b) Le rôle de l’évêque et du clergé.

Le rôle de l’évêque  et du clergé catholique est, en effet, très actif. Leur action a été déjà présentée partiellement. Mgr de Suze, évêque de Viviers de 1621 à 1690, assure les convertis de sa protection contre leurs anciens coreligionnaires. L’exemple déjà cité est celui de David Sibleyras protégé par le prélat alors qu’il vient de se convertir. Mais il est prêt à soutenir les « nouveaux convertis » à l’exemple de Pelisson par des moyens financiers :

‘« Mais l'on fera surtout paraître une particulière tendresse envers ceux qui auront abjuré l'hérésie pour embrasser la foi catholique, en prenant soin de leurs procès s'ils en ont et tâchant de leur procurer des lieux de retraite, de mettre en métier ceux qui le désireront et de leur donner quelque chose pour les aider à lever boutique ou de leur faire avoir de l'emploi suivant leur condition. » 287

Il incite à des pratiques agressives dans la controverse pour accélérer les conversions. Lors du synode de Vernoux, en 1657, il envoie un groupe de prêtres pour porter la controverse. Cette pratique est renouvelée à chaque synode. La partie est inégale car le commissaire catholique, souvent dans ces circonstances, interdit aux pasteurs toute riposte 288 . Ce qui explique la déclaration d' I. Homel en 1657 :

‘« Les missionnaires de Viviers harcèlent continuellement les ministres par des défis qu'ils leur font de disputer -particulièrement dans nos synodes- vont ouïr leurs prédications et puis leur font des procès et les accusent d'avoir mal parlé de la religion catholique d'où s'ensuivent des ajournements personnels basés sur des informations auxquelles les prêtres servent de témoins quoi que dans la vérité ils soient les parties ainsi qu'il a paru pour l'affaire du Sr Crégut, ministre d'Annonay. » 289

Il stimule également la politique de répression. Un arrêt du conseil royal de 1629 interdisait la présence des réformés dans la ville de Privas ; une décision en réalité bien peu respectée. En 1664, les réformés privadois ont été expulsés une deuxième fois. Puis en 1670, la révolte du Roure éclate. Nous avons déjà évoqué cette émeute anti-fiscale née dans la région d’Aubenas et conduite par un hobbereau du nom d’Antoine du Roure 290 . La ville de Privas ne suit pas l’émotion populaire. Au contraire, les consuls demandent aide au lieutenant général du Languedoc. Ce dernier enjoint à tous les habitants, y compris les réformés de défendre la ville contre une éventuelle attaque des rebelles. Les protestants privadois rentrent donc dans leur ville. Un des lieutenants de Du Roure attaque Privas et pille indistinctement les maisons catholiques et réformées. Les mutins seront finalement maîtrisés par la troupe. Toutefois en dépit de la fidélité des privadois, Mgr de Suze après la révolte du Roure demande une remise en application de l’arrêt royal de 1664. Ce qui est obtenu :

‘« Sur ce qui a esté représenté au Roy estant en son conseil par le Sr evesque de Viviers qu'encore que par trois arrests de son conseil d'estat rendus, Sa majesté présente, le 22 février, le 30 septembre 1664 et 5 aoust 1669, il a esté ordonné que conformément à la déclaration faicte au camp de Privas au mois de juin 1629, aucunes personnes faisant profession de la religion prétendue réformée ne pourront habiter dans ladicte ville de Privas et tailliabilité ny dans le lieu de Tournon… » 291

Cette décision n’apparaît toutefois pas dans la courbe des baptêmes dans les années qui suivent. 292 Les habitants ont sans doute dû quitter la ville pour habiter les environs mais ils restent des membres de la communauté et la paroisse de Privas.

Le syndic diocésain, bras armé de l’évêque de Viviers, multiplie ainsi les actions soit auprès des Etats du Vivarais, soit auprès de l’intendant, pour discréditer les réformés, amplifier ou déformer l’information, à propos par exemple de la multiplication des lieux de culte réformés. On semble suivre ici, pas à pas, le chemin qui conduit à la Révocation.

Son action est telle que parfois l’autorité civile refuse de le suivre et le désavoue, peut-être par crainte des troubles ; ainsi, lorsque le syndic du clergé diocésain, Rostaing Mège, dépose une plainte à la cour royale de Villeneuve-de-Berg et accuse le synode protestant de Baix, en 1676, de s’être réuni sans la présence d'un commissaire royal, ce qui est contraire aux arrêts royaux. Mais, l'intendant d'Aguessau, le 7 avril 1676, déboute le syndic du clergé, et reconnaît que ces deux assemblées n'étaient pas des vrais synodes et que la présence du commissaire du roi était inutile :

‘« Je ne crois pas qu'elle doivent être considérées comme vicieuses ni que la présence d'un commissaire du roi y fut nécessaire. » 293

Mais il condamne tout de même les pasteurs qui ont pris des décisions à l’occasion de ce synode (ils ont censuré le pasteur de Baix et sont allés prêcher à sa place). Toutefois la condamnation se limite à une amende pécuniaire.

L’évêque de Viviers, encourage également la reprise en main, par la communauté catholique privadoise, de la gestion de la ville. Celle-ci, en 1650, était partagée entre les deux confessions.

« Le syndic des habitants de la RPR de Privas (noble François Charrie sieur de Boyn) a dit que : sur des faits supposés et calomnieux aurait été procédé à information contre lesdits habitants de la Religion Prétendue Réformée à l'instance de Mgr le syndic général de la province et du syndic dudit Privas des habitants catholiques.» 294

La plainte des catholiques repose sur un partage des pouvoirs que l’évêque considère comme inégal :

‘« A cause que lesdits habitants de la RPR ont entrepris d'exercer toutes les charges publiques mêmes la justice criminelle et politique et qu'ils se sont emparés des biens de l'église et des pauvres » 295

Dans sa réponse, le Sieur du Boyn, réformé, rappelle que Mre Jean Exbrayat, juge, et Claude Fayon, procureur juridictionnel, sont des catholiques et affirme au contraire que les protestants n'exercent aucune charge dans la communauté qu'ils ne font que payer des impôts :

‘« Et comme il n'y a aucun habitant de la RPR qui exerce charge publique de communauté ains sont tant seulement habitants particuliers, sans se mêler d'autre chose que de payer chacun en particulier les deniers du roy suivant les départements qui sont faits annuellement » 296

Les deux communautés paraissent se défendre avec la même mauvaise foi car dans les deux cas elles disposent au minimum d'un syndic et se partagent à peu près le même nombre de sièges au corps politique. Lors d'une délibération de la communauté, en 1657, donc sept ans après l’affaire évoquée, pour régler la question des dettes dues au seigneur, le marquis de Chateauneuf, les deux groupes de conseillers dans le conseil politique de Privas apparaissent :

‘« Catholiques : noble François de Mars, Sr Jean Mirande, Sr Siméon le Franc, Sr Gédéon Trémoulet, Jean Reinier, Jean-Pierre et Samuel Gamonet, Anthoine et Louis Pourtier, Jacques Marc » soit un total de dix membres,’

et pour les réformés :

‘« Scipion du Trémolet, François du Boys, Pierre et René de la Selve, Sr Pierre Blachier, Jacques Tavernol (notaire royal), Jean Ladreyt, Sr François Collomb, Sr Joachim la Garde, Mre Pierre Sibleyras, notaire, Sr René Ladreit, Sr René Garnier. » 297 donc un total de douze.’

La parité n'est certes pas strictement respectée mais chaque communauté dispose de conseillers politiques et d’un syndic. Le léger déséquilibre dans le nombre des conseillers politiques est-il le signe d'un rapport de force ? Il n’est pas exclu que les réformés privadois tirent avantage de leur position majoritaire dans la ville. Mais il y a tout de même un partage des fonctions qui montre l’impossibilité des accusations tenues par le syndic du clergé. L’autre accusation, la destruction de l’église paroissiale, est réelle mais ancienne puisqu’elle date des guerres religieuses. Toutefois, l’objectif de cette étude n’est pas de chercher qui est dans son bon droit, mais de montrer que des faits extérieurs font monter la tension et dégradent les relations intercommunautaires. Il est vrai que dans ce cas, il est impossible de savoir si le conflit éclate à cause de l’intervention du clergé ou en raison d’une plainte des catholiques privadois. Le contexte permet d’imaginer que les deux éléments ont pu agir. Dans une situation de tension entre les deux communautés, le moindre incident peut être exploité par le syndic du clergé. Toutefois, l’accumulation de constats à propos de la politique de Mgr de Suze, permet d’imaginer que le syndic diocésain du clergé catholique a joué un rôle dans cette affaire. L’exemple privadois n’est pas isolé, l’étude de la gestion de deux autres villes montre, à l’évidence, que la question est sensible et qu’elle devient très vite un terrain d’affrontement.

Enfin Mgr de Suze publie également des ouvrages destinés à l’instruction des « nouveaux convertis » : les Instructions sur les matières de controverse . Il déclare dans les premières pages :

‘« Nous avons cru qu'il fallait ne pas se contenter de leur donner la même nourriture qu'au reste de nos diocésains, mais que nous devions encore éclaircir tous les doutes et les difficultés qui pourraient leur rester.. » 298

Dans cet ouvrage, il mélange les menaces, les bilans de victoire sur l’hérésie avec des avancées en direction des protestants ; un livre qui permet de découvrir les différentes facettes du personnage. L’auteur présente de manière claire et pédagogique, sous forme de dialogue, les principaux points de doctrine de la Réforme catholique et les points d’opposition avec les protestants. Il montre les différences entre les deux confessions et souligne les « erreurs » du protestantisme. Y. Krumenacker 299 montre que l'attitude de l'évêque de Viviers dans son ouvrage, est différente de celle qui a été présentée précédemment, en effet, il cite l'Ecriture dans la traduction de Genève et il cherche à se mettre à la portée des protestants avec un esprit « assez irénique ». L’évêque reconnaît les mérites des huguenots et refuse de prendre à la lettre les expressions catholiques les plus excessives.

Notes
287.

Mgr de Suze, Instructions sur les matières de controverse, Viviers, 1685, p. 106.

288.

AN TT 240, actes du synode de Chalencon, 1672, pièce 171.

289.

AN TT 276 B pièce 6, synode réformé de Vernoux, 1657 et ADA BIB 16° 404, Le Féron, Manifeste de ce qui s’est passé à Vernoux, bourg de Vivares de la province de Languedoc, pendant le synode des ministres de la R.P.R. du mois d’avril 1657 par M. Le Féron, prêtre et prédicateur de la propagation de la foy, Valence, Muguet, 1657, p. 30.

290.

E. Reynier, Histoire de Privas, tome II, vol. 1, p. 191-193.

291.

Extrait des registres du conseil d'Etat reproduit dans les archives de la Communauté de Privas, ADA E dépôt 75 GG 15, 19/11/1670

292.

Voir graphique 7.

293.

AN TT 276 B, archives de la justice royale de Villeneuve-de-Berg, 25/02/1676.

294.

ADA E dépôt 75 BB 7, archives de la communauté de Privas, 28/01/1650.

295.

ADA E dépôt 75 BB 7, archives de la communauté de Privas, 28/01/1650.

296.

ADA E dépôt 75 BB 7, archives de la communauté de Privas, 28/01/1650.

297.

ADA E dépôt 75 BB 10, archives de la communauté de Privas, 28/01/1657,

298.

Suze (Mgr), Instructions sur les matières de controverse, Viviers, 1685, p. 3.

299.

Y. Krumenacker, Des protestants au siècle des Lumières, le modèle lyonnais, ouvrage cité, p. 42-43.