2.2.4.1. La représentation de l’univers politique français

La prédominance de la catégorie des « tendances, dispositions et propensions » dans les articles rattachés à la dénomination politique « voir la France » nous permet en effet de faire l’hypothèse d’une description des différents groupes qui composent l’espace politique français.

Pascale Sauvage signe le 10 mai 2004 le premier article de ce type, avec une information concernant le PS : « Le PS appelle à un nouveau vote sanction le 13 Juin ». Or, il n’y a pas, dans le texte, d’explication concernant ce vote sanction, bien que l’article commence par une phrase explicite : « Poursuivre sur la lancée des régionales sans avoir l'air de négliger l'enjeu européen... ». Le vote sanction est en effet considéré comme un vote visant le pouvoir, un vote en somme qui permet de « poursuivre sur la lancée des régionales ». Il s’agit d’une reprise du slogan mis en avant par le PS lui-même et que nous avons caractérisé par les termes « participer » et « persévérer ». Or, le développement de l’article n’insiste pas sur le caractère de cette participation mais sur les caractéristiques du parti socialiste : « Le succès électoral du mois de mars a mis de l'huile dans les rouages », ou bien « Seule ombre au tableau : la composition de la liste du Grand Est », ainsi que sur leur rapport au pouvoir en place : « Le premier secrétaire du PS François Hollande a conclu cette convention sur une sévère critique de l'UMP, du président de la République et du gouvernement ». Sur le programme du PS, ou encore sur sa stratégie, une ligne et demie suffit au journaliste : « texte axé sur la revendication ‘d'une Europe de gauche’, assortie d'un véritable traité social ».

Dans la même édition, Rodolphe Geisler signe un article sur le désir de François Bayrou de créer un parti européen du centre. Ce parti est alors, d’après cet article, l’incarnation d’une Europe politique : « Il s'agirait d'un ‘grand parti démocrate, qui veuille l'union sous le contrôle et avec la participation des citoyens’ » 462 cite le journaliste en début d’article, mais nous sommes de ce fait tentés de nous poser des questions, du moins sur la notion de démocratie, des questions qui seraient en accord avec la phrase qui ouvre l’article rapportant les mots de M. Bayrou : «Tous, nous savons que ce scrutin a été inventé pour que le débat européen n'ait pas lieu ». C’est donc face à ce constat que M. Bayrou souhaite créer un parti européen et que le journaliste marque ses distances avec l’usage d’un conditionnel : « François Bayrou le martèle : l'Europe manquerait désormais ‘d'un grand courant politique qui ne soit ni conservateur ni socialiste et qui porte l'idéal européen’».

La notion d’Europe et celle de parti se confondent donc dans les paroles de M. Bayrou et dans la reprise constante de celles-ci par le journaliste ; ces deux notions seraient peut-être également synonymes dans son discours.

Le 12 mai 2004, dans un article signé par Nicolas Barotte, le MPF de Philippe de Villiers est décrit comme un parti différent du « nous » auquel pourrait s’identifier le lecteur de l’article, mais aussi distant du journaliste : « les souverainistes pensent ». Mais il est surtout discrédité dans l’évolution de l’argumentaire proposé par le texte. Il passe ainsi d’une situation où Philippe de Villiers serait en train d’essayer de convaincre les membres souverainistes de l’UMP (« Philippe de Villiers, candidat lui-même dans l'Ouest, voudrait attirer les gaullistes déçus par l'UMP ») à une situation où il serait prêt à les acheter : « Un parlementaire s'est même vu proposer une tête de liste dans le Sud-Est ».

Paru le 13 mai 2004, l’article sur le FN décrit les mésententes apparues lors des débats internes au parti. Le vocabulaire est même celui du désaccord, en particulier dans le sous-titre de l’article, où le ton est déjà donné : « La composition des listes provoque la grogne du délégué général… ».

« Les trotskystes réduisent leurs ambitions » est le titre d’un article signé par Elsa Freyssenet le 18 mai 2004. Comme pour les souverainistes, l’usage de la dénomination « trotskystes » introduit déjà une distance à leur encontre. C’est à la définition de cette distance entre le « nous » où se placent le journaliste et le lecteur et le « eux » des sujets de l’information, que le texte est consacré. En premier lieu il décrit une scène où les deux candidats trotskystes rencontrent des sympathisants : « Mehdi, un hydraulicien au chômage de 28 ans, et Flavie, 25 ans, contrôleuse de gestion » ; ces précisions contribuent à maintenir cette distance car, elles instituent un « eux » différent (parce que très particulier) du « je » qui lit ou qui écrit. Une situation semblable se produit lorsque l’on connaît les raisons pour lesquelles le journaliste a choisi d’en citer les paroles : ils sont des sympathisants mais ils n’ont pas voté au premier tour des régionales et « Que feront-ils le 13 juin prochain ? Cela «dépendra» de leurs obligations du moment ». Des gens en somme pas très fiables : « Les marques de sympathie ne se concrétisent pas forcément dans les urnes. LO et la LCR en ont fait l'amer constat aux régionales ».

En un paragraphe, la distance entre « eux » et « nous » a donc été établie, le reste de l’article explique les raisons de cette distance, qui se résume en deux questions. La frivolité : « Olivier Besancenot développe les thèmes en vogue de l'altermondialisme et de l'écologie » et l’irresponsabilité : « Ne courant pas le risque d'arriver aux affaires et de devoir appliquer leur programme électoral, la LCR et LO réclament… ».

Le 18 mai 2004 un article est consacré aux rapports entre le PS et le PRG. La candidature de Christiane Taubira pour le PRG est décrite comme la conséquence d’une déception vis-à-vis du PS : « ‘ Vexé, le Parti radical de gauche (PRG) a décidé de partir en campagne pour les européennes ’ » et donc cela implique a priori l’absence d’un programme réfléchi. Le PRG devient, plus qu’un parti pour l’élection, une menace pour le PS : « ‘ Le PS est prévenu : ‘Même si je mesure les difficultés, nous y allons et tant pis pour les socialistes s'ils n'ont rien compris’ ’ ». Le parti s’inscrit ainsi dans la continuité des élections présidentielles de 2002 et dans l’attente de celles de 2007 : « ‘ Dans la continuité de l'élection présidentielle de 2002, Christiane Taubira veut placer sa candidature sous le signe de la ‘diversité culturelle’ ’ » et pour la fin de l’article : « ‘ Jean-Michel Baylet a aussi annoncé que les radicaux de gauche auraient un candidat à l'élection présidentielle en 2007 ’ ». Peu de références sont donc faites aux élections européennes ou à la particularité de celles-ci.

Dans un article du 19 mai 2004 signé Elsa Freyssenet, les Verts sont présentés de manière détendue, avec un style léger : « ‘ Depuis quand n'avaient-ils pas été tous les trois rassemblés pour un meeting électoral ? ’ » est la phrase qui ouvre l’article et qui pourrait donner lieu à des scènes d’affrontement. Mais au lieu de cela, c’est un ton léger qui s’impose : « ‘ Et toi tu es ‘M. Mariage homo maintenant’, dit-il à Mamère. ’ » avant que l’on ne trouve une polie correction : « ‘ ‘L'Europe, cela n'attire pas’, regrette le député de Gironde. ‘Pas encore’, corrige le député européen  ’».

De même pour la description des candidats faite par le journaliste : « Lipietz le spécialiste », « Mamère le polyvalent », « Voynet, la politique » et encore une fois pour les échanges entre eux lorsque l’on apprend que « Le député de Gironde a fait sursauter Alain Lipietz et Dominique Voynet lorsque, vantant les vertus ‘à certains moments de la désobéissance civile’, il a déclaré : ‘Je suis candidat... pour aller arracher du colza et du maïs transgénique’. Ouf ! ». Les Verts seraient, en somme, un parti plus détendu que sérieux.

Le 20 mai 2004 c’est sur le PCF que la même journaliste publie un article. Ce parti est présenté par opposition aux Verts et au PS, comme un parti qui voudrait être authentique, dans le sens où il se voudrait porteur d’actions et pas seulement de discours, ce qui l’opposerait aux partis au pouvoir. Cela est exprimé par les paroles du président de la fondation Copernic, Yves Salesse, rapportées en fin d’article : « En mettant dans le même sac le président de l'UMP, Alain Juppé, le commissaire européen socialiste Pascal Lamy et Laurent Fabius, il ironise sur ‘le temps des berceuses. Ils nous disent que tout ce que l'Europe n'a pas su faire jusqu'à maintenant, ils vont le faire incessamment sous peu. Nous ne pouvons croire à cette berceuse’».

Un petit article fait référence au FN le 25 mai 2004 sous le titre « le FN dénonce ‘les sirènes de la trahison’ » pour expliquer la conception du parti de Jean Marie Le Pen sur la constitution européenne qui trahit la France.

Pascale Sauvage signe le 25 mai 2004 un article original sur le PS qui porte pour titre « Trois mois après le coup d'éclat des régionales le PS ne mise pas sur un ‘vote sanction’ ». Nous parlons d’un article original parce qu’il utilise à la fois le soupçon à l’égard du discours public des dirigeants socialistes et l’explication de ce discours. Ainsi, dans la première moitié de l’article, les références au parti sont ponctuées de « Officiellement, le Parti socialiste… » ou bien « Claude Bartolone, député de Seine-Saint-Denis, affirme ‘sentir un besoin d'Europe’ » ou encore « cette stratégie semble pourtant marquer un changement de pied ». Ces soupçons sont enfin explicités par le journaliste au milieu de l’article : « Les véritables intentions du PS sont entre les deux ». Le journaliste se pose en garant de la vérité mais sans s’opposer de manière directe aux paroles des membres du PS et c’est à ce moment que l’Europe entre en jeu, lorsque, le même journaliste dit que le PS ne pourra pas dépasser de beaucoup le 22% de voix obtenues aux dernières européennes, de telle sorte que, si les socialistes veulent faire de ces élections un vote sanction, ils risquent d’échouer d’avance.

Parler d’Europe est ainsi en fin de compte une stratégie pour que la victoire aux européennes ne soit pas une défaite dans leur stratégie : « ‘ Une bonne raison pour parler du fond, cette Europe sociale dont la vocation la plus clairement identifiable par les électeurs est de mettre en échec l'Europe libérale défendue par l'actuel Parlement européen ’ ».

Nicolas Barotte signe le même jour un article sur l’UMP qui suit une forme argumentaire semblable. Dans une première partie, il s’agit de rendre compte des craintes de la formation (alors que pour le PS il s’agissait de ses espoirs). « L'UMP attend le 13 juin avec appréhension » est le titre de l’article et dans les deux premiers paragraphes cela se traduit par une volonté du parti de minimiser les enjeux de l’élection : « ‘ Le parti ne veut pas être prisonnier du scrutin ’ ». Or, les mauvais résultats des dernières élections européennes permettent cependant au parti de se sentir optimiste vis-à-vis de l’avenir et, ce faisant, c’est l’Europe qui rentre en jeu, jusqu'à devenir, à la fin de l’article, un objet de confrontation avec le PS : « ‘ L'UMP se déclare aussi en faveur d'une ‘Europe ’ ‘ de la croissance au service de l'emploi’ censée s'opposer à l’'Europe sociale’ du Parti socialiste qui aboutirait à une ‘hausse des impôts’ ’ ».

L’UDF est ouvertement critiquée dans un article signé Judith Waintraub et paru le 29 mai 2004 sous le titre « Bayrou dénonce ‘un complot’ contre l'idée européenne ». La notion de complot est exploitée par la journaliste dès le premier paragraphe afin de ridiculiser M. Bayrou : « A quinze jours des européennes, François Bayrou voit des ‘complots’ partout » commence l’article. Mais c’est à démonter l’originalité de l’UDF dans ses idées sur l’Europe qu’il se consacre prioritairement : « Pour se distinguer de l'UMP sur l'Europe, l' ‘autre pôle’ de la majorité a choisi, faute de mieux, de revendiquer son droit d'aînesse » mais, même dans cette revendication, il est dit que « Les ‘25 propositions pour une Europe à 25’ (…) recoupent pour la plupart les initiatives que prônent les dirigeants de l'UMP ». Avant que l’article ne se termine par la dénonciation explicite d’un parti qui serait peu original et démagogue : « C'est donc encore une fois sur le vote sanction que compte François Bayrou pour élargir son audience. Même s'il insiste sur sa proposition de doter l'Europe d'un président, élu ‘à terme’ au suffrage universel, pour marquer son originalité. Ou s'il plaide pour une taxe sur les produits venant de pays ‘qui ne respectent pas les minima sociaux et environnementaux’, histoire de séduire l'électorat de gauche ».

Le 2 Juin 2004 Elsa Freyssenet signe un article sur les Verts titré « Entre Bové et Cohn-Bendit, les Verts choisissent les deux ». L’article dessine une novelle fois l’opposition déjà évoquée plus haut entre le politique et le social. Ainsi, « outre la publicité que de tels soutiens apportent à un candidat qui, en dépit de son travail comme vice-président du Parlement européen, reste peu connu » ils choisissent également « Cohn-Bendit pour incarner ‘l'Européen type’ et Bové pour le ‘mouvement social’ ». Or, seul Cohn-Bendit est engagé pour les Verts, tandis que « Bové laisse dire mais veille à ne pas se laisser enfermer » de telle sorte que, la tête de liste des Verts finit par assurer que « le soutien de Bové ‘a des retombées dans un monde très politisé mais l'électorat Vert ne l'est pas tant que cela’ ». Les Verts apparaît donc dans les pages du Figaro et par l’usage des paroles d’un de ses candidats, un parti politique peu politisé.

« Au FN, huit listes, une seule tête » est le titre d’un article signé Olivier Pognon le 7 juin 2004 qui ouvre une série sur les différents partis qui concourent à l’élection. Comme l’introduit le titre, le FN est décrit à partir de la figure de M. Le Pen et les élections européennes sont présentées comme un terrain propice pour ce parti. Le nouveau mode de scrutin est, enfin, souligné comme un handicap pour un parti articulé autour d’une figure et qui doit désigner cette fois-ci des têtes de liste.

Dans la même série, le 8 juin 2004 c’est aux « souverainistes » qu’est consacré un article signé Sophie Huet. Une précision importante toutefois, malgré le titre : « Les souverainistes veulent réveiller le débat » il est presque exclusivement question de M. de Villiers et non de M. Pasqua et la notion de débat est écartée en faveur de celle de polémiques ou de critique.

Toujours dans la même série c’est Judith Waintraub qui signe l’article sur l’UDF le 9 juin 2004, et qui en donne le ton dès le début, avec la phrase suivante « Depuis deux mois, François Bayrou fait un rêve : et si l'UDF arrivait devant l'UMP, le soir du 13 juin ? » et ensuite avec une référence par laquelle la journaliste assume ce qui est dit en le distançant : « Officiellement, l'objectif de ‘François Bayrou et ses amis’, comme les appelle Jean-Claude Gaudin, est plus modeste ». Les deux phrases introduisent en outre ce que sera le thème de l’article : la relation entre l’UDF, incarné par François Bayrou, et l’UMP.

Le 11 juin 2004, un article rapporte en titre un propos du premier ministre J.P Raffarin : « Raffarin : ‘évitons la dispersion des voix’ ». Cet appel aux électeurs se produit dans un meeting dans lequel « À contre-courant de l'impression d'atonie de cette campagne européenne, Alain Juppé a voulu ‘faire apparaître l'enthousiasme’ des militants UMP. Mais il s’agit aussi d’une référence à l’UDF : ‘En ligne de mire : l'UDF de François Bayrou qui a annoncé que ses députés ne siégeraient plus au groupe du Parti populaire européen (PPE)’ » et la raison de tout cela est le besoin d’unité exprimé à nouveau par M. Raffarin : « ‘En Europe, l'isolement est une faute, alors évitons la dispersion des voix’. Traduction : une voix pour l'UDF est une voix perdue pour la France alors qu'une voix pour l'UMP, c'est le moyen de ‘peser au Parlement’ ». Le journaliste fait enfin un travail d’éclaircissement dans ce paragraphe, mais l’usage du terme « traduction » est aussi une façon de dire que les paroles du premier ministre manquent de clarté ou, même, qu’elles sont prononcées dans une langue difficile à comprendre.

Le Figaro nous offre en tout cas un récit de la campagne électorale où sont présentées et commentées les différentes tendances politiques. Ce récit commence par un article sur les motivations du vote pour le PS et se termine avec celles de l’UMP. Entre les deux, il y aura eu le temps de la campagne.

Notes
462.

Au moment de rédiger cette thèse (printemps 2007), trois ans après ces élections européennes, François Bayrou a fondé ce parti sous la dénomination « Mouvement Démocrate ».