5-La modernisation avortée.

L’adoption de nouvelles méthodes productives, afin de réduire le coût des toiles, ne suscite qu’un intérêt poli parmi les négociants. Alors que les industriels cotonniers et lainiers mécanisent leur production, les négociants en toiles refusent dans leur grande majorité d’élargir leurs compétences au tissage et d’immobiliser davantage de capitaux que ceux qu’ils utilisent déjà dans leur négoce.

En l’an XI, le préfet de l’Isère, en application d’une circulaire de Chaptal, envoie un tisserand voironnais, Gagnère, à Passy, chez Bauwens, pour y apprendre l’emploi de la navette volante au frais du gouvernement. Il obtient également deux métiers à tisser équipés d’une navette volante afin de les expérimenter et de les copier, mais c’est un échec 238 . Les tisserands voironnais acceptent d’utiliser des peignes en fer, plutôt que des peignes en roseau. Alors que les industriels du coton mécanisent largement leur production, les négociants en toiles hésitent à investir et à immobiliser des capitaux de la sorte. Quelques années plus tard, alors qu’une nouvelle crise surgit, les négociants voironnais se déclarent près à modifier leur offre et à se lancer dans la fabrication de linge de maison. Pour gagner du temps, par l’entremise de l’Etat, ils cherchent à attirer – ou plutôt à débaucher – deux fileuses et deux tisserands du Nord de la France, ainsi que deux tisseurs venant de Silésie pour qu’ils divulguent leurs secrets de fabrication des toiles fines et du linge de table. Ils font le choix malthusien de la qualité pour donner un second souffle à leur Fabrique, en copiant et imitant des produits existants, à une époque où la demande commence à s’intéresser aux étoffes bon marché 239 .

La famille Denantes , à partir du règne de Charles X, refuse de changer l’organisation de sa production, préférant conserver le rythme immuable donné par les travaux agricoles et la foire de Beaucaire. Jusqu’en 1826, les Denantes achètent, bon an, mal an, entre sept cents et huit cent soixante toiles écrues sur les marchés hebdomadaires de Voiron . Brusquement, à partir de 1826, leurs achats dépassent régulièrement les mille deux cents pièces par an, avec un pic de mille cinq cent soixante-cinq pièces en 1828, alors qu’à la même époque l’industrie cotonnière traverse une grave crise de surproduction. Entre 1826 et 1835, la moyenne de leurs achats annuels s’élève à mille deux cent quatre-vingt-une pièces. Pour mener à bien cette offensive et soutenir l’effort pendant plusieurs années, le capital de la maison Jacques Denantes père & fils passe en 1827 de 120.000 francs, ce qui est déjà considérable à l’époque, à 225.000 francs. Les deux associés augmentent leur mise de fonds, pour le père de 90 à 150.000 francs, et le fils de 30 à 75.000 francs 240 .

Seuls les Jacquemet, avant 1850, tentent l’expérience – certes limitée – du travail en fabrique. En 1828, Achille-Edouard Jacquemet , un négociant en toiles de Voiron , prend en location pour 750 francs par an une ancienne blanchisserie, construite en pierres et en pisé, dans la très active rue Sermorens, à Voiron, afin de la transformer en tissage mécanique de toiles de chanvre, une trentaine d’années avant l’apparition d’un tissage mécanique à Alençon 241 . Pour cela, il achète une roue chargée de mouvoir le nouvel établissement. Le propriétaire, Hyppolite de Barral, consent même à ce que le premier étage soit complètement réaménagé pour y installer des métiers. Ce tissage rassemble dix ans plus tard trente-cinq métiers à tisser capables de fabriquer sept à huit cents pièces par an, soit l’équivalent fourni par cent quarante ou cent soixante tisserands ruraux à domicile. Jacquemet n’emploie dans sa fabrique qu’une soixantaine de personnes, pour la plupart des jeunes filles, qui remplacent désormais les hommes au tissage. Vers 1850, alors que le tissage mécanique intègre désormais aussi un atelier de blanchissage, l’entreprise emploie quatre-vingt-deux personnes, dont deux tiers de femmes, souvent célibataires. En une dizaine de jours, chacune d’elle produit une pièce. À l’instar de l’industrie cotonnière, Jacquemet poursuit le parcours d’intégration en louant à Barral une autre blanchisserie, toujours dans la rue Sermorens, trois ans plus tard pour 3.150 francs par an. Il parvient à convaincre Barral, alors maire de Voiron, de faire édifier à ses frais un nouveau bâtiment. Grâce à l’affermage, Jacquemet n’a pas à immobiliser ses capitaux qu’il destine à l’achat des filés et à son négoce. En mécanisant le tissage et en fabriquant des toiles mélangées à base de chanvre et de lin, il réduit les coûts de fabrication et peut alors être compétitif lors des soumissions pour les marchés d’équipement du ministère de la Guerre. Au mépris du règlement imposé par ses confrères quelques années auparavant, Jacquemet s’engage activement dans la fabrication d’étoffes mélangées. En 1844, la société Jacquemet oncle & neveu n’a donc pas besoin de beaucoup de capitaux : la mise des deux associés s’élève à seulement 60.000 francs alors que celle des Denantes est presque quatre fois supérieure. Au sein de l’entreprise, les Jacquemet se répartissent les tâches : l’un, Casimir Jacquemet , s’occupe de la fabrique, de la comptabilité, des matières premières, tandis que l’autre, Achille Jacquemet, se charge de la vente des toiles 242 . Le retard est manifeste par rapport à Angers où la manufacture de toiles à voiles Joubert-Bonnaire fait travailler trois cent douze personnes, contre deux cents à la filature mécanique Lainé-Laroche dans les années 1840 243 .

En 1840, Jacquemet réalise un chiffre d’affaires de 200.000 francs environ. Il existe alors deux autres tissages mécaniques : le tissage Meunier & Bourdat fils fabrique exclusivement du linge de table, avec seulement cinq ouvriers. La production n’excède pas la cinquantaine de pièces par an, soit 15.000 francs de chiffre d’affaires 244 . Au contraire, le tissage Mattat & Cie, avec ses quatre-vingt-un ouvriers, vend pour 189.000 francs de toiles 245 . Trois ans plus tard, la fabrique Mattat & Cie traverse une crise sérieuse : elle n’emploie plus que cinquante-quatre ouvriers (dont une quarantaine de femmes) sur ses quarante et un métiers à tisser. Elle écoule ses mille deux cents pièces sur un marché très réduit en Dauphiné, Languedoc et Provence 246 . De leur côté, les frères Calignon s’essaie à l’intégration, mais là encore l’expérience n’est pas menée à son terme, puisqu’ils se contentent d’intégrer une blanchisserie à leur maison de négoce.

Afin de relancer l’industrie chanvrière, Odoard, un industriel viennois, souhaite construire, avec l’aide du Conseil général, une vaste filature mécanique de chanvre : il a fixé son choix sur Saint-Jean-de-Bournay et sur La Sône , c’est-à-dire à plusieurs kilomètres de Voiron , le principal débouché local pour les fils de chanvre. Il prévoit un capital de 300.000 francs pour le premier site ou 450.000 francs si c’est le second qui est retenu. Mais ce projet ne peut voir le jour que si le Département lui alloue une subvention correspondant à 7,5% du capital. Odoard a bâti son dossier en s’inspirant d’un projet similaire dans les Côtes du Nord 247 . Finalement, l’éloignement géographique entraîne l’abandon de l’affaire. Deux ans plus tard, des propriétaires de l’arrondissement de Grenoble tentent à leur tour de reprendre l’idée d’une filature mécanique construite non loin du Grésivaudan où se concentrent de nombreux producteurs de chanvre. Mais les initiateurs du projet sollicitent en vain le soutien des conseillers généraux en 1843 248 . Le projet d’Odoard de filature mécanique de chanvre est soutenu au Conseil général par Allegret, membre d’une riche famille de négociants en toiles, mais en vain. Le préfet Pellenc, proche des Perier, souhaite aussi une transformation radicale de la Fabrique voironnaise. Mais les vieilles maisons de négoce refusent de suivre ce modèle : ni mécanisation, ni concentration, considérées comme corruptrices de la tradition et de la qualité. À la fin des années 1820, la Fabrique voironnaise produit tout de même quarante mille toiles grâce à ses douze mille ouvriers, dont trois mille tisserands. La production est alors à son apogée, mais toutes ces toiles ne sont pas fabriquées selon les règles édictées par les négociants. En 1837, elle est retombée autour de vingt-deux ou vingt-quatre mille pièces, soit autant qu’en 1789 249 .

La faiblesse du tissage du chanvre tire son origine, d’une part, de négociants en toiles particulièrement timorés, et d’autre part, de la médiocrité de la filature mécanique, en amont 250 .

Notes
238.

BERRIAT-SAINT-PRIX (J.), an XI, p. 111 et CHASSAGNE (S.), 1993.

239.

ADI, 138M5, Extrait des délibérations de la Chambre Consultative des Arts et Manufactures de Voiron le 28 janvier 1811.

240.

ADI, Fonds Denantes, 98J18, Grand Livre 1822-1835, Compte de toiles écrues, f° 88 à 98, et 98J107, Inventaire général des années 1826 et 1827.

241.

LENHOF (J.-L.), 1998, p. 63. Le tissage mécanique se développe à Alençon dans les années 1860, mais il n’empêche pas le déclin rapide de l’activité toilière.

242.

ADI, 3E29050, Bail devant Me Tivollier (Voiron ) le 10 décembre 1828, 3E29058, Bail devant le même notaire le 20 octobre 1831, 3E29053, Acte de notoriété et procuration devant Me Neyroud (Voiron) le 22 décembre 1843, 3E29254, Acte de société devant Me Bally (Voiron) le 14 janvier 1844, ACV, 7F1, Etat civil des ouvriers appartenant aux dix principaux établissements industriels, sd [1849] et Bulletin de la Société de Statistiques, de Sciences naturelles et des Arts industriels du département de l’Isère, tome 1, 1838-1840, p. 126.

243.

CHASSAGNE (S.), 2003b.

244.

ADI, 138M13, Statistique industrielle, renseignements statistiques recueillis en 1843.

245.

ROBERT (F.), 2000, vol. 2, p. 40.

246.

ADI, 138M13, Statistique industrielle, renseignements statistiques recueillis en 1843.

247.

À la même époque, il se crée à Alençon une Société anonyme pour la filature du Chanvre, au capital de 180.000 francs. Voir LENHOF (J.-L.), 1998, p. 165.

248.

ADI, 1N4/8 et 10, Rapports du Préfet de l’Isère au Conseil général pour les années 1841 et 1843.

249.

ACV, 2F3, Lettre ms du Préfet de l’Isère adressée au Maire de Voiron le 11 août 1842, LEON (P.), 1954a, p. 579 et JOUANNY (J.), 1931, p. 25.

250.

Rapport du Jury central, Exposition des produits de l’industrie française en 1844, Paris, Imprimerie Fain et Thunot, 1844, vol. 1, pp. 449-454. Au début des années 1840, on ne dénombre que cinquante-huit filatures de chanvre et de lin en France, en majorité installées à Lille et à Amiens, soit cent vingt mille broches environ, alors que les filatures mécaniques anglaises possèdent plus d’un million de broches.