Listes lexicales

Outre la liste nominale, un autre type défini de liste qui apparaît dans notre corpus est la liste lexicale, attestée chez trois scripteurs différents.

Ainsi Thiémokho Coulibaly recopie-t-il un lexique bilingue, bambara-français, mettant en vis-à-vis le terme bambara en script, au bord de la marge à gauche et le terme français sur la même ligne en cursive. Faute de disposer de son modèle, il n’est pas possible de savoir si cette digraphie est le fait du scripteur ou si elle apparaît telle quelle sur l’imprimé copié.

Baïné Coulibaly et Somassa Sanogo ont quant à eux repris ce genre du lexique bilingue pour servir de support à un apprentissage d’une langue hors de tout cadre formel d’apprentissage.

Le premier dispose des listes lexicales qui occupent 4 pages photographiées. La traduction de termes et expressions d’une langue non identifiée (le soninké ?) occupe ainsi une page grand format densément remplie sur deux colonnes séparées par une ligne brisée qui suit le contour de l’écriture. L’opérateur graphique de traduction est ici la flèche, qui fait correspondre, dans cet ordre, le terme de la langue à traduire, au terme correspondant en bambara. Trois pages de cahier sont remplies d’un lexique wolof-bambara/français, dont je connais précisément les circonstances de rédaction puisque Baïné Coulibaly m’a sollicitée pour lui apprendre des rudiments de wolof. Baïné est en effet le neveu de mon logeur, et réside dans une case voisine de celle dans laquelle je suis logée, au sein de la grande concession des Coulibaly. Il a pris l’habitude de me saluer en wolof, langue qu’il connaît un peu car son logeur (jatigi) à Bamako est d’origine sénégalaise. Puis il est venu me demander de lui apprendre cette langue, ce que j’ai accepté malgré ma connaissance imparfaite du wolof. Les quelques séances se sont déroulées le soir après le dîner, Baïné Coulibaly ayant pris l’initiative de venir avec un cahier me trouver à cette heure-là. L’écriture était malaisée, Baïné, assis sur une chaise, allumant sa lampe électrique à chaque fois qu’il avait besoin d’écrire sur son cahier posé sur ses genoux. Il me soumettait des phrases en me demandant comment dire telle ou telle chose (en bambara le plus souvent, mais parfois en français) et choisissait d’en noter certaines. Il reprenait souvent des phrases que l’on avait pu s’échanger dans la journée au cours d’interactions verbales nombreuses entre voisins. Par exemple, une des pages débute par la traduction de « betako », [nbεtaanko], je vais faire ma toilette [litt. me laver]. Il s’agit là de la notation d’une phrase qu’il m’avait lancée dans l’après-midi en me demandant de la lui traduire sur le champ. Inversement, il s’appliquait les jours suivants à réutiliser en contexte des phrases notées sur le cahier. On voit ainsi que l’écrit n’est que le support d’un apprentissage largement oral. Ses notes portent la trace d’une écriture dans des circonstances inconfortables, beaucoup moins soignée que celle de la première liste citée (dont cette comparaison montre qu’elle pourrait avoir été mise au propre). Elles respectent néanmoins la même structure, à cette différence près que l’opérateur de traduction n’est pas toujours la flèche mais souvent le signe égal. Il peut même être absent comme dans un passage qui consiste en une énumération compacte des chiffres (en chiffres) accompagnés de leur traduction. Le sens de la traduction est celui de la version : un mot ou énoncé en wolof est traduit en bambara ou en français.

Le second scripteur à se forger un lexique bilingue est Somassa Sanogo, un des deux anciens élèves de l’école de Kina rencontrés à Fana. Il a couvert plusieurs pages d’un cahier grand format d’une liste lexicale liée à son apprentissage de la langue dogon 383 . Précisons que Somassa Sanogo a été scolarisé à Kina puis à Fana jusqu’en 9ème. Actuellement gardien d’une résidence privée à Fana, il a un parcours singulier, sa conversion au christianisme l’ayant un peu marginalisé par rapport à sa famille restée à Kina.

Sa liste est titrée du prénom de la personne qui lui a appris les éléments de vocabulaire notés. Elle se déploie sur deux colonnes. Les deux premiers items sont des formules de salutation : le bambara figure à gauche, le dogon à droite. La suite inverse le sens de traduction, le terme ou l’expression dogon figurant désormais à gauche, la colonne de droite étant réservée à une traduction qui selon les items est en bambara ou en français. On voit ainsi s’y succéder des expressions françaises : « j’ai fini » et bambara : « i bi muso fε wa », est-ce que tu aimes [cette] femme.

Doc. 7 Lexique bambara (et français) - dogon de Somassa Sanogo
Doc. 7 Lexique bambara (et français) - dogon de Somassa Sanogo

Ce corpus restreint n’autorise pas une analyse de portée générale. Celle-ci supposerait, en suivant la piste proposée par Christiane Seydou dans l’article analysé plus haut, une investigation sur les formes orales de la liste lexicale, et plus largement sur les modes oraux d’apprentissage des langues. Nous pouvons simplement conclure sur une remarque concernant le sens de la traduction. Sur ces exemples, le sens de traduction est toujours de la langue à apprendre vers la langue connue pour les lexiques qui sont le support d’un apprentissage oral (à l’exception de deux items dans la liste de Somassa Sanogo). A l’inverse, le lexique copié d’un modèle écrit (par Thiémokho Coulibaly) va du bambara au français. Il semble que les lexiques « improvisés » par les scripteurs suivent le mode d’apprentissage d’une langue qui retient des expressions de la langue étrangère, traduites, dans le sens de la version, de la langue à apprendre à la langue connue (bambara et français pour les deux scripteurs). On voit que si le modèle scriptural est fort, qui commande une disposition graphique particulière, cependant une adaptation à l’usage singulier qu’en fait le scripteur apparaît.

Listes nominales et listes lexicales sont des types clairement identifiables de liste. Nous avons vu qu’elles sont très présentes dans les pratiques et qu’elles sont également attestées dans notre corpus. Mais le plus souvent la liste intervient dans l’écriture, non pas comme un genre défini, mais comme une forme d’écriture, dimension que l’analyse des cahiers permettra d’explorer.

Notes
383.

Le dogon étant une langue très dialectalisée, il s’agit sans doute d’une forme particulière, que nous n’avons pas identifiée.