Les petites et moyennes entreprises (PME) en histoire.

Les historiens n’ont découvert le monde de l’entreprise et des entrepreneurs que tardivement. Les premières études consacrées à ces thèmes 38 , ont rapidement laissé la place à une historiographie d’influence marxiste, prompte à dénoncer la perte d’autonomie des classes laborieuses et décrire leurs combats.

Les historiens s’emparent des entreprises surtout après 1945, soit dans le cadre de monographies régionales 39 , soit sous la forme de monographies individuelles d’entreprises 40 ou d’établissements 41 , soit à travers des biographies d’entrepreneurs 42 ou des biographies collectives d’ouvriers 43 , ou encore de secteurs d’activité 44 . Mais là encore, l’historiographie met trop souvent en avant les réussites collectives ou individuelles, minimisant ou ignorant les échecs 45 au profit d’un « processus d’héroïsation des dirigeants d’entreprise » 46 .

Les travaux d’Alfred Chandler 47 suscitent l’engouement des historiens pour l’étude de la grande entreprise, symbole d’une modernité et d’une efficacité tant recherchées, alors que l’industrie française affiche, à la fin du XIXe siècle, des structures économiques considérées comme archaïques 48 . Au moins jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’industrie textile reste profondément marquée par le capitalisme commercial et ses pratiques, à l’instar de Pourtalès 49 . En même temps que le slogan « small is beautiful » est voué aux nues, les historiens découvrent les vertus du capitalisme familial, longtemps jugé « conservateur, routinier, malthusien, économiquement inefficace, et de surcroît voué à disparaître » 50 , notamment sous la plume de David Landes 51 . Pour certains auteurs, souvent anglo-saxons, le retard français prend sa source dans la mentalité des entrepreneurs français, peu enclin à innover, par opposition à leurs concurrents anglais issus des milieux non-conformistes protestants 52 . L’éthique protestante 53 du patronat, fondée sur l’ascétisme, l’épargne, le travail et la conscience du devoir professionnel, a longtemps servi à justifier l’avance et le développement de certaines régions industrielles comme l’Angleterre, l’Alsace 54 , Créfeld 55 ou même Mazamet 56 . Dans ce contexte, le catholicisme est perçu comme un véritable repoussoir et un frein au développement industriel. Landes a partiellement nuancé cette idée avec l’étude de la famille Motte, à Roubaix, mais sans l’abandonner totalement 57 . Pourtant, l’enquête sur les patrons du Second Empire démontre que le patronat catholique a su créer et gérer d’importantes affaires 58 .

Les monographies de PME mettent souvent en relief les difficultés de la transmission et de la pérennisation de l’entreprise d’une génération à l’autre. Plus que les grandes entreprises, le sort des PME semble vouer à la disparition 59 . À cela, s’ajoute la faiblesse supposée des PME françaises pour conquérir les marchés internationaux, en raison de coûts de production plus élevés, de ressources financières limitées ou encore de l’absence d’informations sur ces marchés 60 . Pourtant, la Fabrique lyonnaise de soieries, constituée de plusieurs centaines de PME, parvient à se hisser au premier rang des industries françaises exportatrices jusqu’au milieu du XXe siècle 61 . La lunetterie morézienne est également très présente sur les marchés mondiaux à la fin du XIXe siècle 62 . Au début du siècle suivant, les PME françaises constituent encore le cœur de la croissance économique du pays 63 . Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la concentration se limite à quelques branches seulement, ce qui place l’industrie nationale en position de retrait vis-à-vis de ses rivales anglaises, allemandes et américaines. Les secteurs de pointe, à l’époque, comme l’électricité ou l’automobile, n’échappent pas à cette règle 64 . Déjà depuis quelques décennies, le fordisme et ses grandes firmes de forme M, éclipsent les PME en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis pour atteindre une production de masse, tandis que de gigantesques combinats monopolistiques s’imposent dans le monde communiste 65 . Tous engagent une course au gigantisme et aux économies d’échelle. La modernisation de la France passe alors par une politique publique active poussant à la restructuration, la concentration et la destruction d’anciens systèmes d’activités 66 . Jugées archaïques, peu productives et peu rentables, les PME s’opposent à la vision modernisatrice des élites politiques françaises, influencées par le modèle américain.

Or, les entreprises familiales si décriées devant le modèle américain de l’entreprise managériale, ne disparaissent pas avec les Trente Glorieuses 67 . À partir des années 1980, la crise économique et les critiques contre le fordisme, conduisent à une redécouverte des vertus des PME, après une longue période de rejet et d’ignorance 68 . À la faveur de la crise industrielle que connaissent les pays d’Europe occidentale, les PME, notamment en milieu rural, démontrent une singulière résistance et vigueur, grâce à la « flexibilité » et à la capacité d’adaptation dont elles font preuve, et grâce à des coûts de main d’œuvre moins élevés. Elles doivent néanmoins composer avec certaines contraintes, comme le manque de capitaux, la faible formation de la main d’œuvre (à nuancer) et l’isolement géographique 69 . Longtemps considérées comme les « vaincues de l’histoire »par la business history 70 , les petites et moyennes entreprises connaissent un regain d’intérêt ces dernières années 71 .En l’espace de deux décennies, les PME sont passées du statut de « résidu du temps passé » à celui d’arme de reconquête de l’emploi et de symbole du dynamisme économique. Elles s’insèrent désormais dans une « nouvelle division spécialisée du travail entre les firmes », capables de répondre à une demande fragmentée grâce à une « production flexible » 72 . On redécouvre alors les vertus des manufactures dispersées et des petites structures productives, si répandues au XIXe siècle, comme la rubanerie stéphanoise 73 ou la bonneterie troyenne 74  : jusqu’à la fin de ce siècle, cette industrialisation souple porte les succès des produits français sur les marchés nationaux et internationaux. Dès la fin du XIXe siècle, l’économiste anglais Alfred Marshall met en avant le rôle des petites et moyennes entreprises lorsqu’il décrit le fonctionnement des districts industriels. La (re)découverte des districts industriels marshalliens en Italie et de ses avatars en France, avec les systèmes productifs localisés, a stimulé les recherches autour des territoires industriels 75 . Les études les plus fructueuses sur les PME ont par conséquent surtout porté sur leur rôle dans la formation de districts industriels et de systèmes productifs localisés, d’abord en Italie 76 , puis en France 77 . Les historiens ne se sont emparés de ce champ de recherche que depuis les années 1990, emboîtant le pas des économistes 78 . À l’efficacité de la grande entreprise chandlerienne, s’opposent désormais la flexibilité et la souplesse des petites et moyennes entreprises, plus aptes à réagir aux mutations des marchés 79 .

Dans les pas de l’économiste Ronald Coase 80 , les recherches ont envisagé l’étude de la coordination et de la production sous deux formes alternatives, soit le marché régulé par le mécanisme des prix, soit la firme qui s’appuie sur l’Autorité, traduites par l’expression make or buy. Pour Coase, le passage du marché à la firme devient possible lorsque le marché s’avère trop coûteux. Cependant, l’analyse de Coase, comme d’ailleurs celle de Chandler, laisse de côté une forme intermédiaire d’organisation, la quasi-intégration verticale (ou sous-traitance), dont le concept n’est défini qu’en 1957 par Houssiaux 81 , puis par Richardson 82 . Mottez l’évoque à travers l’étude du marchandage 83 . Après plusieurs années de silence sur le sujet, l’économiste américain Oliver Williamson considère finalement la sous-traitance comme une « forme hybride » 84 , entre le marché et la hiérarchie 85 , alors même que son maître spirituel, Coase, reconnaît au milieu des années 1990 que « la forme hybride est sans doute la forme dominante d’organisation des transactions dans les économies de marché » 86 . Il est vrai que jusqu’aux années 1990, les économistes, et dans une moindre mesure les historiens, se sont peu intéressés aux formes hybrides 87 , à l’exception peut-être des travaux sur les districts industriels ou des mémoires de maîtrise. Des économistes réputés ont démontré la supériorité de la quasi-intégration sur l’intégration comme forme organisationnelle de la firme 88 . Dans le cadre japonais, la réussite de ce modèle repose sur des relations à long terme qui favorisent l’échange d’informations et la confiance entre les partenaires, d’autant que les sous-traitants participent largement au partage des profits. Dans les situations où les donneurs d’ordres et leurs sous-traitants établissent des relations particulièrement stables et confiantes, on parle même de quasi-firme 89 .

Le travail à façon (sous-traitance) est souvent évoqué, mais les façonniers disparaissent rapidement des recherches au profit des négociants et des fabricants qui récoltent la gloire. La coordination entre eux est également délaissée au profit d’une étude des structures productives 90 . Pourtant, le travail à façon occupe une place importante, voire dominante, dans l’industrie textile, comme à Sedan, Vienne ou encore à Fourmies à la fin du XIXe siècle 91 . Les façonniers en soieries ont laissé peu de traces dans l’historiographie. Pierre Léon 92 leur consacre quelques lignes, tandis que Pierre Cayez 93 tout au plus quelques pages dans leurs thèses. Même des études plus récentes sur les entreprises régionales semblent les ignorer 94 . Seul Alain Faure leur consacre une analyse spécifique, mais en limitant son étude aux chefs d’atelier lyonnais 95 . Dominés par les fabricants lyonnais, ils ne sont que des exécutants, le plus souvent à la tête de petites et moyennes entreprises dont l’influence ne dépasse pas le cadre communal. Pourtant, quelques-uns d’entre eux ont su s’affirmer à l’échelle départementale ou régionale comme les Diederichs, les Michal-Ladichère ou les Couturier, à la tête d’entreprises de plusieurs centaines d’ouvriers.

Quelques historiens, tel Chandler ou Cassis 96 , insistent sur le changement d’échelles pour aborder l’étude des entreprises : pour eux, l’approche micro-économique, qui constitue le point de départ, est indissociable d’une vision macro-économique et permet de dépasser le stade du cas particulier pour mieux inscrire l’entreprise dans son contexte. D’une certaine manière, cela revient à reprendre l’approche mésoéconomique élaborée par l’économiste américain Michaël Porter 97 . Selon lui, l’avantage concurrentiel d’un pays (on peut appliquer son schéma à une autre échelle, comme une région ou une industrie) repose sur son « aptitude […] à se doter d’entreprises capables […] et à les renouveler constamment », tout en prenant en compte « l’environnement national, régional et même local [car] le pays d’origine [reste] celui dans lequel se forment et se préservent les principaux avantages concurrentiels » 98 .

Notes
38.

FOHLEN (C.), 1956.

39.

Voir par exemple la thèse de LÉON (P.), 1954a, qui utilise des archives d’entreprises (comme la draperie Morin…).

40.

FOHLEN (C.), 1955, CASPARD (P.), 1978, DAUMAS (J.-C.), 1998, VERNUS (P.), 2006a.

41.

BRELOT (C.-I.) et MAYAUD (J.-L.), 1982.

42.

THUILLIER (G.), 1959, CHASSAGNE (S.), 1980.

43.

DEWERPE (A.) et GAULUPEAU (Y.), 1990.

44.

CHASSAGNE (S.), 1991.

45.

CHADEAU (E.), 1988.

46.

VILLETTE (M.) et VUILLERMOT (C.), 2007, pp. 10-11.

47.

CHANDLER (A. D.), 1977.

48.

LEVY-LEBOYER (M.), 1980, CASSIS (Y.), 1997, SMITH (M. S.), 2005.

49.

BERGERON (L.), 1970.

50.

DAUMAS (J.-C.), 2003a, p. 7.

51.

LANDES (D. S.), 1949.

52.

ASHTON (T. S.), 1955, pp. 23-28, ROSTOW (W. W.), 1997, pp. 76-77.

53.

WEBER (M.), 1994.

54.

HAU (M.), 1987a, STOSKOPF (N.), 1994.

55.

KRIEDTE (P.), 1995.

56.

CAZALS (R.), 1983.

57.

LANDES (D. S.), 1976.

58.

Voir par exemple BARBIER (F.), 1989, CAYEZ (P.) et CHASSAGNE (S.), 2007.

59.

CARON (F.), 1997b, pp. 3326 et sq.

60.

AMIOT (M.), 1991.

61.

LESCURE (M.), 1993.

62.

OLIVIER (J.-M), 2004, pp. 453-470.

63.

LESCURE (M.), 1996.

64.

GANNE (B.), 1994.

65.

AUDRETSCH (D. B.), 1994, AMATORI (F.) et COLLI (A.), 2007.

66.

GANNE (Bernard), 1994.

67.

DAUMAS (J.-C.), 2006.

68.

CRAIG (B.), 2006.

69.

HOUSSEL (J.-P.), 1992.

70.

VERNUS (P.), 2006a, p. 9.

71.

GATTAZ (Y.), 2002.

72.

BAGNASCO (A.),1994.

73.

REYNAUD (B.), 1991.

74.

HARDEN CHENUT (H.), 2005.

75.

LESCURE (M.), 2006.

76.

BAGNASCO (A.), 1977, BRUSCO (S.), 1982.

77.

ECK (J.-F.) et LESCURE (M.), 2002.

78.

PONI (C.), 1990, DAUMAS (J.-C.), 2007.

79.

SCRANTON (P.), 1983, SABEL (C.) et ZEITLIN (J.), 1985.

80.

COASE (R.), 1937.

81.

HOUSSIAUX (J.), 1957a, cité par BAUDRY (B.), 2005, p. 43.

82.

RICHARDSON (G.), 1972.

83.

MOTTEZ (B.), 1966.

84.

WILLIAMSON (O. E.), 1991a.

85.

WILLIAMSON (O. E.), 1975.

86.

Cité par MENARD (C.), 2003.

87.

MENARD (C.), 2004.

88.

Par exemple, les travaux de AOKI (M.), 1986, et1989.

89.

ECCLES (R.), 1981.

90.

BECCHIA (A.), 2000, pp. 576-583, JUDET (P.), 2004, pp. 161-163.

91.

DAUMAS (J.-C.), 2004, pp. 75-76, 153-154, 168.

92.

LÉON (Pierre), 1954a.

93.

CAYEZ (P.), 1980.

94.

JOLY (H.) et ROBERT (F.), 2003. Pourtant, Helen Chenut leur attache plus d’importance dans son étude sur la bonneterie troyenne. Voir HARDEN CHENUT (H.), 2005, pp. 70, 93-97.

95.

FAURE (A.), 1986.

96.

BARJOT (D.), BERNERON (M.-F.) et RICHEZ (S.), 2001.

97.

PORTER (M.), 1993.

98.

ASSELAIN (J.-C.), 2007, pp. 153-172.