4°) Sociologie de l’appropriation

Nombreux et variés sont les travaux questionnant l’appropriation d’objets techniques contemporains. Leur regroupement, comme nous l’annoncions en introduisant ce chapitre, ne s’opère pas sur la mise en place d’un modèle de l’appropriation mais se fonde plutôt sur une problématique commune. L’ensemble de ces études se placent du côté de l’usager – un usager actif – et s’interrogent sur la formation des usages sociaux des TIC. Adoptant généralement une méthodologie ethnographique, elles se sont développées en réaction aux limites des travaux diffusionnistes 117 et corrélativement à l’augmentation des techniques d’information et de communication dans les sphères privées et professionnelles. Elles émergent dans les années 80 avec les travaux sur l’appropriation du Minitel et se sont fortement accrues dans les années 90 avec des études sur les usages des TIC dans les organisations. A l’instar de l’évolution des problématiques sur les médias 118 , les questionnements sur l’insertion des TIC sont passés d’un questionnement centré sur l’effet des techniques sur la société à une interrogation sur les usages de ces dispositifs techniques 119 . C’est suivant cette tendance que s’orientent les travaux sur l’appropriation des TIC. Ces derniers n’ont certes pas un questionnement se confondant avec notre problématique mais ils constituent un apport précieux pour notre réflexion.

Tout d’abord, nous retenons, de ces travaux, la nécessité d’effectuer une clarification terminologique autour de la notion d’usage. Les termes de consommation, pratique et usage sont souvent employés indistinctement. Pourtant, ils ne revêtent pas les mêmes significations et leurs emplois ne se réfèrent pas au même modèle d’analyse : « La consommation relève d’un modèle d’analyse causale externe selon lequel l’offre des technologies de communication déterminerait les modalités de leur consommation. Dans l’usage, le schéma de causalité est inversé et c’est la prééminence du social qui déterminerait les formes d’utilisation des technologies. La pratique quant à elle répond à un modèle plus complexe qui permet d’intégrer la jonction de la technique et du social » 120 . Les écrits de J. Jouët, entre autres 121 , nous permettent de clarifier encore plus nettement cette distinction :

Nous emploierons donc ces notions ainsi : les termes de consommation pour l’achat d’un téléphone mobile considéré comme un bien, d’usage pour désigner les différents modes d’utilisation des portables – qu’ils soient concrets ou virtuels, c’est-à-dire matériels ou imaginés – et enfin de pratique pour désigner plus globalement les relations avec les téléphones mobiles.

Ensuite, les travaux de M. de Certeau 127 puis de J. Perriault 128 ont démontré, contre les diffusionnistes et l’école de la traduction, que les usagers ne sont pas passifs face à l’offre technique. Ils bricolent, rusent, contournent et détournent les usages prescrits. Dans de nombreux cas d’innovations techniques – surtout dans le domaine de l’information et de la communication avec les outils informatisés où l’autonomie d’utilisation est plus grande – un décalage est, en effet, constatable entre les usages prévus par les concepteurs et les usages effectifs, ceux pratiqués par les usagers. Dans l’histoire des machines à communiquer, les exemples de détournement d’usage sont récurrents. Au-delà des grands classiques comme le développement du Minitel rose ou l’échec du théâtrophone, le succès du SMS 129 ou les déboires du WAP version 1.0 130 illustrent cet écart. Ainsi, il semble plus que pertinent d’interroger ce décalage dans le domaine des représentations : les détournements d’usage ne sont-ils pas au bout d’un certain temps présents et donc représentés dans les modes d’emploi ? Si cette hypothèse se vérifie, ceci ne tendrait-il pas à montrer une forme d’influence des pratiques sur l’évolution des représentations socio-techniques ?

Toutefois, prendre en considération l’autonomie de l’usager face à l’offre technique ne doit pas conduire à minimiser le rôle de l’offre et l’épaisseur de l’objet technique 131 . Rappelons simplement, avec l’aide de P. Musso, qu’entre concepteurs et usagers, « un équilibre sera progressivement trouvé par itérations successives. In fine, on a donc trois grands types de réactions d’usage : la conformité à ce qu’a prévu l’inventeur, le détournement d’usage ou le rejet pur et simple » 132 . L’approche en terme de cadre, développée par P. Flichy, nous paraît justement à même de tenir ensemble les idées de contrainte et de marge de manœuvre.

Relevons en outre que les travaux sur les logiques d’usage ont conduit les offreurs à renforcer leur prise en considération des usagers durant les phases de conception. Autrement dit, la remise en cause du modèle causal offre/usage s’est « transformée » en préconisations pour les services de recherche et développement des firmes et groupes industriels. Il est devenu plus qu’essentiel d’anticiper les usages, d’effectuer des pré-tests, d’avoir une « connaissance stratégique des usages » 133 , etc. Le développement, ces dernières années, de la conception participative ou de la conception assistée par l’usage 134 en est une conséquence – et renforce encore notre intérêt pour les publicités et les modes d’emploi, discours d’accompagnement ayant la particularité d’être destinés à un large public et dans lesquels nous devrions pouvoir identifier les figures d’usages et d’usagers anticipés dans ce contexte particulier.

Un autre apport des études sur l’appropriation des objets techniques est d’avoir souligné le phénomène de « généalogie des usages » 135 ou « d’effet diligence » 136 compris comme le fait que, dans un premier temps, les usages d’un « nouvel » objet ou dispositif technique se greffent sur des pratiques antérieures avant de s’autonomiser. Les premiers usages du téléphone mobile se sont vraisemblablement appuyés dans un premier temps sur ceux du téléphone fixe, du radiotéléphone de voiture et des dispositifs de radiomessagerie. Cela dit, retrouve-t-on ce phénomène au niveau des représentations socio-techniques ? Ou est-ce que, comme le soutient V. Scardigli, aux débuts de l’insertion sociale de l’innovation correspondrait au contraire, sur le plan de l’imaginaire, une période de fantasmes et de prophéties ? Les études sur la formation des usages nous enseignent de surcroît que le temps de constitution des usages sociaux est un temps long : « La construction sociale des usages est un processus long et, au fil des mois, les usages évoluent et s’autonomisent » 137 . Cette temporalité s’oppose à celle des innovations technico-commerciales, qui peuvent donner à l’usager l’impression qu’il est dépassé. Cette opposition est d’ailleurs très marquée dans le cas du téléphone mobile.

Les travaux sur les usages des objets techniques ont enfin insisté sur le rôle fondamental des significations d’usage dans les phénomènes d’appropriation. L’importance de la dimension symbolique des objets techniques a aussi été relevée pour la phase d’appropriation 138 . Mais quel peut-être le lien entre les représentations socio-techniques dans les discours d’accompagnement et les significations d’usage ? J.-G. Lacroix, B. Miège, G. Tremblay dans leur étude de l’implantation du système Vidéoway au Québec ont montré que les discours d’accompagnement participent à la construction de l’identité des objets techniques, d’une certaine image des usages. Les valeurs véhiculées dans l’ensemble de ces discours sont, en effet, pour J.-G. Lacroix, un moyen de consolider les représentations sociales des innovations techniques 139 . Si ces valeurs ne permettent pas à elles seules d’expliquer les pratiques effectives, il n’en reste pas moins qu’elles sont essentielles dans la constitution des significations d’usage. Cette importance de l’image et des représentations dans la formation des usages est aussi relevée par J. Jouët. A plusieurs reprises 140 , elle précise que les TIC ont une forte dimension symbolique : ils sont porteurs d’imaginaires, de valeurs, de représentations qui dans un premier temps suscitent l’adhésion et la formation des premiers usages. L’élaboration des premières formes d’utilisation s’appuie tout d’abord sur les discours d’accompagnement. Puis, la sociologue relève une phase de désenchantement chez les usagers, coïncidant avec le passage de l’innovation technique à un statut d’objet ordinaire. Ainsi « les discours perdent de leur prégnance dès lors que les TIC deviennent des technologies ordinaires » 141 . Le lien entre les discours d’accompagnement et la formation des pratiques passe donc par la construction de l’identité symbolique des objets techniques, qui semble être plus instable lors de la phase de découverte d’un nouveau dispositif.

Bien que les travaux sur l’appropriation soient riches d’autres enseignements 142 , nous en retiendrons principalement que l’appropriation est un phénomène long et complexe qui ne se résume pas à l’adoption ou non d’une innovation technique. Le succès d’un objet n’est le résultat ni d’un déterminisme technique (ce n’est pas parce qu’un produit est efficace techniquement qu’il marche commercialement) ni uniquement d’un déterminisme commercial (baisse des prix, publicité…) 143 , il dépend de son appropriation par les individus et de sa dimension symbolique.

Notes
117.

Suivant le modèle diffusionniste, l’usager est passif face à l’offre technique.

118.

La question centrale est passée de « que font les médias aux gens ? » à « qu’est-ce que les gens font des médias ? ». Sur l’évolution des problématiques sur les médias, voir ci-après « Au-delà de l’idéologie, les rôles des discours d’accompagnement » p. 127.

119.

Concernant l’émergence et le développement de la sociologie des usages, voir J. Jouët, « Retour critique sur la sociologie des usages », Réseaux, n° 100, 2000, pp. 487-521.

120.

J. Jouët, op. cit., 1992, p. 21.

121.

P. Chambat, J. Le Marec, ou H. Bourdeloie ont aussi, par leurs travaux, contribué à clarifier le flou régnant autour de la notion d’usage.

122.

J. Jouët, op. cit., 1992, p. 22.

123.

Ibid., p. 26.

124.

Ibid., p. 31.

125.

Jean-Guy Lacroix, B. Miège, Gaëtan Tremblay, De la télématique aux autoroutes électroniques, le grand projet reconduit, Grenoble, PUG, 1994, p. 147.

126.

L. Sfez, « Usages et pratiques des nouveaux outils de communication », Dictionnaire critique de la communication, Paris, PUF, 1993, p. 371.

127.

Voir Michel de Certeau, Arts de faire, L’invention du quotidien, Paris, Union générale d’éditions, 1980, 374 p.

128.

Voir Jacques Perriault, La logique de l’usage : essai sur les machines à communiquer, Paris, Flammarion, 1989, 253 p.

129.

Short Message Service

130.

Gérald Gaglio, « De la pertinence des usages remontants dans le marché de la téléphonie mobile », working paper, Ecole d’été, Les Rencontres de Cargèse, IESC, juin 2003. p. 9.

131.

T. Vedel et S. Proulx adressent cette critique aux approches de l’appropriation.

132.

Pierre Musso, « L’imaginaire au service de "l’innovention" », FING, Université de Printemps de la FING, juin 2005.

133.

Titre d’un article de D. Boullier.

134.

Beaucoup de travaux et d’études exploitent cette thématique. Cet argument est notamment invoqué dans la présentation commerciale de la méthode CAUTIC. De son côté, P. Musso considère qu’il s’agit d’un défi pour les services R&D des entreprises actuelles.

135.

J. Jouët, art. cit., 2000.

136.

Notion proposée par J. Perriault.

137.

J. Jouët, « Les TIC : facettes des discours auprès du grand public », revue Terminal, n° 85, 2001

138.

Voir P. Mallein et Y. Toussaint, art. cit.

139.

J-G. Lacroix, « Entrez dans l’univers merveilleux de Vidéoway », in J.-G. Lacroix, B. Miège, G. Tremblay, op. cit., pp. 137-162.

140.

Cette idée est, en effet, présente dans la plupart des textes de J. Jouët.

141.

J. Jouët, art. cit., 2001.

142.

Les études de l’appropriation ont aussi souligné le rôle que jouaient les pratiques sociales et culturelles existantes, la nature des modes de vie, dans l’insertion et l’appropriation des objets techniques.

143.

G. Gaglio « De la pertinence des usages remontants dans le marché de la téléphonie mobile », working paper, Ecole d’été, Les Rencontres de Cargèse, IESC, juin 2003, p. 5.