De la théocratie

Il y a une certaine légitimité à supposer que la prise de conscience par l’homme de son humanité soit arrivée très tôt, et qu’elle précède puis coïncide avec des productions symboliques. Parmi toutes les activités symboliques possibles, celles dont on a trouvé les traces les plus anciennes consistent en l’organisation de sépultures. On conviendra qu’un ensemble d’ossements humains fossilisés n’est pas forcément une sépulture, et il semble que le meilleur critère soit « la préservation du squelette en connexion » (Vandermeersch, 1986), ce qui, au passage, fait appel à une preuve d’ordre statistique.

La datation des plus anciennes sépultures découvertes est évaluée à 100 000 ans. Il s’agit du site de Skhül en Israël fouillé depuis 1930 par Dorothy Garrod (1892-1968, professeur à l’Université de Cambridge), puis par d’autres chercheurs. Cette prise de conscience de sa condition par l’homme l’a immanquablement conduit au religieux et de là, aux religions. Il était alors naturel que s’installent des théocraties dans divers groupes sociaux, certaines étant d’actualité. Leurs positions par rapport à la science et donc à la statistique sont nombreuses, diverses et variées, parfois en totale opposition et souvent ambiguës.

Dans des hypothèses selon lesquelles une entité supérieure domine le futur il est évidemment sacrilège de faire des calculs sur ce futur. Ainsi dans la Bible selon que le recensement est l’ordre de Dieu ou du roi.il connait des fortunes opposées. Dans le Premier livre des chroniques (Bible, p. 1288) on a une statistique des enfants d’Israël ordonnée par Dieu :

‘« Tous les Israélites avaient été enregistrés et voilà qu’ils étaient inscrits sur le Livre des rois d’Israël. ’ ‘Quant aux Judéens, ils avaient été déportés à Babel à cause de leur infidélité.’ ‘Les premiers habitants qui réoccupèrent leurs propriétés et leur ville sur ceux d’Israël : les prêtres, les lévites, les oblats. ’ ‘À Jérusalem habitèrent des fils de Juda, des fils de Benjamin, des fils d’Epraim et de Manassé. ».’

Et il semble que cet inventaire ne pose aucun problème.

Par contre, toujours dans le Premier livre des chroniques chapitre XXI (Bible, p.1325) lorsque le roi David prend l’initiative de faire de même pour son propre compte pourrait-on dire :

‘« Satan se dressa contre Israël et il incita David à dénombrer Israel. David dit à Joab et aux chefs du peuple : « Allez compter Israël, de Bersabée à Dan, puis revenez m’en faire connaître le chiffre. Joab répondis : « Que Yavé accroisse son peuple de cent fois autant ! Monseigneur le roi, ne sont-ils pas tous les serviteurs de Monseigneur ? Pourquoi Monseigneur fait-il cette enquête ? Pourquoi Israël deviendrait-il coupable ? » Cependant l’ordre du roi s’imposa à Joab. Joab partit et parcourut tout Israël puis rentra à Jérusalem. […] L’ordre du roi avait tant répugné à Joab qu’il n’avait recensé ni Lévy ni Benjamin. »’

La bible nous raconte que Dieu se fâche et demande à David de choisir entre plusieurs punitions toutes plus abominables les unes que les autres et frappant tout le peuple :

‘« Dieu vit avec déplaisir cette affaire et il frappa Israël. David dit alors à Dieu : « C’est un grand péché que j’ai commis en cette affaire ! Maintenant veuille pardonner à ton serviteur, car j’ai commis une grande folie » […] Yavé envoya donc la peste en Israël… À la suite de quoi David érigea le fameux temple à Yavé. »’

On le voit à cet exemple, une pratique statistique, même simple, est un domaine où les hommes doivent s’aventurer avec prudence.

Si l’on fait un énorme saut dans l’espace et dans le temps on rapprochera l’épisode précédent à celui de Staline déportant les statisticiens qui avaient fait des sondages, seuls les recensements ayant un statut de preuve à ses yeux. Lors d’un « Café de la Statistique » (toujours à propos de Staline) ayant pour thème « L’indépendance de la statistique à l’égard du pouvoir politique  » organisé par la SFDS (Société Française de Statistique) le 16 mai 2006 et animé par Jean-Marie Delarue 13 , un des participants raconte que « Staline avait anticipé le résultat du recensement démographique ; l’office statistique a trouvé un chiffre inférieur ; son directeur n’a pas d’emblée été sanctionné, mais on a nommé une commission d’enquête ; comme il advient pour tout recensement, elle a trouvé des omissions (et, sans doute aussi, des doubles comptes) : on a conclu au sabotage et le directeur a été fusillé. Puis, le président de la commission d’enquête a été nommé à sa place ; il a alors mieux compris les conditions de l’opération et en est venu à partager l’avis de ses collaborateurs : il a été fusillé à son tour ».

Nathalie Moine (Moine, 2002) a développé dans un article « Le miroir des statistiques, Inégalités et sphère privée au cours du second stalinisme » une étude fort complète des rapports pour le moins complexes entre les statistiques et le pouvoir dans la société soviétique sous Staline.

On pourrait penser qu’une société laïque, débarrassée en partie du poids de la religion, puisse plus facilement accéder à une pensée statistique mais nous allons voir au paragraphe suivant qu’il reste encore quelques obstacles.

Notes
13.

ancien vice-président du Conseil national de l'information statistique