritable pouvoir sur l’Eglise de France car il cumulait les charges d’archevêque de Paris et de grand aumônier.

513.

Idem, pp. 399-400

514.

J.O. BOUDON, Communication concernant “l’archevêque de Paris, au XIXe siècle, primat des Gaules ?” (voir note 189).