Conclusion

L’analyse du domaine scientifique de la planification urbaine nous a permis de mettre en évidence trois éléments fondamentaux. Premièrement, nous avons constaté que la plupart des recherches urbaines et des discours des élus ou des praticiens tendent à effacer toute continuité conceptuelle et méthodologique entre le système « traditionnel » de la planification, reposant sur la figure du SDAU, et la démarche de projet. L’évolution décrite oppose en effet systématiquement l’aspect « sectoriel », « rigide » et « imposé » du schéma à l’aspect « transversal », « itératif » et « négocié » du projet. Pour dissiper cette opposition radicale, la démarche sous-tendue par notre investigation sémantique invite à reconsidérer la planification urbaine comme un mode d’action publique. Dans cette perspective, le schéma et le projet seront analysés comme des dispositifs de même nature appartenant à la catégorie des plans d’action (chapitre 3). Cette hypothèse de recherche nous permettra notamment de les comparer en faisant ressortir des ruptures et des continuités plutôt que des oppositions radicales.

Deuxièmement, l’analyse des travaux scientifiques sur la planification urbaine a permis de critiquer les questionnements de recherche qui ont porté alternativement sur la phase de conception et sur la phase de mise en œuvre de la planification. Hormis quelques analyses d’inspiration marxiste du début des années 1970 qui ont abordé l’articulation entre ces deux phases, la plupart des recherches, et notamment les plus récentes, se sont focalisées uniquement sur les activités liées à sa mise en œuvre. Nous prendrons donc position, d’un point de vue épistémologique, pour une approche transversale du SDAU et du projet de territoire, en étudiant à la fois leurs phases de conception et de mise en œuvre.

Troisièmement, notre investigation bibliographique a également souligné que la plupart des travaux de recherche ont négligé la dualité entre les aspects substantiels (i.e. le contenu) et institutionnels 165 (i.e. les modes de faire) de la planification urbaine. Là encore, les analyses d’inspiration marxiste du début des années 1970 ont étudié à la fois le contenu et les modes de faire de la planification. Mais la plupart de ces approches se sont progressivement focalisées sur la constante distorsion entre le discours et la pratique, contribuant à privilégier l’étude du contenu social des schémas directeurs et leur impact idéologique sur la scène politique locale au détriment des modes de faire et des problèmes de « praxis publique ». Les décennies suivantes sont au contraire marquées par la neutralisation des analyses portant sur les problèmes idéologiques et symboliques de la planification au profit des analyses centrées sur ses modes de faire. Notre approche sera quant à elle conçue de façon à tenir compte de la dualité des aspects substantiels et institutionnels du schéma directeur et du projet de territoire. Une prise en compte simultanée et une pondération de ces deux catégories sont d’ailleurs indispensables, car l’opérationnalisation de ces dispositifs dépend d’une certaine manière du degré de différentiation de leurs éléments substantiels et institutionnels et, plus encore, de la cohérence entre ceux-ci.

Notre analyse des ruptures et des continuités entre le schéma directeur et le projet de territoire portera donc sur deux dimensions : l’articulation entre leurs phases de conception et de mise en œuvre, et l’articulation entre leurs aspects substantiels et institutionnels (selon le regard des sciences de l’action), autrement dit entre leur contenu et leurs modes de faire (selon le regard des sciences de l’espace). Cette approche transversale impliquera notamment de positionner l’analyse de la planification urbaine à la croisée des sciences de l’espace et des sciences de l’action.

Dans le chapitre suivant (chapitre 2), nous analyserons la production de la recherche urbaine sur les villes nouvelles pour illustrer notre prise de position épistémologique, et nous interrogerons plus spécifiquement les médiations entre les recherches sur la planification urbaine et les villes nouvelles.Bien que ce détour soit un peu particulier dans la mesure où les recherches sur la planification urbaine n’ont pas construit les villes nouvelles comme des objets de recherche, il nous permettra de clarifier les trois variables (i.e. les acteurs, les institutions et indirectement les ressources) qui constituent les objets principaux à partir desquels nous analyserons les phases de conception et de mise en œuvre du SDAU de la ville nouvelle et du projet de territoire Nord-Isère.

Notes
165.

Dans les termes de l’analyse des politiques publiques, le contenu substantiel recouvre essentiellement les enjeux liés à la manière de résoudre le problème reconnu comme public. La dimension institutionnelle englobe les modalités procédurales et organisationnelles de la formulation et de la mise en œuvre de l’action publique (« Quels acteurs vont intervenir, avec quelles ressources et selon quelles règles de jeu institutionnelles ? »).